‹ Les écumeurs des rivièresChapitre 10 sur 13 · L'ONCLE ET LE NEVEU · texte numérisé non relu

L'ONCLE ET LE NEVEU

Si étranges que les Morinval et les Desarceaux fussent demeurés les uns aux autres depuis le jours où M. Desarceaux et sa femme avaient pris en main la cause du baron de Savenay, c'est-à-dire depuis dix-huit ans, ils n'avaient pas été sans prendre réciproquement de leurs nouvelles.

Morinval savait parfaitement que son beau-frère était mort, qu'Antoinette et son fils étaient ruinés et habitaient la rue de Venise, qu'enfin Eaphaël avait été forcé de prendre un état pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa mère.

De même, Mme Desarceaux n'ignorait pas et n'avait pas laissé ignorer à son fils, qu'Alfred Morinval n'avait gardé son cabinet qv.e peu de temps après la mort de son père, et qu'il l'avait vendu pour se retirer à Croissy, dans la propriété qu'il avait créée, aménagée, plantée et bâtie.

Eaphaël et sa mère avaient noblement supporté l'adversité; ils n'avaient été aidés par personne dans leur lutte contre la misère, ils avaient maintenant une position assurée, sinon brillante.

Morinval, lui, commençait à être atteint du spleen. Sa solitude lui pesait. Gringlard l'avait surpris, triste, méditatif, absorbé, et Ginglard n'avait pas pu comprendre qu'un homme si riche eût l'air de s'ennuyer si royalement ! C'est que Ginglard ne savait pas à la suite de

quels déboires, Morinval en était arrivé, à l'âge de cinquante ans, à n'avoir pas de femme, pas d'enfants, pas de famille, pas d'amis.

Le digne père d'un tel fils n'avait pas pardonné à sa fille d'avoir si énergiquement blâmé la conduite qu'il avait tenue envers le baron de Savenay. Afin de déshériter plus sûrement la coupable Antoinette, il convertit toute sa fortune en valeurs mobilières, en titres au porteur, aliéna, hypothèque, tant que dura sa maladie, et remit de la main à la main à son fils Alfred tout le produit de cette dilapidation.

A cet égard, l'opinion publique ne se trompa point.

Il demeura avéré pour tout le monde qu'Alfred avait fruste sa sœur et détenait, contre toutes les lois de la justice, de la délicatesse et de l'honneur, les deux millions qu'il possédait.

Morinval ne se fit pas illusion. De même qu'il s'était vu abandonner par ses clients à la suite de l'affaire du baron de Savenay. de même il vit se retirer de lui le peu d'amis qu'il avait conservés à la suite de la spoliation impudente dont il s'était fait le complice au détriment d'Antoinette.

Il sentit qu'il était temps de s'effacer. Il vendit son cabinet au prix qu'on voulut bien lui en offrir, et se retira à Croissy.

Il avait bien songé à se marier, mais il ne dissimulait pas qu'aucune honnête femme ne voudrait de lui. Quant à prendre quelque fille avide, qui ferait du mariage une spéculation, il ne s'en souciait guère. Or, il n'avait pas le choix : il était forcé ou de rester garçon, ou d'accepter au hasard le rejeton de quelque famille plus soucieuse d'écus que d'honneur, nécessairement besogneuse, dont toute la lignée ascendante ou descendante lui serait à charge.

Morinval ne put pas s'y décider. Il préféra le célibat à cet enfer.

Donc, il vécut comme il put, dépensant assez largement ses revenus, payant bien, usurpant peu à pou dans le pays une considération imméritée. Pour ses fournisseurs, pour ceux qu'il occupait, il était un dieu, car jamais on ne s'était présenté chez lui avec un facture ou un compte sans en toucher le montant.

Morinval était heureux, Morinval rayonnait. On le saluait plus bas que terre, on lui donnait parfois du " de Morinval, " on le nattait, on le portait aux nues. De si bas que partissent ces hommages, ils n'en chatouillaient pas moins l'amour-propre de l'ancien avocat. Il appelait cela faire de la popularité et, pour jeter de la poudre aux yeux, parlait de se porter candidat à la députation. Mais il n'en pensait pas un mot.

Il prévoyait bien que, pas une main honorable ne jetterait son nom dans l'urne.

