‹ Les écumeurs des rivièresChapitre 9 sur 13 · HISTOIRE D'UN FAUTEUIL · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'UN FAUTEUIL

Le matin de cette même journée, Adolphe rentra chez lui. Quand il revit cette chambre où sa mère était morte, quelques jours avant, il se sentit pris d'un remords déchirant. Il se jeta à genoux devant le lit vide et se prit à pleurer. Alors, le cœur pour ainsi dire rafraîchi par la rosée des larmes, il se releva pour mettre un peu d'ordre dans cette pièce qu'il avait abandonnée depuis huit jours.

Presque au même instant, on frappa à sa porte.

— Entrez ! cria-t-il avec un étonnement mêlé de crainte.

Mais son visage se dérida lorsqu'il vit entrer Eaphaël.

— Vous ? s'écria-t-il, en lui tendant les deux mains à la fois, c'est vous !

Il prononça ces, mots d'un ton singulier. On aurait dit qu'il éprouvait une joie ineffable à se trouver enfin en présence d'un honnête homme.

— Sans doute, c'est moi, fit Raphaël. Mais d'où venez-vous donc ? Voilà huit jours que je ne vous ai pas vu.

— Je viens de faire un voyage, répondit Adolphe qui s'attendait à cette question.

— Un voyage ! vous ! Où donc ?

— Aux Mureaux, près Meulan, chez un parent de ma pauvre mère, et comme je ne suis pas très-riche, j'ai fait le voyage à pied.

■ — Ah ! je ne savais pas que vous eussiez des parents

de ce côté. Etes-vous satisfait du résultat de votre voyage?

— v^ui, je vous remercie.

— Alors, vous allez reprendre votre état ?

— Dès demain. Pour aujourd'hui, je me repose.

— Vraiment ! fit Raphaël. Et vous n'avez rien à faire ?

— Absolument rien.

— En ce cas, vous allez m'aider.

— Je ne demande pas mieux. A quoi ?

— A recouvrir le fauteuil que vous m'avez cédé.

— Je suis tout à votre service.

— J'ai acheté ce matin la quantité de velours dont j'avais besoin; j'ai déjà arraché celui qui le recouvrait, battu le meuble à tour de bras; il ne me reste plus qu'à tendre et à clouer mon étoffe. Or, comme je ne suis pas un tapissier émerite, j'était fort embarrassé, lorsque je vous ai entendu marcher au-dessus de ma tête. L'idée m'est venue de vous demander votre concours.

— Et vous avez bien fait, dit chaleureusement Adolphe. Bien, plus, comme le bruit que nous ferons en plantant nos clous pourrait incommoder Mme Desarceaux, transformons ma chambre, et mettons-nous à l'œuvre.

— Eh bien ! j'accepte..

A ces mots, les deux jeunes gens descendirent. Pendant que Raphaël chargeait le lourd fauteuil sur sa tête. Adolphe faisait un paquet de l'étoffe, des clous et des outils indispensables.

Dix minutes après, ils étaient installés dans la chambre du bossu.

— Mais j'y pense ! fit tout à coup Adolphe, comment se fait-il que vous, monsieur Raphaël, vous, le modèle de l'exactitude par excellence, vous ne soyez pas à l'atelier aujourd'hui?

— Pour une raison bien simple, c'est que M. Carmelet m'a donné congé.

— Congé ! en l'honneur de quel saint ?

— Ce n'est pas en honneur d'un saint, c'est en l'honneur d'un ancien ami de mon père.

— Qui l'a sollicité pour vous ?

— Pas le moins du monde. Seulement, ce monsieur est devenu, grâce à moi, le client de la maison Carmelet.

Eh bien? fit Adolphe, qui ne comprenait pas encore.

— Oh ! mon cher, c'est toute une histoire, dit RaphaëLen souriant. Faut-il vous la raconter?

— Racontez, si'l n'y a pas d'indiscrétion de ma part à insister. Cela nous fera passer le temps.

