LE COUTBNT DE PALUS. HH
« de Saiot-Auguslia emportoient tout ce qu'ils « pouYoieot* Ordonaé que Baudichon, Capitaine « géoéraU y prenne garde, et &ce apporter en « ville ce qu'il trouvera encore au dit Cou- « vent. »
Le pillage des couvents, s'il y en eut, n'est donc pas le fait des réformés, qui consacrèrent aux hôpitaux les valeurs qu'ils purent en retirer ; ce fut, d'après le témoignage officiel des Registres de l'Etat, le foit de bons moines, trop accoutumés à vivre avec les objets qui les entouraient pour savoir si aisément s'en passer. ^ •
Ils n'emportèrent probablement pas avec eux un vieux tableau dont Savyon et Ruchat nous parlent l'un après l'autre, mais à l'occasion duquel l'un et l'autre nous laissent dans le doute, car ils se contredisent, et ni l'un ni l'autre ne l'a vu. D'après Savyon*, il s'agirait d'une peinture à fresque qui aurait été faite par un Jacobin sur la muraille du couvent; d'après Ruchat*, c'aurait été un tableau mobile, saisi entre les mains de quelques Vaudois par les Dominicains
1 Savyon, Annotes, an 1401, éd. Fick, Genève, 1858, p. 14.
2 Ruchat, Histoire de la Réformation de la Suisse, Genève, 1727, t V, p. 306.
56 II. LES COUYBNTS.
remplissant les fonctions d'inquisiteurs. Voici, du reste, ce qu'en dit Michel Roset * :
« L'on trouva au couvent des Jacobins, en « Palais, une vieille pourtraicture d'un monstre à « sept têtes et dix cornes, donnant le jour ' à des « papes, au-dessous desquels il y avait une four- « naise ou abîme plein d'évêques, prêtres, her- « mites et de religieux. La chaudière était envi- « ronnée d'une flamme ardente, et, à côté, de « Diables, armés de fourches et de soufflets, qui « souffloient et attisoient le feu. »
On conviendra que ce tableau, dans le fond, assez peu chrétien, ne faisait que changer en victimes les persécuteurs de l'époque et représentait, par une de ces dures compensations qu'on a nommées « justes retours. Messieurs, des choses d'icibas, » les tourments qu'avaient souvent fait endurer aux hérétiques les apôtres de l'inquisition.
Au-dessous de la pourtraicture dont je viens de parler, étaient des vers latins qui avaient certainement plus de mérite qu'une vieille traduction française qu'on en a faite :
1 Roset, 1. ra, ch. 50.
^ Expression décente pour remplacer celle de Roset
LE COUYBIfT DE PALAIS. Hl
Judicabit judices judex generalis ; Hic nihil proderit dignitas papalis; Sive episcopus, sive cardinalis, Reus condemnabitur, nec dicetur qualis.
Hic nihil proderit guicquam allegare, Neque excipere, neque replicare, Nec ad Apostolicam sedem appellare :
Reus condenmabitur, nec dicetur quare.
Gogitate, miseri qui et quales estis ; Quid in hoc judicio dicere potestis ; Idem erit Dominus, judex, actor et testis.
Haec depinxit Jacobus Jaqueril, de civitate Taurini in Pedemontio, anno Domini 1401.
Tlellle tradnetloii.
Le Juge universel jugera justement Les juges qui viendront devant son jugement.
Il ne pèsera pas la dignité papale^ La crosse d'un évoque ou pompe cardinale.
Les criminels seront jugés en équité, Sans qu'on s'enquierre d'eux, ni de leur qualité. n ne servira rien d'alléguer quelque chose; Il s'en faudra tenir au décret souverain.
Et n'en appeler pas au Pontife romain.
Les méchants recevront une juste sentence.
Sans prétexter alors le péché d'ignorance.
Le criminel, voyant le jugement sur soy.
Ne pourra plus respondre ou bien diTepourquoy.
3° Moins sinistre et moins effrayante, pour les moines surtout, était une autre image qui se trouvait au couvent de Notre-Dame-des-Grâces.