Naturellement, c'était pour lui un sujet de réflexions amères. On a beau être philosophe, se mettre au-dessus des préjugés sociaux, il arrive un moment où l'isolement vous accable, où le mépris vous écrase. La conscience n'est pas un mot qu'on puisse rayer d'un trait de plume.

Morinval payait son tribut à ce juge implacable. Les jours sans fin, les nuits sans sommeil, les découragements, les défaillances, les espérances, se disputaient en même temps son cœur et son esprit.

Ce fut précisément dans un de ces moments que vint le surprendre son valet de chambre, Joseph, lorsqu'il pénétra dans le cabinet de son maître et lui remit une carte.

Morinval y laissa tomber un regard ennuyé : mais,, à peine eut-il lu le nom qu'elle portait, qu'il se redressa, sans essayer de dissimuler son étonnement et sa curiosité.

— Faites entrer! ordonna-t-il avec empressement. Sur cette carte, Morinval avait lu: "Raphaël Desar-

ceaux ! "

aUX . . . , ; j>

Joseph revint sur ses pas, ouvrit la porte visme et s elfaça pour laisser passer le visiteur.

En l'apercevant, Morinval se leva et, tandis que Raphaël s'inclinait, il jeta sur lui un regard rapide. Le résulta de cette inspection sommaire fut certainement plus satisfaisant qu'il ne s'y était attendu, car il ht de la tête un signe approbatif, et son visage laissa percer une véritable surprise.

— Ma foi ! mon cher neveu, dit-il, vous avez bien tait de me donner votre carte. Je ne vous aurais pas recon-

ÛU- Quant à moi, répondit Raphaël, j'ai la mémoire plus heureuse, et je vous remets parfaitement.

— Il y a pourtant bien longtemps que nous ne nous sommes vus ! soupira Morinval.

— Dix-huit ans bientôt.

— Dame ! . . . fit l'ancien homme d'affaires d un ton léger. A qui la faute ? . . .

— Ce n'est assurément pas à nous, monsieur.

— C'est donc à moi?

— Je vous en fais juge, monsieur. Lorsque, oubliant d'anciens dissentiments, le cœur brisé, la tête perdue, vorte sœur est venue se traîner à vos genoux, vous supplier de sauver son mari de la ruine, du déshonneur qui la menaçaient, vous l'avez repoussée avec une cruauté si froide, que vous avez brisé vous-même le lien qui vous unissait à elle. ,

-Oh' ne confondons pas! se défendit Morinval avec vivacité; ce n'est pas à Antoinette que je refusais de rendre service, c'était à Desarceaux, qui m avait odieusement injurié jadis, à Desarceaux, cet homme probe, austère impeccable, qui a fini par la faillite. . .

observer qop M n.o0 Jetait, mais je vous ferai

£iusr que jh. Desarceaux est mon oère p* „„m doit rien à personne P ' et qu û ne

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soins. ' sufât largement à nos be-

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— En quoi faisant ?

Eh bien! qu'auriez-vous fait, vous? interrogea nettement Morinval en se croisant les bras.

— Est-ce bien réellement mon avis que vous désirez avoir? fit gravement Eaphaël.

— Je n'en serais pas fâché, répondit son oncle du ton d'un homme résolu à braver tous les dangers.

— Eh bien ! monsieur, il me semble que vous avez négligé la plus belle occasion qui se soit présentée de prouver à votre sœur combien vous éprouviez réellement pour elle les sentiments que vous affichez.

— De quelle façon ?

— C'est lorsque monsieur votre père est mort, en ne restituant pas à sa fille sa part de l'héritage à laquelle elle avait droit, et dont vous connaissiez le chiffre mieux que personne.

— Mais mon père est mort insolvable, vous ne l'ignorez pas !

— Je sais, en effet, qu'on a voulu le faire croire, mais personne n'y a ajouté foi.

— Pourtant l'inventaire est là pour le prouver . . .

— Que l'on n'a rien trouvé, mais non pas qu'il n'y eut rien.

— Et c'est moi, que vous accusez de vous avoir dépouillés? ricana l'avocat. Ne vous gênez pas, allez jusqu'au bout.