— Eh bien ! commença Raphaël, en disposant son velours qui était taillé d'avance, figurez-vous que j'ai pour ami un monsieur à qui il est arrivé un grand malheur. Son père avait confié toute sa fortune, en échange d'un reçu, à un homme d'affaires qu'il avait chargé de la faire valoir. Pour des raisons politiques, il fut forcé de s'expatrier et mourut en Suisse, sans avoir eu le temps de, recouvrer cette fortune. Son fils héritait naturellement de lui, Il ressembla donc tous les~~titres, tous les papiers que lui laissait le féfunt; mais il eut beau se livrer aux recherches les plus minutieuses, il lui fut impossible de trouver le reçu, qu'il avait eu maintes fois sous les yeux, que son père lui avait montré, qui constituait son unique recours contre le dépositaire. Or, le dépôt ne se montait pas à moins de quatre cent mille francs. Vous voyez que cela en valait la peine.

" Ce monsieur vint à Paris, s'adressa à l'homme d'affaires, qui avait cédé à son fils la direction de son cabinet; mais, pas plus de l'un que de l'autre, il ne put obtenir le remboursement de son argent.

— Et quel est cet impudent escroc ? demanda Adolphe.

— Le nom ne fait rien à l'affaire, répondit évasivement Raphaël. D'ailleurs, nous m'avons- pas à nous occuper de cet individu, mais uniquement du client de la maison Carmelet. Vous comprenez que- ce pauvre et digne homme ne s'est pas résigné facilement à perdre cette fortune. Aussi n'a-t-il pas renoncé encore à l'espoir de mettre la main sur cet introuvable reçu. Il a l'intime persuasion que ce papier doit avoir été caché par son père dans quelque coin mymstérieux d'un meuble de la maison. Dernièrement encore, il avait un cabinet à réparer. Il me fît appeler par sa fille, m'expliqua ce dont il s'agissait et me recommanda bien expressément -d'examiner ce cabinet dans ses moindres détils. Je n'y ai pas manqué, comme bien vous pensez; mais en dépit des plus conciencieuses recherches, je ne trouvai rien.

Aujourd'hui, je devais lui rapporter ce meuble que j'avais mis moi-même en état. Aussi, B. Carmelet, désireux de me mettre àl'aise, m'annonça qu'il n'avait pas besoin de moi et que je pouvais disposer de ma journée.

— Eh bien ! demanda le bossu, vous n'êtes donc pas allé chez ce monsieur ?

— Si fait, mais j'ai eu soin de m'v présenter si matin qu'il lui aurait été aussi imposable de me retenir qu'à moi de me laisser faire. Aussi, suis-je revenu ici vers dix heures et me suis-je décidé à consacrer ma journée au travail que nous exécutons en ce moment.

Adolphe, tout en aidant Raphaël, était excessivement intrigué. Cet homme d'affaires dont lui avait parlé son voisin, le faisait songer à Morinval à son père ! ^ Bien qu'ils ne fussent pas plus tapissiers l'un que l'autre, les deux ouvriers s'acquittaient assez habilement de la besogne qu'ils avaient entreprise. Déjà le

dossier était si bien garni et si bien tendu que l'étoffe, ne faisait pas un pli. Après le dossier vint le siège du fauteuil, qu'il recouvrirent avec plus d'habileté. La lézarde était posée, les clous dorés reluisaient de tout leur éclat. Ils admiraient naïvement leur œuvre. Le plus difficile était fait. Il ne restait plus à recouvrir que les deux accoudoirs qui garnissaient les bras de ce meuble gigantesque.

Ces accoudoirs, proportionnés à la dimension du fauteuil, étaient relativement grands. Le premier, celui de la gauche, était terminé, Eaphaël avait commencé le second. Il était en train d'épingler le velours qu'il y avait posé, lorsque, sur un coup de marteau un peu plus fort que les autres, le dessus de l'accoudoir tourna sur luimême et mit à découvert une sorte de cavité soigneusesement plaquée d'accajou, large d'environ vingt centimètres et longue du double au moins.

Eaphaël demeura stupéfait.

Au fond de cette espèce de boîte, on apercevait une feuille de papier, et sur un coin de la feuille bien quelle fût pliée à l'envers, on voyait se dessiner distinctement en rond l'empreinte noire et l'empreinte sèche qui figurent en tête du papier timbré,

A la stupéfaction du premier succéda bientôt la plus ardente curiosité. Eaphaël prit le papier dans la boîte et le tendit au bossu.

