S'-GERVAIS
Raconterai-je maintenant en détail l'histoire du temple de St-Gervais depuis la Réformation, ou, tout au moins, depuis TEscalade? Non, je serais entraîné par là à des minuties qui ne méritent pas d'absorber le temps et de captiver l'attention de mes lecteurs. Deux faits seulement peuvent avoir pour eux quelque intérêt : l'endroit où le culte fut transporté vers la fin du siècle dernier, et l'institution d'un Conseil de Dizaine au commencement de celui-ci..
Dans les premiers jours d'Octobre 1792, une armée française, commandée par le général Montesquiou, vint menacer notre ville, et, le 1 5 du même mois, M. le Modérateur informa la Vénérable Compagnie que M. Micheli, syndic de la garde, venait d'exécuter la mesure dont il l'avait prévenu, celle de faire enlever les bancs du temple de St'Gervais pour y loger une partie des défenseurs du pays et y établir des lits de camp. Il n'était pas possible de réparer aussitôt et pour le dimanche suivant la grave atteinte portée au culte dans ce quartier. Mais on s'occupa sans délai de combler cette lacune; des démarches furent décidées auprès d'un propriétaire qui possédait alors aux Bergues un vaste immeuble, et, le vendredi 26 Octobre, Messieurs les pasteurs
Francillon et Martin Taîné vinrent rapporter à la Compagnie a qu'ils étaient allés à Russin, comme « ils en étaient chargés, demander à Monsieur « (Jean-Louis) Fazy un emplacement convenable « dans sa maison pour la célébration du culte di- « vin, en attendant que le temple fût libre. » Ils « ajoutèrent que « Monsieur Fazy, plein de zèle a pour tout ce qui concerne le culte, avait « accordé avec empressement sa grande salle ; tt qu'en conséquence on y placerait des bancs « et une chaire pour y faire le service dès le di- « manche suivant, ainsi que les jours sur se- « maine, et que Ton sonnerait les cloches comme a à l'ordinaire, » Le culte y fut célébré, en effet, le 28 Octobre, a avec beaucoup de décence et a de recueillement, » lisons-nous dans les registres de la Compagnie ; il n'y manqua pas même un orgue, et il en fut ainsi pendant plus de sept semaines. On conviendi'a que c'était là certes un genre d'établissement qui valait mieux que bien d'autres, et une hospitalité de bon aloi.
Quant à l'institution d'un Conseil de dizaine, qui date de 1805, qui subsista jusqu'en 1821, et dont j'ai ailleurs raconté l'histoire *, elle n'a po-
1 Etrennes religieuses, XI"*® année. Genève, 1860, in-12, pp. 123-156.
s^-gbrvàis. 183
sitivement rien à faire avec le temple proprement dit. Cependant le Conseil dont je parle y fit apercevoir son existence dans trois circonstances différentes, dont la dernière, au moins, tient de très-près à Tédifice.
Après avoir réuni sous sa direction, ou, du moins, sa surveillance, toutes les écoles du quartier, le Conseil eut Theureuse idée d'organiser pour ces écoles une distribution de prix qui eut lieu, dans le temple, le 29 Décembre 1808 ; il y fit donner, le 6 Juillet de Tannée suivante, ce qu'on appelait alors un concert spir^jUiel, et ce qu'on appelle de nos jours un concert sacré ; enfin, au mois de Septembre 1811, il y fit jouer, pour la première fois, l'orgue qu'il avait fait établir dès qu'il l'avait pu, sans trop s'inquiéter s'il trouverait les 5448 francs que l'instrument coûta.
Je n'entrerai pas dans plus de détails sur l'histoire du Conseil en question, auquel se termine, du reste, ce que j'avais à dire d'intéressant sur notre église.
CIHQDlilE JODRHÉE
5^ La Madeleine, deux fois incendiée. Réparations de 1446. Scènes de la Réforme. Le pasteur Martin. - 6° Ste- Marie la Neuve et ses chapelles. -7° St-Pierre. Sa fondation. Plusieurs fois réédifié. Abside. Stalles, tombeaux et chapelles. Piliers, galeries et cloches. Façade reconstruite. Evénements survenus dans la cathédrale. Conclusion.