— Je n'accuse personne, fit Eaphaël sans se départir de sa froideur systématique, je constate. Il est certain que si ma mère avait suivi les conseils des rares amis qui lui restaient encore, elle aurait réclamé. D'aucuns, votre notaire entre autres (je puis le dire aujourd'hui qu'il est mort), affirmaient qu'elle aurait gagné son procès. Elle a prétendu que son père était libre de disposer de sa fortune, àson gré; elle n'a pas voulu se révolter contre sa volonté, ce n'est pas moi qui l'en blâmerai. Mais vous me demandez mon avis, je vous le donne; je

dis que si le bruit public avait raison, il vous aurait été bien facile de témoigner à votre sœur malheureuse, ruinée, crevant de faim, comme vous venez de le dire vousmême, l'affection dont vous prétendez être animé envers elle.

— Ah ! cela vous est facile à dire, à vous qui n'avez entendu que les commérages de l'un et de l'autre, et qui venez ici récriminer.

— Oh ! je ne viens point récriminer, monsieur ! se défendit doucement Eaphaël. Dieu m'est témoin que je n'avais aucunement l'intention d'évoquer ce douloureux passé en me présentant chez vous. Je désirais vous entretenir de certaine affaire, sur la quelle vous avez glissé avec la plus grande prudence, et que, sans doute, vous vous efforcez d'oublier, mais sur laquelle il faut bien que j'appelle votre attention. . .

Et quelle est cette affaire? interrogea Morinval, qui devint tout à coup plus sérieux.

— Celle du baron de Savenay, répondit Raphaël, en dardant sur lui ses grands yeux clairs.

Morinval devint affreusement pâle, et ses lèvres dessinèrent mal un sourire forcé.

Eaphaël hésita quelques instants; mais résolu à aller jusqu'au bout; il reprit en ces termes :

— Je ne crois avoir besoin de vous rappeler longuement l'affaire dont il s'agit. Il vous souvient des faits qui ont amené une mésintelligence déplorable entre vous, M. de Savenay et nous, dont il invoquait le témoignage . . .

— Pardon, interrompit sèchement Morinval, mais je croyais vous avoir démontré suffisamment par mon attitude que ce sujet de conversation n'était pas de mon goût. Si donc vous n'êtes venu ici que pour m'en entretenir, il est inutile de continuer, monsieur mon neveu, vous pouvez vous retirer,

— Je m'attendais à cette réponse, dit le jeune homme en s'inclinant. Croyez donc bien que si cette affaire n'entrait pas dans une phase nouvelle, je ne me serais pas dérangé de mon travail tout exprès pour vous en

parler.

— Une phase nouvelle? fit l'avocat avec une incrédulité dédaigneuse.

Oui, monsieur. Vous n'evez certainement pas oublié que le baron de Savenay appuyait ses réclamations d'un reçu signé par votre père . . .

Et qu'il n'a jamais pu représenter, fit Morinval en

haussant les épaules.

— Jusqu'ici, non, mais aujourd'hui. . .

Que dites-vous ! s'écria l'avocat avec une excessive

agitation, vous croyez que ce reçu existe ?

— J'en suis sûr.

— Vous l'avez vu ?

— Et lu.

— Est-il entre les mains du baron ?

— Pas encore, mais il y sera demain.

Morinval, tout à l'heure si sceptique et maintenant si tourmenté, poussa un soupir de soulagement.

— Ah ! fit-il. Vous dites que ce reçu n'est pas au pouvoir de M. de Savenay. Où est-il donc?

— Il est chez moi.

— Chez vous ! Et de quelle façon?

— Oh! c'est toute une odyssée, répondit Raphaël. Figurez-vous que dans la maison où nous demeurons, juste à l'étage supérieur, habitait une pauvre ouvrière qui est morte à la besogne, de privations, de misère et de chagrin. Cette brave et honnête femme n'a jamais voulu nous raconter son histoire, mais ma mère lui était venue en aide à plusieurs reprises, et, d'après quelques lambeaux de phrases arrachées çà et là, nous avons acquis la certitude que la malheureuse avait été séduite et

abandonnée par un misérable, quelque temps avant la naissance de son fils. Elle se nommait Marianne Martin.

— Marianne ! s'écria Morinval avec un trouble manifeste.

— Marianne Martin, oui, insista Raphaël. Vous la connaissez ?

— Oui . . . balbutia l'avocat, qui se remettait avec peine. C'est-à-dire, reprit-il vivement, je la connais sans la connaître. Il me semble qu'un de mes amis m'a parlé autrefois d'une femme qui portait le même nom. Et vous dites qu'elle est morte ?

— De misère, il y a douze jours.

— Mais son fils ! car elle a un fils, n'est -ce pas ?