— Ceci doit être à vous, dit-il.

Du tout, se défendit Adolphe. Je ne soupçonnais

même pas l'existence de ce secret.

— Alors cela doit êtes à votre mère. Ne m'avez-vous pas dit qu'elle avait acheté ce fauteuil depuis longtemps ?

— Sans doute; mais je ne crois pas que ma mère connût plus que moi cette cachette mystérieuse. Elle me l'aurait dit.

— N'importe. Ce fauteuil était à vous, c'est à vous de prendre connaissance de ce document, quel qu'il soit.

— Vous le voulez, fit le bossu. Eh bien, j'y consens. A ces mots, il prit cette feuille, l'ouvrit, et jeta immédiatement les yeux sur la signature.

Aussitôt il devint pâle.

— Je ne saurais encore l'affirmer, répondit Adolphe, quoiqu'elle soit signée d'un nom qui, en effet, ne m'est pas inconnu.

Sa soix tremblait légèrement en prononçant ces paroles. Cependant il se remit et lut à voix basse, mais assez haut pour que Eaphaël pût l'entendre :

" Je soussigné. . . (Il passa les noms, prénoms et qualités qui suivaient ces deux mots) . . ., reconnais avoir reçu à titre de dépôt, du baron Henri de Savenay la somme. . ."

— Plaît-il ? interrompit brusquement Raphaël. Vous avez lu : "* Baron Henri de Savenav ! "

-Oui.

— Alors, continuez ; mais, auparavant écoutez-moi bien, dit Raphaël, en proie à une excessive agitation : le reçu doit être de quatre cent mille* francs et signé: " Charles Amédée Morinval."

— C'est vrai : fit Adolphe confondu, après s'en être assuré d'un coup d'œil rapide.

— Lisez, lisez, insista Rapraël, comme s'il craignait encore d'être l'objet d'une erreur.

Aussitôt le bossu reprit d'une voix grave et posée.

" Je soussigné, Charles-Amédée Morinval, avocat, reconnais avoir reçu à titre de dépôt, du baron Henri de Savenay, la somme de quatre cent mille francs, dont le placement est confié à mon expérience. Je m'engage

à restituer cette somme dans le courant de l'année qui suivra la première réclamation, soit à lui-même, soit à ses héritiers, sans que de ma part il puisse jamais être argué d'aucun délai de prescription, pour le cas où des circonstances imprévues empêcheraient ces réclamations de se produire en temps utile. " Paris, le 5 août, 1830.

"Signé: " MORINVAL."

Et plus bas:

" Enregistré à Paris le 6 août ..."

— C'est bien cela ! s'écria Eapahël, sans se donner la peine de dissumuler la joie dont son cœur débordait.

— Quoi donc ? interrogea Adolphe confondu.

— Cet ami dont je vous racontais l'histoire, il n'y a qu'un instant, ce dépositaire infidèle, ce reçu égaré depuis dix-huit ans, tout est là, dans vos mains.

— Que dites-vous ! s'écria le bossu, qui devint affreusement pâle ! le père de Mlle Berthe est . . .

— Je dis que nous venons peut-être de trouver, vous votre fortune, moi mon bonheur.

— Comment ! vous avez pour ami le baron de Savenay ! Et cette délicieuse jeune fille qui, l'autre jour . .

— Oui, mon ch*er, je vous conterai cela plus tard, répondit Kaphaël; mais d'abord, je vous en conjure, ayez la bonté de me rendre ce papier.

— Très- volontiers, fit Adolphe. D'ailleurs, il n'est pas à moi; il appartient à ce fauteuil, et, puisque je vous l'ai vendu, vous avez le droit d'en disposer,

En même temps, il remit à Raphaël ce précieux autographe . Celui-ci y jeta vivement les yeux, le relut d'un bout à l'autre, comme pour dissiper toute incertitude, puis le glissa dans son portefeuille.

— Merci, dit-il joyeusement. A présent, combien y a-t-il de temps que votre mère a acheté ce fauteuil ?

