S^-GERMAIN
qui suit, le 8 Messidor an X *, au conseiller de préfecture, M. Milliet, que M. d'Eymar, alors à Plombières, avait chargé de la négociation : « Vous vous souviendrez qu'à Paris, dès le com- « mencement de la révolution. Ton accorda aux « protestants la belle église de St-Thomas du « Louvre. J'aime à croire que la ville de Genève « nous abandonnera volontiers, en gage de l'es- « prit de paix et de fraternité qui doit nom unir, (( une des anciennes églises qui ne lui sont pas « absolument nécessaires pour le culte protes- « tant. »
Le préfet, d'ailleurs, suivant toujours l'affaire de loin, exposait aussi à l'évêque, le 20 Messidor', le caractère habituel de notre population et les conseils de son expérience : « La politique de ma « conduite, dit-il, n'a eu quelque succès dans son (( ensemble, que par quelque ménagement dont « j'ai cru devoir user dans toutes les occasions. « Vous verrez. Monsieur, si nous sommes assez « heureux pour que vous vouliez conserver quelce que temps le même diocèse, que, si les Gene- « vois sont souvent difficiles en affaires, il n'est « peut-être point de peuple qui offre par sa mo-
1 27 Juin 1802.
2 9 Juillet.
162 m. LES ÉGLISES.
« ralité, ainsi que par ses lumières, plus d'anses <si par lesquelles on puisse le saisir. »
Ce fut dans cet esprit que le préfet écrivit au maire de Genève, M. Maurice; le maire, à la Société économique, et, déjà le 11 Juin, celle-ci avait communiqué au Consistoire et à la Compagnie la demande qu'il faisait de l'église de St-Germain. Mais la Société économique elle-même, qui, aux termes de la délégation à elle donnée par la Commission extraordinaire, administrait les biens communaux, reconnus en toute propriété aux Genevois, la Société économique ellemême, disons-nous, crut faire acte de zèle en faveur de notre culte, en ne faisant offrir au préfet que l'ancien local jadis occupé par les Cordeliers, ou plutôt une partie de ce local, savoir le rez-dechaussée du Magasin de blé, qui pouvait, disaitelle, contenir 1,500 personnes et être disposé d'une manière décente*.
Le préfet n'accepta pas, on le comprend, un local aussi peu convenable, et la Société économique offrit alors la cession provisoire, mais à titre de loyer et pour un temps déterminé, du temple de St-Germain qu'elle ne voulait pas cé-
^ Registre de la Vénérable Compagnie. Séance du 16 JfuiUet i802,
8^-6BIlBIA.IN. 165
der d'une manière définitive. Elle n'y consentait que jusqu'au moment où une souscription annoncée par le préfet aurait mis les catholiques en mesure de se construire une église à eux * . Quelques personnes, toutefois, ayant manifesté le désir de ne voir changer de destination à aucun des temples assignés à notre culte, et craignant qu'une cession provisoire de St-Germain ne devînt une cession définitive, la Société économique revint en arrière de l'offre qu'elle avait faite, et elle estima devoir céder plutôt ce qu'on appelait alors le temple allemand, c'est-à-dire notre temple de l'Auditoire ' . L'évêque, on le comprend, en fut instruit sans délai, et, dès le 24 Juillet, il écrivit que ce temple ne suffisait pas. On y pouvait à peine faire entrer, disait-il, 600 personnes, et, cependant, d'après les rapports qui lui étaient parvenus, le nombre des catholiques, à Genève, s'élevait beaucoup au-dessus de 1,200 âmes *. — 11 y avait de l'exagération dans ces deux chiffres indiqués par l'évêque ; car, si, d'après une lettre
1 Archives de l'Etat, Lettre du Président de la Soc, économ. au Préfet^ en date du 29 Messidor an X,
2 Rég, de la Comp. 23 Juillet 1802.
3 Archives de TEtat. Lettre de M. de Mérinville à M» d'Eymar,
écrite, quelques jours auparavant, par M. d'Eymar, au citoyen Portalis, il fallait même ajouter aux 1,200 âmes en question, une garnison de 2 à 3,000 hommes, il était évident, d'une part, que ni la garnison tout entière, ni la totalité des 1,200 âmes ne fréquentaient en même temps le service divin ; il était évident que , de 7 heures du matin à 1 1 heures, il y avait moyen de dire plusieurs messes où tous les fidèles pouvaient trouver place, et il était dit, d'autre part, dans la lettre du préfet, que le temple allemand peut contenir 900 personnes*. Malgré cela, dès le lendemain de cette dernière lettre, le préfet avait récrit au ministre pour dire que le gouvernement devait insister sur la cession de St-Germain *. Mais un mois ne s'écoula pas que le préfet mieux informé ne réparât son erreur dans une troisième missive au citoyen Portails : « La prétention de l'évêque est de mauvais augure ; il ne connaît pas les ménagements dont on est forcé d'user dans un pays presque tout protestant, et il a fait un mauvais choix en nommant pour son grand vicaire un prêtre nommé Bigex, qui a de tout temps