— Il vit. C'est un ouvrier relieur, qui, certainement et malheureusement pour lui, ne sera jamais aussi laborieux que l'était sa digne mère.

— Et il se nomme ?

— Adolphe.

— Quel âge a-t-il ?

— Vingt-deux ans.

— C'est bien cela, murmura Morinval, qui devint pensif.

Eaphaël était au comble de la surprise. Il s'imaginait en venan chez son oncle que rien ne pouvait l'intéresser autant que ce reçu dont il lui avait révélé l'existence, et voilà que ce nom de Marianne Martin, jeté au hasard et sans intention, avait le don de provoquer chez Morinval, non pas seulement une curiosité banale, mais une émotion réelle ?

— Et cet enfant, reprit timidement Morinval, cet Adolphe, il adonc mal tourné ?

— Pas encore, que je sache, mais j'ai bien peur. . .

— Est-il bien de sa personne ?

— Hélas! non. Il a une figure fière, jolie, intéressante, mais ce détail disparaît dans l'ensemble. Le lait

qu'il a sucé, aigri par la douleur, enfiévré par les veilles et les excès de travail, lui a été fatal. L'intelligence s'est soutenue, mais le corps s'est affaissé, la colonne vertébrale a dévié. Dans le principe, il aurait été possible d'y remédier par la méthode orthopédique; malheureusement Marianne Martin n'a jamais pu suffire aux frais de ce traitement onéreux. Elle a été forcée d'abandonner ce projet, de sorte que la difformité de son fils s'est accentué chaque jour davantage, et que le pauvre diable est bossu, horriblement bossu.

Morinval se taisait. A mesure qu'il écoutait Eaphaël, son visage, d'abord animé d'une lueur d'espérance, devenait sombre et soucieux. Quand son neveu s'arrêta, il poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement. Puis, il fit un effort pour s'arracher à cet accablement.

— Mais quel rapport, demanda-t-il, a l'histoire de Marianne Martin avec le reçu dont vous me parliez il n'y a qu'un instant ?

— Je n'avais nullement l'intention de m'étendre aussi longtemps sur cette femme et sur son fils, répondit Eaphaël; mais il fallait bien que je vous parlasse d'elle, puisque c'est grâce à elle que ce reçu s'est retrouvé.

— Grâce à elle ! fit Morinval stupéfait. Je ne comprends plus.

— Oui, dit Eaphaël.

Et il lui raconta comment il avait retrouvé ce papier.

— Et M. de Savenay sait-il que ce reçu est retrouvé ? demanda l'avocat qui avait recouvré son sang froid.

— Pas encore. J'étais allé hier chez lui pour le lui annoncer, mais je l'ai trouvé animé envers vous de dispositions si menaçantes que je n'ai voulu lui rien dire avant de vous avertir.

Morinval eut un sourire sceptique.

— Cette fois, je comprends, fit-il. Peste, mon neveu, vous promettez !

— C'est à mon tour de ne plus comprendre, dit Raphaël interdit.

— 'Oh! vous n'avez pas besoin de jouer au plus fin avec moi. Vous vous êtes dit qu'un reçu de quatre cent mille francs valait bien une petite récompense, et vous êtes allé chez le baron.

— Comment ! s'écria Eaphaël. Vous supposez . . .

— Je vous dis que j'ai tout deviné, ricana Morinval. Le baron, que vous avez tâté, ne vous a pas offert une somme suffisante, et alors vous avez eu l'idée de venir chez votre oncle, dans l'espoir d'obtenir quelque chose de mieux. Eh bien ! ce n'est pas trop maladroit. Voyons, entre nous, combien ce ladre de baron vous a-t-il offert? Dix mille francs? Vingt mille francs, peutêtre ... Je fais mieux moi, mon cher neveu, je vous propose de partager.

Raphaël était paralysé de honte et de colère. Morinval crut naïvement que son neveu était ébloui.

— Oui, dit-il, en appuyant sur chaque syllabe, donnez-moi ce reçu, et je vous compte à l'instant deux cent mille francs en valeurs cotées.

Tant d'imprudence révoltait Raphaël. Il était sur le point d'éclater, mais il songea à sa mère, et parvint à conserver le sang-froid dont il avait fait preuve jusquelà.

— Monsieur, dit-il, voulez-vous, oui ou non, de votre plein gré, remettre au baron de Savenay les quatre cent mille francs que vous détenez injustement depuis dixhuit ans?