/ — Je n'en sais rien, mais j'ei retrouvé l'autre jour le bordereau d'achat dans les papiers de nia mère. Il doit porter la date de la vente et le nom du comniissairepriseur.

— C'est juste. Si vous l'avez, voulez-vous me le donner?

— Le voici, dit Adolphe en tirant un papier d'une liasse de factures.

Eaphaël y jeta les yeux.

— Février 1852 ! s'écria-t-il. C'est bien l'époque où M. de Savenay a vendu son mobilier ! Je cours chez le le commissaire-priseur pour m'en assurer et de là chez le baron . . . Vous permettez, n'est-ce pas ?

— Hâtez-vous alors, fit tristement Adolphe. J'achèverai le travail que nous avions commencé.

— Vraiment ! vous aurez cette complaisance ?

— J'aurai, si je le puis, toutes celles que vous avez eues pour moi, répliqua le bossu avec effusion.

— Alors, merci d'avance, je vous laisse.

A ces mots, Eaphaël se dirigea vers la porte, descendit l'escalier et entra chez lui comme l'ouragan.

Madame Desarceaux ne fut pas médiocrement étonnée à son tour de voir son fils radieux, presque fou de joie,

Tout en s'habillant à la hâte, il lui raconta la découverte qu'il venait de faire.

— » Prends bien garde, mon enfant ! lui dit doucement sa mère. De quelque façon que Morinval ait agi envers nous, il ne faut pas cenpendant oublier que son honneur est un peu le nôtre . . .

Raphaël leva sur sa mère un regard surpris.

— Oh ! rassure-toi, reprit-elle.. Je n'ai pas la prétention d'entraver ta volonté; mais s'il t'est possible de te souvenir que Morinval est ton oncle, que surtout il est mon frère, je te supplie en grâce de ne rien brusquer et

de faife à ce sentiment bien naturel toutes les concessions que te permettra ta conscience !

— Sois tranquille, ma bonne mère, dit-il, je ferai non-seulement le possible, mais l'impossible.

Il scella cette promesse de deux bons baisers, se rendit aussitôt chez le commissaire-priseur, présenta le bordereau d'Adolphe lui avait remis, et acquit la certitude qu'il ne s'était égaré dans aucune de ses conjectures. ,Le fauteuil acheté par Marianne Martin provenait bien de la vente faite autrefois par le baron.

Fort de cette nouvelle preuve, Eaphaël se dirigea vers la rue Sainte-Anne, dont il était peu éloigné. Il était quatre heures et demie lorsqu'il sonna à la porte du baron de Savenay.

Ce n'était pas sans une légère appréhension, car les sages recommandations de sa mère lui revenaient en mémoire, au moment de remplir la mission épineuse dont il s'était chargé.

Ce fut la vieille Marguerite qui vint lui ouvrir la porte.

— A la bonne heure ! fit-elle. Cette fois, vous vous présentez à une heure raisonnable.

— Tant mieux ! dit vivement Eaphaël, M. de Savenay est làf

— Non, monsieur, est sorti. S'agit-il de quelque chose de pressé?

— Pas précisément, dit Eaphaël avec embarras. Seulement, comme je passais dans le quartier . . .

— Vous avez bien fait ; entrez donc, je vais vous conduire auprès de mademoiselle,

— Mais ne craignez-vous pas de la déranger ? interrogea timidement Eaphaël.

— La déranger! cetrainement non. Je la quitte à l'instant; elle fait de la tapisserie.

Pendant ce temps, Marguerite se rapprochait r}e plus en plus de la porte de la salle à manger.

ïï£^£ oSr^e a*, i* rainer je Js „U monsieur K-X«e.