De la rive droite du Rhône, nous allons repasser ce fleuve, et, en remontant la rive gauche depuis Notre-Dame du Pont, à une époque où il n'y a point encore de rues basses, nous trouverons, encore à Tintérieur de la ville * et non loin du lac, l'église de
1 Infra civitatem Genevensem et juxtalacum sitam. Voir dans Guichenon, Bibliotheca sebusiana (Lugduni, 1660, in-4°, p. 163), l'acte de cession par Wido, que nous mentionnons ci-dessoust
LA MADBLBINB, 188
». liA MADEIiEIlWi:.
Elle fut fondée à une époque qui ne nous est pas connue^ peut-être dans le cours du XP® siècle, et, dès le commencement du XIP®, en 1110, le soin de la desservir fut, par Wido, Guido ou simplement Guy, évéque de Genève, issu de la maison de Faucigny, confié aux moines de St-Claude *. Elle s'appelait alors église de St'Oyen de Joux * ; elle fut plus tard placée sous le vocable de Ste-SIarie-Madeleine, et c'est sous ce nom qu'elle est mentionnée dans l'Accord perpétuel de 1420, avec un recteur de paroisse qui se nomme Jean Martine. A côté, et peut-être tout autour de l'Eglise, se trouvait un cimetière ; car, d'abord, il en est question dans une visite d'église qui eut lieu en 1446 ', et dont nous parlerons bientôt ; de plus , dans la rue de Paradis , au
1 Guichenon ubi suprà, — ^ Ecclesia sancti Eugendi.
3 Item ordinatur quod ille locus et circuitus profanas noviter ad opus parochianorum pro crescendo cymeterium pre dicte Parrochialis Ecclesie acquisitus prout se comportât et extenditur juxtà predictam Ecclesiam a parte venti benedicatur et reconcilietur et cimiterio antiquoin commune adjungatur et anexetur infra dictum festum omnium sanctorum. Copie de la visite de t Eglise de la Madelaine de la ville de Genève et ordres donnés concernant ladite Eglise, au svf'et de ladite visite faite le dixième Juillet 1446,
Cette copie fait partie d'un manuscrit in-4^ qui fat corn-
jambage de Téglise le plus rapproché de l'arcade qui va à la rue d'Eufer, il y a une pierre ronde autour de laquelle sont écrits ces mots : Hic est sepultwa Pétri Bâtrié. « Ici est la sépulture de Pierre Bâtrié. » Et au milieu sont les lettres J. H. S., Jésus, Sauveur des hommes *. Enfin, Jeanne de Jussie rapporte que, dans la nuit du dimanche au lundi de Pentecôte de Tannée 1S34, on arracha deux beaux anges du cimetière de la Madeleine *. Or, il est possible que le cimetière en question eût plusieurs issues ; que la maison curiale, sans doute contenue dans le même clos, eût, au moins, la sienne également ; et de là les portes que, selon La Corbière, on voyait à la rue du Boule ' et à la rue d'Enfer *.
mencé le 30 Mai 1775 et qui a pour titre, à la première page : Liber visitationum, 141 f, 1412, 141S, 1414, per JohannemDe Bertrandis Episcopum Gebennarum, mais où l'on ne trouve, du XV°*® siècle, que les dix-huit premiers articles d'une visite faite à la Madeleine en 1446, et qui après bien des pages blanches, continue par les visites faites pendant les années 1516, 1517 et 1518. Ce manuscrit, renfermant plus de 700 pages, appartient à la Société ^histoire et d'archéologie de Genève,
1 La Corbière, Msc. des Archives de fEtat.
2 Jeanne de Jussie, Le Levain du calvinisme, p. 89.
3 Actuellement rue de la Fontaine.
4 La Corbière, Livre des Spectables Pasteurs, Professeurs, Recteurs. Manuscrit de la Compagnie, p. 60.
L'église dont nous parlons fut, à quatre-vingtseize ans d'intervalle, victime de deux incendies. — Une première fois, le dimanche 4 Septembre 1534, le feu détruisit les deux tiers de la ville, et atteignit, comme je Tai dit précédemment, l'église et la paroisse de St-Germain. Bonivard et Roset disent qu'à la Madeleine tout fut dévoré, reliquaires, livres et ornements d'église. Le second incendie eut lieu, comme on le voit dans un appendice ajouté à V Horloge de Sapience * , dans la nuit du vendredi i^^ Avril 1450. Il avait commencé par une grange située auprès du lac, et, sous l'impulsion d'une bise de toute violence, il avait bientôt gagné le pied, puis le haut de la colline, détruisant sur son passage l'église de la Madeleine.