Morinval pâlit,. Il n'y avait pas moyen de se méprendre au timbre de cette voix métallique.

— Ah çà ! vous êtes fou, mon cher neveu ! . . . balbutia l'avocat.

— Monsieur, fit Raphaël avec le plus grand calme apparent, si demain, à midi, vous n'avez pas remboursé le

baron de Savenay, à midi et demie, j'aurai l'honneur de lui rendre son reçu.

A ces mots, il salua et sortit.

Morinval était atterré.

— Et moi, se disait-il, qui admirais naïvement ce grand imécile ! Moi, qui me sentais attendri, qui étais disposé à faire quelque chose pour lui, pour sa mère. . . C'est trop fort ! Oui, sur mon âme, ils me le paieront toutes les deux. Quand je devrais, pour leur faire perdre ma succession, reconnaître le fils de Marianne, ce bâtard, ce bossu. . .

Il s'arrêta et laissa échapper une grimace dédaigneuse.

— Il est vrai, murmura-t-il, qu'un bossu ... ce n'est pas trop flatteur pour l'amour propre d'un père! mais n'importe. Il se leva et se mit à arpenter son cabinet avec une agitation fiévreuse.

Pendant ce temps, Bouteleux, G-inglard et l'Amadou, poursuivant leur idée fixe, avaient pénétré dans le jardin par la même porte que la veille. Hier, ils avaient patiemment relevé la topographie des allées de la maison, de la disposition des appartements. Ils avaient aussi remarqué que tous les domestiques couchaient dans les bâtiments qui surmontaient les écuries.

Cependant, un de ces domestiques, le valet de chambre de Morinval probablement, ne couchait pas comme les autres dans les communes, car les trois écumeurs avaient vu s'éclairer un des œils-de-bœuf qui surmontaient la maison. Il était donc vraisemblable qu'un cordon de sonnette reliait la chambre du maître à celle du domestique, afin que celui-ci pût descendre au premier appel.

En conséquence, il fallait agir avec précaution et ne pas donner l'éveil.

Ginglard se mit à l'œuvre le premier. Il introduisit une petite pince dans la fente des volets extérieurs, sou-

leva l'espagnolette qui les croisait au milieu, et les fit glisser sur leurs gonds avec une habileté provenant certainement d'un long exercice de ce métier. Ensuite, avec non moins de dextérité, il coupa un morceau de carreau qu'il attira à hri au moyen du mastic qu'il y avait collé, glissa sa main par le trou, fit jouer la crémone, poussa légèrement le châssis, et se tourna vers ses deux camarades avec un légitime orgueil, pour leur montrer la fenêtre ouverte.

Immédiatement, les trois écumeurs sautèrent dans le cabinet, dont ils eurent soin de refermer les persiennes.

Une fois dans cette pièce, ils démasquèrent la lentille d'une lanterne sourde, promenèrent dans tous les sens le rayon lumineux, pour bien se rendre compte de l'état des lieux, et reconnurent que le cabinet n'avait qu'une grande porte à deux battants, donnant sur le salon, celle par laquelle Ginglard avait vu Morinval s'en aller la veille.

Quant au coffre-fort, ils l'avaient aperçu tous les trois à la fois du premier coup d'œil.

Bouteleux tira de sa poche deux ou trois outils et se dirigea vers la caisse.

— Toi, ici, ordonna-t-il à G-inglard en lui montrant la porte. Toi, là, dit-il à l'Amadou, en lui désignant la fenêtre. Et l'oreilie au guet recommanda-t-il.

Les deux compagnons se mirent en faction au poste qui leur avait été assigné. Tout les favorisait, tout, jusqu'au tapis épais dont le parquet était couvert, et qui amortissait le bruit de leur pas.

Eclairé par la lentille qui concentrait sur un point unique sa lumière discrète, Bouteleux se mit à l'œuvre.

— Que le diable emporte ces satanées inventions ! murmura-t-il au bout de quelques minutes, en essuyant la sueur qui lui coulait du front.

Pendant qu'il se reposait un instant, les écumeurs

prêtèrent attentivement l'oreille. Aucun bruit ne se faisait entendre. La maison dormait d'un profond sommeil. Bouteleux se remit à la besogne. Malgré son extrême dextérité, le coffre-fort résistait à toutes ses tentatives. Il essaya d'introduire son ciseau dans la jointure pour forcer la serrure, le ciseau cassa net.