i i. l'antichambre et prêtait curieusement 1 oreilf Tu brift de la porte q« s'ouvrait, elle leva la tête ^Se " eu prfe'euee de Baphaél. à cta «arguera

gracieuse révérence, et. d'un geste attable, ta fit signe 'NC'ente approuva d'un léger signe de tête et re-

uroche vous ne vouliez pas entrer I

-Je craignais d'être importun, mademoiselle. I W vous qui étiez jadis L'unique familier de la ffia^n vous qui connaissez auesi bien que nu* cet appartement, qui y avez été presque ^ . 1 Vous vous en souvenez donc. mademoiseUe. m vous vous l'avez donc oublie?

~~~oJ non répliqua Raphaël, avec vivacité; mai,

éPTEhbien! q.'ont-ila changé à l'estime et à l'amitié que vous nrport,e: autrefois?

me7t Baphàei' Et cependant, mademoiselle, vous avez "eau d^de 'grands 'changements sent survenus dans

^&^5ÏÏr5%. ^s pauvre,

n'est-ce pas? Et nous? N'avons-nous pas éprouvé les mêmes revers ?

— Sans doute; mais je suis ouvrier, moi.

— Et moi, repartit Berthe, que suis-je donc ? Quel nom donnez-vous à la femme qui, toute la journée, fait œuvre de ses dix doigts? Que ferait de plus que moi une ouvrière? N'est-ce pas moi qui entretiens le linge de la maison, qui taille, qui couds, qui reprise?

— C'est égal, fit Raphaël en secouant la tête, vous n'êtes pa.s ouvrière, mademoiselle.

— Que suis-je donc ?

— Une fée.

Berthe rougit imperceptiblement.

— Le mot est joli, dit-elle en souriant, mais je ne l'accepte pas. Les fées sont de belles paresseuses qui font, il est vrai, beaucoup de besogne, mais qui ne se don4 nent pas beaucoup de mal. Ah ! je ne nierai pas que bien souvent je leur ai envié leur baguette magique.

— Vous n'avez rien à leur envier, mademoiselle. Vous avez comme elles, toutes les beautés, toutes les bontés, toutes les indulgences. Et la preuve, c'est que vous essayez de me persuader que nous sommes encore ce que nous étions autrefois, des enfants liés d'une étroite amitié. Mais non, nous ne .sommes plus des enfants, et notre amitié est tellement déchue que, depuis huit ans, nous nous sommes pas vus dix fois. Vous le voyez donc bien, ce temps-là n'est plus. . .

— C'est que votre cœur a changé, Raphaël.

— Oh ! n'accusez pas mon cœur, Mademoiselle. Quand je vous parle, votre doux nom de Berthe me vient aux lèvres, comme autrefois, et j'ai toutes les peines du monde à ne pas le laisser tomber?

— Pourquoi vous donner tant de mal.

— Parce que la raison et ^expérience m'ont démontré que ce beau passé n'était qu'un rêve, parce que la for-

tune a creusé davantage l'abîme qui nous sépare. Oh! je ne me fais pas illusion! Je vois bien que votre père lui-même ne me reçoit plus avec la même cordialité. Qu'il ait conservé pour moi de l'estime, je l'espère, car si je suis déchu, je ne crois pas avoir démérité; mais, quant à son amitié, il faut bien avouer qu'elle subsiste uniquement dans les souvenirs et nullement dans les relations.

— C'est votre faute, répliqua vivement la jeune fille. Pourquoi avez-vous déserté la maison?

— Parce que ces relations étaient devenues impossibles, et que le baron de Savenay lui-même n'avait rien fait pour les continuer.

— Vous calomniez mon père, Kaphaël, ou, du moins, vous le jugez mal. S'il n'est pas allé vous relancer plus souvent dans le refuge que vous vous êtes choisi, c'est par discrétion plutôt que par fierté, croyez le bien, Il a toujours, et pour votre mère et pour vous, la même affection qu'il vous témoignait jadis. Combien de fois m'a-t-il exprimé le remords qu'il éprouvait de vous avoir vu prendre fait et cause pour lui dans l'affaire Morinval !

Il se considère comme l'auteur de votre ruine, et il en souffre cruellement, je vous l'atteste. S'il pouvait, au prix de ce qui lui reste, racheter cette douleur, réconrillier madame Désarceaux avec son frère, vous aveq votre oncle, il le ferait, n'en doutez pas. Demandez-lui tous les services en son pouvoir, il vous les rendra. A quel autre que vous pensez-vous qu'il aurait fait les propositions qu'il vous a soumises l'autre jour? A personne, vous le savez bien. La vérité, je vais vous la dire : il y a dans les âmes comme les nôtres une amertume et une fierté qui s'augmentent des souffrances qu'elles endurent, et qui les rendent injustes parfois. Tous imaginez-vous aussi que j'aie changée moi? Mei