Elle se releva de ses cendres aussi bien qu'en 1534; mais, soit qu'elle n'eût pas été entièrement consumée, soit qu'elle n'eût été reconstruite qu'en partie ou qu'elle eût encore besoin de réparations, il fallut de nouveau, en 1446, remettre la main à l'œuvre. On le constata dans une visite d'église qui eut lieu par les ordres du pape Félix V, lequel, après la mort de l'évêque Fran-
1 Spon, Hist. de Genève, t. I, p. 82; Senebier, dans le Journal de Genève du !•' mai 1790.
çois de Mies, décédé deux ans auparavant, s*étaît, sous son ancien nom d'Amédée de Savoie, constitué administrateur de Tévêché de Genève * .
Le visiteur délégué * ordonna aux paroissiens de la Madeleine de faire, à leurs frais, une série de réparations, dont le détail minutieux nous a été conservé dans un intéressant manuscrit.
Il fallait, conformément à ses ordres, enlever de réglise tous les bancs qui la déparaient et qui empêchaient d'entendre commodément le service divin ; refaire, après cela, dans la dite église, en ménageant les pierres sépulcrales, un plancher sur lequel on placerait des bancs égaux ; ménager entre ces bancs des couloirs spacieux, suffisants pour les processions à Tintérieur, et disposer le plancher même de telle sorte que Ton pût toujours l'enlever au besoin pour ensevelir des morts '. — Il fallait reconstruire à neuf, bénir et
1 Ed. Mallet, Mémoire historique sur V élection des évê* ques de Genève, II™® partie, section 2, dans les Mém> et doc. de la Soc. c^hist. et d'archéol. i. V, pp. 146-151.
2 C'était un religieux du nom de frère Barthélemi Vitelleschi (ibid. loi), évêque de Corneto, qui avait déjà été chargé de cette fonction par le défunt évoque de Genève, François de Mez, et qui se la vit continuer par Félix. V, le 17 Avril 1441. Voir Bullarium Felicis V, t. V, fol. 62; Mém. et Docum. de la Société d'hist. et darchéol. de Genève, t. V, p, 273. - 3 Art. 1.
consacrer le grand autel * ; transporter ailleurs^ dans des places plus convenables, ou, si Ton n'en trouvait pas, enlever de Téglise deux autels placés l'un après l'autre et parallèlement entre le milieu et le haut derédiûce *. — Il fallait transporter le bénitier, jusque-là placé entre les susdits autels , auprès de la petite porte située à droite de l'église '; la pierre baptismale avec ses bases, au côté gauche et septentrional de la grande porte d'entrée *. — Il fallait faire faire pour les fonts une couverture neuve, en bonnes planches de noyer ou de chêne ^; faire faire à l'église une grande porte neuve, en bonnes et grosses planches, munies de bonnes serrures, de bonnes clefs et de gonds solides, pour la conservation des joyaux et des biens existant dans l'église *; faire réparer et remettre à neuf la verrière de la fenêtre qui existe au-dessus du portail ' ; faire refaire une honnête custode en argent pour porter aux malades le corps de Christ * . — Il fallait de même, au moyen de l'ancien calice, de l'or et des joyaux de l'église, refaire un nouveau calice, d'une forme et d'un poids plus grands que ceux de l'ancien ^. — Il fallait faire faire une châsse, bien travaillée