— Animal de serrurier ! jura-t-il de sa voix enrouée. Ginglard et l'Amadou s'empressèrent de lui offrir le

ciseau à froid dont ils étaient porteurs.

Bouteleux reprit son pénible travail, mais il fut contraint d'agir plus vigoureusement, et, par conséquent, plus bruyamment qu'il ne l'avait fais jusqu'alors.

De temps en temps, il s'arrêtait pour écouter; puis rassuré par le silence profond qui régnait autour de lui, il se consumait en nouveaux efforts.

Enfin il poussa un cri de triomphe.

— Ça y est ! dit-il. La pêne de la serrure a cédé. Il ne me reste plus qu'à trouver la combinaison des autres ressorts ! Ça ne sera pas long.

Depuis plus d'une heure il était là, à genoux, haletant, couvert de sueur. Ce premier succès lui rendit tout son courage. De nouveau il attaqua le meuble rebelle.

Tout à coup une porte s'ouvrit derrière lui, et une lumière intense inonda le cabinet.

Les trois écumeurs firent un mouvement pour s'enfuir vers la fenêtre.

Obsédé par le cauchemar, les yeux rougis par l'insomnie, l'esprit halluciné, Morinval avait en vain cherché le sommeil. Depuis plus d'une heure, il s'agitait sur son lit, quand il lui sembla entendre le bruit d'un volet qui battait sur le mur. Il se leva sans lumière et se dirigea vers la fenêtre de sa chambre. A travers les lames des per'siennes, il lui sembla voir deux ou trois om-

bres qui s'agitaient devant la croisée de son cabinet située immédiatement au-dessous de la sienne.

Il écouta. Un escalier communiquait de sa chambre à son cabinet. Il ouvrit la porte et se pencha pour mieux entendre. Un bruit imperceptible monta jusqu'à lui. Il s'habilla doucement, prit son revolver d'une main, sa lampe de l'autre, et s'engagea dans l'escalier, dont il descendit les degrés avec une sage lenteur, s'arrêtant dès que cessait le bruit qu'il entendait.

Enfin, arrivé à la dernière marche, il posa sa lampe et ouvrit brusquement la porte qui donnait sur son cabinet.

— Si vous faites un pas, dit-il, je vous tue tous les trois comme des chiens.

Us s'arrêtèrent, et virent un homme qui braquait sur eux le canon d'un revolver de gros calibre.

L'Amadou, qui était le plus près de la fenêtre, et qui se trouvait le premier menacé, se laissa tomber à plat ventre ; Ginglard demeura cloué au sol comme un chien ojji arrête un gibier; Bouteleux resta debout, gardant encore à la main les outils dont il se servait.

Tout en les tenant en respect, Morinval, car c'était lui, se dirigea vers son bureau, sur lequel il posa sa lampe, et derrière lequel il se retrancha.

— Ah ! fit-il en ricanant, vous n'aviez pas tout prévu, mes gaillards ! Comment ! vous, des voleurs entreprenants et peut-être habiles, vous n'avez pas gardé la porte qui, par un escalier dérobé, conduit à ma propre chambre.

— Nous ne l'avions pas vue, répondit Bouteleux, qui croyait s'excuser. Elle est si bien perdue dans la tapisserie . . .

— Fermez cette fenêtre, ordonna Morinval à Ginglard qu'il mit en joue.

Celui-ci obéit en tremblant de tous ses membres.

— Vous le voyez, fit l'avocat qui tenait toujours son revolver à la main, je puis vous tuer ou vous faire arrêter à mon choix. Voici un pistolet qui porte à six cents mètres, et qui porte juste, et voici un cordon de sonnette qui pend là, au-dessus de mon bureau, au moyen duquel je puis appeler Joseph et mettre sur pied tous mes domestiques. Donc, de toutes façons vous êtes perdus. Cependant je suis tenté de bénir le sort qui vous a conduits chez moi.

Les trois écumeurs étonnés relevèrent la tête et se reprirent à espérer.

— Voyons, fit débonnairement Morinval, vous étiez venus ici pour me voler, n'est-ce pas?

Personne ne répondit à cette questilon.

— Ah ! parlez ! dit l'avocat d'un ton menaçant, ou je me fâche.

— Parbleu ! répliqua Bouteleux. Comme c'est malin à deviner!

— Eh bien ! reprit l'avocat, soyez francs. Combien espériez-vous trouver d'argent dans cette caisse? Je ne parle pas des valeurs dont vous n'auriez pas pu vous défaire, bien entendu ; je ne parle que d'or et d'argent.