supposez-vous assez vile pour faire moins de cas d'une famille que la ruine a atteinte? Vous figurez- vous que mon amitié est un thermomètre qui s'abaisse où s'élève avec la fortne?

— Ah ! taisez-vous, de grâce, supplia Raphaël. Si c'est une erreur que j'ai commise, n'assayez pas de la dissiper, je vous en conjure !

— Au contraire, j'y tiens. Le dernier reproche que je veuille encourir est celui d'ingratitude. Or, non seulement je ne suis pas ingrate, mais encore à l'estime et à l'amitié que j'avais pour vous à succédé l'admiration.) Oui, je ne le vous cache pas, vous êtes à mes yeux un vrai grand courage, un des hommes les plus méritants que je conniasse.

— Ah ! si cela était vrai . . . soupira Eaphaël

— Vous en doutez ?

— Oui, j'en doute encore, je l'avoue ; car, si je vous croyais, toutes les chimères que j'ai caressées dans ma solitude prendraient un corps et deviendraient une réalité. C'est que, voyez-vous, Berthe, et tenez, voici le nom dont je vous appelais autrefois qui vient de m'échapper; on n'a pas impunément grandi l'un près de l'autre, comme nous l'avons fait pendant dix ans, sans qu'il en reste quelque chose. On a beau appeler la raison à son aide, la raison ne peut rien sur l'imagination, et l'imagination est folle vous ne l'ignorez pas. Alors, dans les heures de lassitude, de découragement, dans les fièvres d'insomnie, on revoit ce gracieux visage qui vous souriait autrefois, on sent le contact de cette chère main qui se posait dans la vôtre.

" Et le nom de Berthe ,qu'on étouffait, vous revient à la bouche avec un flot de tendresse qu'on éprouve et qu'on ne peut pas rendre ; on est plus accablé de son bonheur qu'on ne l'était du fardeau de ses souffrances.

" Oui, Berthe, tout ce que j'exprime si mal, je le

ressens mille fois plus «^^™Z à Tes te ce passé, ^J^se S ces souvent que Je

FTS Td'eBa er ^Z seulement vous ranimez m'eflorSais deBaeer ^ je me

mon courage, mais jous confier mes espéra]1.

serais jamais cru capaDie, «

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vement la jeune fille, et s c est reeu notre amour f rd--^ =eu— de = raison nous tue. M, maint nd 4 D'esprit

ffi0I1 âme comme j ai lu ^^ *,* ^ P^

■^KES'i» joyeusement la Jeune «1.

-Ce reçu, vous savez bien. . . ce fameux s quatre cent mille francs...

— Oui. Eh bien?

ZÏiïPS* «- --Sattette mi- Eaphaël lui raconta comment il avart

^Oh \ Sort **» " sauvés, ut Berthe en

frappant bruyamment l'une contre l'autre ses mains mignonnes.

La belle jeune fille rayonnait de joie. Quant à Kaphaël, il savourait délicieusement la récompense inattendue qui couronnait ses huit années de labeur et de privations.

— La seule chose que je vous demande, reprit-il, c'est de me laisser absolument juge de la façon dont j'apprendrai cette nouvelle à votre père et du moment que je devrai choisir. Dans aucun cas cela ne saurait tarder; mais vous le comprenez, ma chère Berthe, il importe de savoir avant tout ce que le baron compte faire de cette arme redoutable. Ma mère éprouve, à livrer son frère, des scrupules que je ne partage pas entièrement, mais que je suis forcé de respecter jusqu'à un certain point.

— C'est tout natuerl, fit Berthe radieuse.

— Ainsi, vous me promettez bien de n'en rien dire à votre père avant que j'ai lui en aie parlé?

— Je vous le promets, à une condition . . .

— Laquelle ?

— C'est que vous me réserverez le plaisir de lui annoncer cette nouvelle et d'en tirer à notre profit tout le parti possible, ce que vous ne sauriez pas faire, j'en suis bien convaincue.

— Soit; je m'abandonne à vous,