1 Art. 7.-3 Art- 2.-3 Art. 3. — -* Art. 4. — 5 Art. 11 — 6 Art 10. - 7 Art 11. — 8 ArL 13. — 9 Art 14.
190 III. lES ÉGtISfiS.
et honnête, est-îl dit, pour contenir les reliques qui se trouvaient dans l'église * ; une chasuble, dâlmatique et tunique, en étoffe de soie blanche, pour l'office de la bienheureuse Vierge * ; trois habillements pareils d'ostade noire pour célébrer l'office des morts ^ ; puis, une croix honnête pour porter dans les processions*. — Il fallait faire faire deux cloches neuves qui, avec la troisième déjà existante, sonneraient les jours de fêtes et les dimanches, aussi bien qu'aux morts, aux funérailles et durant les orages * ; faire reblanchir l'église, puis la consacrer et la dédier à nouveau ® ; bénir et réconcilier un emplacement acquis du côté du vent pour l'annexer au cimetière de l'église ''. — Il fallait encore pourvoir à d'autres objets, dont un article 19, à peine commencé, nous fait pressentir l'énumération, mais qui, par malheur, ne sont qu'annoncés, car la copie ma-
1 Art. i5. - 2 Art 16. - 3 Art 17.
Vostade était une sorte de camelot dans lequel il y avait un ôl de soie blanche, mêlé à la laine brune dont se composait le corps de T étoffe et la rendant assez brillante. L'inventeur de ce tissu habitait Anvers et se nommait Van Ostade. Hécard, Dictionnaire Rouchi-Français. Valendennés 1834, p. 329. (Voyez Blavignac, Hist. de ïarchUecture sacrée^ p. 180.)
* Art. 18. — 5 Art 9. — 6 Art. 6. — ^ Art 8.
Là madeleine. 191
nuscrite> qui subsiste seu]e> s'arrête après les deux premiers mots de cet article * .
Ajoutons que chacune» de ces diverses prescriptions devait être exécutée avant telle ou telle fête, avant T Assomption ^, avant la Nativité de la Vierge', avant la Toussaint*, avant la NoëP, avant Pâques de Tannée suivante^ , et que, chose bizarre , au moins pour les réparations que nous avons mentionnées, pas une de ces dates ne se rapportait au jour de Ste-Madeleine ' .
1 Article 19: Item fieri...— 2 Art. 2, 3, 4, 12.— 3 Art. 16. 4 Art. 7, 8, 19, 11, 13, 14, 1 5, 17.— s Art. 1, 6.— 6 Art. 9 18.
'^ Un autre document qui concerne notre ancien diocèse et qui vient d'être publié tout récemment, nous offre le Verbail de la mort de Mgr. Jean dAranthon et Alex, survenue le 4 Juillet 1695, lors de la visite qu'il faisait de Tégiise d'Abondance et nous montre que, deux siècles plus tard, les visites épiscopales ne concernaient absolument encore que le matériel des églises :
t Voici la dernière visite du diocèse qui a été faicte par
t Monseigneur VIllus""* et R^""* Jean d'Aranthon d'Alex,
t evesque et prince de Genève, lequel après avoir visité
« par trois fois tout son diocèse et continuant sa quatrième
■ visite laquel il avoit fort advancé, estant arrivé au lieu
« d'Abondance; le 30 de Juin il visita le saint sacrement,
c les sainctes huiles, les registres de mariage, baptistaires
« et sépultures et les fonds baptismaux; et le lendemain,
c premier de Juillet, estant épuisé par ses longues fatigues
« et ses continuelles solicitudes pastorales, environ le six
« heures du matin, il tomba de son iict par effet de vertige,
493 II. LES ÉGIISCS.
D'ailleurs, l'église était, à ce qu'il paraît, riche et prospère. Lors de la croisade de 1218, elle avait déjà été taxée à 1 5 sous, 6 deniers, dîme double de celle que payaient les curés de St- Victor et de St-Léger, Les articles 18, 14, 15 et 10 de la visite faite en 1446, en nous parlant d'une croix à porter dans les processions, d'un grand calice d'or, d'une custode en argent, de joyaux et de biens existant dans l'église, nous ont fait entrevoir que cette église renfermait des objets d'une valeur élevée. M. Sordet, ancien archiviste de notre canton, a découvert, dans les archives de la République, qu'il y avait à la Madeleine un nombre de chapelles qui s'élevait au moins à vingt-sept*, et dont chacune possédait indubita-
• et cette fatale cheutte fat suivie deux heures d'une plea« « xésie si violente qu*il rendit Tàme à Dieu le quatre Juillet « par un lundy à trois heures du matin, estant aagé de sep« ( tante-cinq ans et après avoir siégé trente-cinq ans. >
Léon Charvet, Recherches sur t abbaye d Abondance m Cbablais. Lyon, 1863, in-8°, p.
^ Voici l^snoms sous Tinvocation desquels étaient placées ces chapelles:
i. St-Esprii €. St-Jean Baptiste.