— Dame ! . . . balbutia Bouteleux. Je ne puis pas .savoir. . .

— Deux, trois, quatre cinq mille francs . . .

— Peut-être plus, hasarda l'écumeur.

— Mettez-en dix, c'est tout ce qu'il y a pour aujourd'hui, je vous l'affirme, car ce n'est que demain que je touche mes revenus.

Bouteleux échagea avec ses amis un regard de regret.

— Eh bien ! poursuivit Morinval, ces dix mille francs sont à vous, si vous les voulez.

— Allons donc ! se récria Bouteleux, c'est une blague.

— Bien n"est plus sérieux, je vous le jure !

Ginglard et l'Amadou, qui s'étaient tenus au second plan, se rapprochèrent subitement.

Quant à Morinval, il souriait avec confiance. Il avait enfin trouvé le moyen qu'il avait inutilement cherché pendant toute la journée. Le même hasard qui avait servi Eaphaël allait servir Morinval. Ce n'était que justice.

— Eh bien ! voyons, demanda Bouteleux. De quoi s'agit-il ?

— Il s'agit d'aller prendre une feuille de papier qui m'appartient, et de me la rapporter.

— C'est donc quelque chose qui a de la valeur ?

— Nécessairement ; c'est un reçu.

— Qu'on vous a pris ?

— Justement.

— Et qu'on veut vous faire payer deux fois, peutêtre bien?

— C'est évident.

— A quelle somme s'élève-t-il donc ?

— A quatre cent mille francs.

' — Diable ! fit Bouteleux qui tressaillit, je comprends ... ça en vaut la peine ! Mais où diable est-il ce reçu?

— Il est chez un jeune homme qui habite seul avec sa mère un petit logement de la rue de Venise, et qui travaille comme ouvrier dans un atelier du Marais.

— Un ouvrier, dites-vous ? Alors, il part de chez lui tous les matins à cinq heures ou cinq heures et demie.

— C'est probable.

— Et la mère, que fait-elle ? interrogea Bouteleux, qui calculait déjà toutes ses chances de réussite.

— La mère ne fait rien, je crois ; mais il est facile de l'éloigner.

— Ça, ce n'est pas embarrassant, fit l'écumeur. Ce qui nous gênera le plus, c'est qu'il faut opérer en plein

jour, puisque c'est le seul moment où ee jeune homme est absent de chez lui. Cependant on verra. . . on avisera . . .

— Oh mais ! il n'y a pas un instant à perdre ! fit observer Morinval. Demain matin, à onze heures, il serait trop tard.

— Mais demain matin, c'est aujourd'hui, c'est tout à l'heure! s'écria Bouteleux.

— Oui, vous avez juste le temps d'arriver à Paris et de vous mettre en campagne.

— Dans ce cas, c'est impossible, dit nettement Bouteleux .

— Voilà ce que je n'admets pas, répliqua vivement Morinval. Vous comprenez bien que, si je vous fais grâce de la vie, si je vous rends votre liberté, et si, pardessus le marché, je vous donne dix mille francs, ce n'est pas pour une chose si simple et si facile que d'aller voler un chiffon de papier au jour et à l'heure qui vous conviendront. Or, l'ouvrier dont je vous parle est dépositaire de ce reçu et ne doit le restituer qu'à midi à son véritable propriétaire. Il faut donc absolument qu'avant midi ce papier soit chez moi, ou le marché que je vous propose devient absolument inutile, et je vous fais. Choisissez.

A ces mots, Morinval saisit de la main qui restait libre, le cordon de sonnette placé en face de lui, tandis qu'il posait l'index de la main droite sur la gâchette de son pistolet.

— Arrêtez ! cria Bouteleux. Si réellement ce n'est pas plus difficile que ça, un dernier mot, s'il vous plaît ? Est-ce à vous-même que nous devrons rapporter ce reçu ?

— A moi-même.

— Et c'est vous qui nous compterez l'argent ?

— A l'instant même.

— Alors, dites-nous comment s'appelle ce jeune homme ?

— Kaphaël Desarceaux.

— Et il demeure . . .

— Eue de Venise, numéro sept, au troisième. -

— Savez-vous dans quel meuble il serre ses papiers ?

— Je l'ignore. C'est à vous de le découvrir.

— Bien ; on tâchera.