— Alors, je vous laisse, fit Berthe. Mon père ne va pas tarder à rentrer; vaut mieux qu'il ne nous trouve pas ensemble. Surtout ne me faites pas garder trop longtemps ma parole !

A ces mots, elle se dirigea en riant vers la porte de sa chambre, lui envoya un baiser et disparut.

A peine la porte s était-t-elle refermée depuis deux se-i condes que le baron de Savenay entra.

— Vous ici ! A pareille heure ! s'écria-t-il. Quel bon vent vous amène?

— Kien, dit Kaphaèl avec une négligence affectée; seulement en passant dans le quartier, je me suis souvenu que je vous avais pas rendu compte des recherches auxquelles je me suis livré sur le cabinet que vous n'aviez confié.

— Ah ! c'est juste. Eh bien ! vous n'avez rien trouvé, n'est-ce pas?

— Absolument rien.

— C'est incroyable ! s'écria le baron avec véhémence. Comment ce reçu a-t-il pu disparaître ? Je l'ai vu, de mes yeux va, trois jours encore avant la mort de mon père. Nécessairement il est quelque part. Mais où? Vous l'avez dit, mon pauvre Eaphaël, je suis un monomane.

Il s'arrêta, et son œil brilla d'un éclair de haine.

— C'est que j'aurais été si heureux de me venger de Morinval! ajouta-t-il avec une sourde colère.

— Quelle autre vengeance pouvez-vous tirer de lui que la restitution des quatre cent mille francs qu'il a gardés ?

— Je ne sais ; mais j'en rêve une éclatante, répondit le gentilhomme. Si je retrouvais ce reçu par exemple, je me ferais un malin plaisir de ne le dire à personne ; j'irais trouver ce Morinval; j'essayerais de l'attendrir; je lui renouvellerais les propositions que je lui ai faites, et, comme il les a déjà refusées, il est probable qu'il les refuserait encore. Alors je lui intenterais une action devant les tribunaux, je le pousserais dans ses derniers retranchements, je le forcerais à mentir, à se parjurer, si je le pouvais. Et ce n'est qu'au dernier moment, quand le procès aurait fait scandale et attiré l'attention publique, quand il se croirait sûr de la victoire,

que je démasquerais mes batteries, que je produirais ce titre écrasant.

Kaphaël tressaillit imperciblement.

Comment concilier son devoir, non pas avec ses sentiments ou ses sympathies, mais avec les liens de parenté qui l'unissaient à Morinval? C'était embarrassant. Maintenant qu'il avait tout dit à Berthe, il ne pouvait pas cacher plus longtemps au baron que ce reçu tant regretté était en son pouvoir, et, d'un autre côté, il ne voulait pas le lui rendre avant d'avoir tout fait pour l'empêcher de recourir aux moyens extrêmes que celui-ci paraissait décidé à employer.

Pour le moment, il se tira de ce mauvais pas par une phrase banale qui n'engageait à rien.

— Espérons, dit le jeune homme, que vous finirez par recouvrer ce titre précieux et que votre débiteur s'exécutera de bonne grâce.

M. de Savenay ne répondit pas. Il eut un sourire triste et leva les yeux au ciel.

Eevenu auprès de sa mère, il lui raconta mot pour mot ce qui venait de se passer, tout en se gardant bien de lui apprendre que Berthe était de moitié dans la secret.

La pauvre Mme Desarceaux n'était guère moins hésitante que lui. Elle sentait que rendre au baron la signalé service de lui restituer sa fortune, c'était aider singulièrement à la réussite du mariage de Eaphaël. . . et pour tant elle avait beau se raisonner, elle ne pouvait pas oublier que c'était le même sang qui coulait dans ses veines et dans celles de Morinval. Aussi n'osaitelle pas émettre un avis.

— Fais ce que tu voudras, dit-elle enfin après un long silence. Tu es meilleur juge que moi de la situation.

— Eh bien ! écoute, mère, proposa Raphaël, Je vais tenter une démarche décisive.

— Laquelle? interrogea la malheureuse femme.

— Demain, après le déjeuner, je solliciterai de M. Carmelet un nouveau congé, et j'irai voir. . . mon oncle.

Il avait eu quelque peine à prononcer ces deux paroles.

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