Ce couvent était situé près de l'ancien pont d'Arve, détruit en 1596, et « non loin du grand « chemin que Ton contourne pour faire le tour « des Philosophes, » nous dit La Corbière *.
C'était donc, si je ne me trompe, dans l'espace compris entre la route de Carouge, l'Arve, peutêtre, et notre hospice cantonal actuel. Mais nous n'en savons pas davantage.
Si la place que le couvent occupait est difficile à déterminer, il en est de même du moment où il fut construit. On l'appelait primitivement VHeî'tnitage *, comme on appelait hermites ses habitants, et ce fut le H février 1 480 que les Conseils de la ville permirent de construire à cet hermitage une église. René, bâtard de Savoie, ne put profiter aussitôt de la permission pour bâtir une église. En lU9k seulement, il fit bâtir en ce lieu une élégante chapelle qui devint bientôt un but de pèlerinage très-fréquenté.
En 1503, en effet, si l'on s'en rapporte au té-
1 La Corbière, Livre des Spectables, Pasteurs, Profess. etc. (Mss de la Comp.) p. 38.
2 Bonivard, Chroniq, éd. Dunant, 1. 1, p. 108.
NOTRE DAMB DBS GRÀCB8 59
moignage de Bonivard ^ et de Roset *, ce couvent aurait servi d'asile à deux misérables sauvés d'une manière assez curieuse. Voici comment Bonivard rapporte le fait :
oc En 1 503, furent condamnés à estre pendus a deux grands larrons bourguignons ; mais les « licols avoient esté apostés par aulcuns qui es- <x toient par adventure de leur mestier ; ensorte « qu'ils rompirent, ainsi ' que le bourreau les « jettoit au bas du gibet en Ghampel ^ et lors tout « le monde commença à crier : Miracle, miracle, « et on les sauva à Notre-Dame-de-Grâce, où le « Prieur, nommé Frère Aymé Falquet, qu'estoit « un fin gaultier, leur fist vestir l'habit du cou- « vent qu'estoit d'Augustins : dont Messieurs de « la ville firent plaintif; et estoit on après pour « les reprendre léans * ; mais, l'on en advertit ^ le dit Prieur qui les fist sauver, et s'en allèrent « en Bourgogne où ils furent depuis pendus. Et « ce nonobstant le dit Prieur, pour attirer l'eau « au moulin, fist peindre le dit miracle en un « tableau lequel il mit en la chapelle neuve que
1 Bonivard, Chroniq., fol 193.
^ Roset, Chroniq. liv. I, ch. 58. Savyon, Annales de la cité de Genève (éd. Fick), p. 40.
3 C'est-à-dire pendant.
* Où Texécation avait lieu. — s c'est-à-dire là.
60 II. LSS COUVENTS.
« le Bâtard avait fait faire ; mais les Syndics et « Conseil y résistèrent et fut osté. v>
Les Syndics avaient raison, et, si le prieur Aymé Falquet eût été sincère ou instruit, il eût reconnu qu'il n'y avait, dans la délivrance des deux larrons, qu'une indigne contrefaçon de véritables résurrections de pendus opérées, dans le cours du V"*® siècle, par les mânes de Saint-Martin de Tours, à ce que nous apprend au moins Saint-Grégoire, Tun des successeurs de Saint- Martin * . Le tableau ordonné par le prieur des Augustins fut donc enlevé pour bons motifs et devait laisser la préséance, dans la chapelle, à un autre tableau qu'avait fait faire là le fondateur de l'église.
Cette dernière peinture représentait la Vierge et avait donné son nom au couvent, celui de Notre-Dame-des-Grâces. On lui attribuait des grâces signalées : elle faisait revivre momentanément les enfants morts sans baptême, afin que Ton pût prévenir sans délai le dommage que leur eût causé l'absence de ce sacrement * .
1 De virtutibus S^^ Martini, 1. m, ch. 53. Voyez les Livres des Miracles et autres Opuscules de Georges Florent Grégoire, évoque de Tours, traduits par H. L. Bordier, t II, p. 259. Paris, 1860.
3 Bonivard, CÂroni'g.,éd.Dunant,Genève,1831,t.I,p.i08.