Et Bouteleux fit un mouvement pour s'éloigner.

— Ah ! j'oubliais . . . dit Morinval. Si, par hasard, vous ne trouviez dans aucun tiroir le reçu en question, n'oubliez pas de visiter et d'ouvrir par n'importe quel moyen l'accoudoir de droite d'un grand fauteuil à la Voltaire.

— Bon ! fit Bouteleux. Maintenant, pour qu'il n'y ait pas d'erreur, au nom de qui est-il fait, ce reçu?

— Au nom du baron Henri de Savenay.

— Suffit. Donnez-nous seulement de quoi déjeuner, et je me charge du reste.

Morinval tira de sa poche un louis qu'il jeta sur le bureau.

— Tout ça ! dit Bouteleux avec une nuance de dédain.

— C'est quinze francs de plus qu'il ne faudrait pour vous griser, répondit Morinval et je n'entends pas cela.

- — • Soyez tranquille, nous remettrons la chose à demain si le coup réussit, promit Bouteleux. Pour aujourd'hui, il n'y a pas de danger.

— Alors vous êtes libres, dit l'avocat en leur montrant la fenêtre. Et surtout qu'on ne vous voie pas !

La recommandation était inutile. Les trois écumeurs ôtèrent poliment leur casquette eî déguerpirent. Au bout de cinq minutes, tout était rentré dans le silence.

Sans prendre aucun repos, alléchés par la somme énorme qui leur avait été promise, les trois complices se mirent en route vers Paris. Au bout de deux heures

de marche, ils franchissaient l'Arc-de-Triomphe de l'Etoile et se dirigeaient vers les Halles.

Non seulement ils étaient à proximité de la rue de Venise, mais encore ils étaient sûrs de trouver un cabaret ouvert, et de s'y réconforter copieusement, en attendant le moment d'exécuter leur coup de main. En effet, à cinq heures, ces trois messieurs avalaient des huîtres et les arrosaient de chablis.

C'était précisément l'heure où Eaphaël sautait à bas du lit. Depuis l'instant où il était revenu de Croissy, il n'avait pas quitté la maison.

Il n'avait rien caché à sa mère; ni les dispositions bienveillantes dans lesquelles il avait trouvé son oncle, ni les propsitions qu'il en avait reçues.

Madame Desarceaux était profondément triste. Elle sentait que son frère était bien définitivement mort à tous les sentiments d'honnêteté. Or, il faut bien l'avouer, ce n'était pas sans regret qu'elle voyait perdue pour son fils la fortune à laquelle il pouvait prétendre jusqu'alors.

L'héritage de son oncle échapperait donc à Eaphaël, comme l'héritage de son père avait échappé à Antoinette, et cela toujours pour le même sujet, pour le même homme, pour le baron de Savenay.

Car c'était lui et nul autre, qui avait amoncelé sur la famille Desarceaux toutes ces catastrophes ! C'est à cause de lui que le négociant n'avait pas été secouru par Morinval, à cause de lui qu'il était mort, à cause de lui que sa femme avait été déshéritée, à cause de lui que son fils le serait encore. Voilà une amitié qui coûtait cher !

Pourtant le devoir était bien tracé. Il n'y avait pas moyen de se soustraire aux obligations qu'il imposait. A' midi, Raphaël irait reporter au gentilhomme le titre que la Providence avait mis entre ses mains.

Mais Raphaël était parti depuis près de deux heures quand on frappa doucement à la porte.

— Si c'était Morinval ! s'écria la pauvre femme. Mais sa déception fut cruelle, lorsqu'elle eut ouvert la

porte, en apercevant un homme assez mal mis.

— Est-ce bien* ici que demeure m'ame Desarceaux ? fit-il.

— C'est moi. Qu'y a-t-il pour votre service ?

— Hélas ! ce n'est pas de moi qu'il s'agit, c'est de votre fils.

— Mon fils. Que lui est-il donc arrivé ?

— Pas grand'chose, madame. Cependant, en allant chez un client pour le compte de son patron, il a été renversé par une voiture et . . .

— Il est blessé ?

— Légèrement, rassurez-vous, mais assez pour que l'on n'ait pu le transporter immédiatement.

— Où est-il donc ?

— Avenue de l'Impératrice, 42, dans la maison où il a été recueilli.

— Merci, dit la malheureuse mère, qui se couvrit à la hâte de son châle et de son chapeau.

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