1 Ibidem. Lettre du Préfet au citoyen Portalis, en date du i" Thermidor (19 juillet).
2 Ibidem. Lettre du 2 Thermidor,
manifesté un esprit d'intolérance et le désir de se mettre en opposition avec les ministres du culte réformé et qui, enfin, a pour les Genevois une haine profonde. C'est de cet individu que partent les renseignements d'après lesquels M. l'évêque insiste sur la demande du temple de St-Germain. Ces renseignements sont faux et exagérés. Je persiste à penser, continue M. d'Eymar, que le temple des Allemands est très-décent, très-convenable sous tous les rapports, et je ne saurais concevoir comment on pourrait se résoudre à affliger les protestants de Genève, et à enfreindre un traité pour une aussi mince différence que celle qui existe entre les deux édifices, en arrachant l'un par la force tandis que l'autre nous est librement offert. » M. d'Eymar, en écrivant de la sorte, avait-il l'intention de recourir contre l'évêque à des menées souterraines? Non, il écrivait le même jour à te dernier que tous les rapports qu'on avait faits au prélat étaient exagérés, et qu'il n'y avait entre les deux temples qu'une différence qu'il ne valait pas la peine de relever * .
Comment le vicaire général s'y prendrait-il pour parer le coup? Il fit jouer un grand ressort
1 Ibidem. Lettres du Préfet au citoyen Portalis et à tEvêque, en date du i*' Fructidor an X{ï9 août 1802).
i66 m. LES ÉGLISES.
auquel personne jusque là n'avait pensé, le général Serras, commandant les troupes en garnison à Genève. Celui-ci écrivit que le local proposé ne serait pas suffisant pour la troupe*, et avec un tel auxiliaire la victoire semblait gagnée.
Elle ne Teùt cependant peut-être pas encore été si M. d'Eymar, que nous avons vu à Plombières le 27 Juin, eût conservé son poste. Mais la mort, qui sait quelquefois faire les affaires du clergé, vint le frapper le 13 Janvier. M. de Barante fut nommé à sa place et arriva trois jours après dans notre ville, et, quoique il se montrât plein de bienveillance pour les Genevois, il fut néanmoins, beaucoup plus que M. d'Eymar, favorable aux désirs de l'évêque. C'est, du moins, ce qui ressort d'une lettre que celui-ci lui avait adressée le k du mois * .
Du reste, les négociations avaient duré longtemps, et la patience épiscopale était à bout. Le ik Février, Monseigneur écrivait au nouveau préfet une lettre passablement aigre à l'endroit de ces protestants auxquels devait l'unir, disait-il le 27 Juin précédent, un esprit de fraternité et de paix : « Je me tais, ce sont ses paroles, sur Tin-
^ Heg. de la Comp. 10 Décembre 1802. Lettre du prof. Pictet.
S*-GBRMAIN. i67
« convenance, pour ne pas dire Tincongruité à*un « offre qui présente au chef du Léman et de « toutes les autorités du département, un temple « petit et mesquin, placé à côté du plus magni- « fique qui existe à Genève, offre qui semble « n'être, fait que pour mieux signaler le mépris « des protestants pour les catholiques. — J'ai « assigné moi-même à Lyon , c'est-à-dire dans « un département tout catholique, une très-belle « église pour les réformés qui jusques ici n'en (( avoient point eu. Comment se fait-il qu'à Ge- « nève on montre moins de tolérance et d'honnê- « teté que les catholiques n'en ont pour eux dans « toute l'étendue de la France? Je soupçonnerais « volontiers dans cette conduite tout autre motif « que celui d'une prétendue propriété. »
Pardon, Monseigneur ! Mais la charité ne soujh çonne pas le mal; cette propriété est si loin d'être prétendue, qu'elle est garantie par le traité de Réunion, et que vous le reconnaissez vous-même dans le commencement de la lettre dont je n'ai cité là qu'un fragment. Enfin cette ingratitude, cette inconvenance, comme vous le dites, est si loin d'être le fait de tous les protestants genevois, que, dans sa séance du 29 Juillet, après une longue délibération, la Compagnie des Pasteurs dé-
168 III. LIES ÉÛLIâfiS.
cide de rappeler à la Société économique que son ' premier avis, quand elle fut consultée il y a un an, fut de céder plutôt St-Germain que toute autre Eglise, et de lui dire qu'elle persiste dans cet avis et ne désire pas être de nouveau consultée. La Compagnie, en effet. Tannée précédente, avait cru presque unanimement, par différentes considérations, que la cession momentanée de St-Germain avait moins d'inconvénient que toute autre, et ce préavis du 16 Juillet 1802 était connu, disait-elle, de la Société économique, du préfet et de plusieurs prêtres catholiques.
Le 22 Thermidor*, la Société économique, voyant que l'avis de la Compagnie était aussi arrêté et que sa propre résistance était complètement désapprouvée, y renonça positivement, et elle écrivit ce qui suit au maire de la ville : « La « Société cède aux catholiques la jouissance du « susdit temple pour le terme de trois ans, non « à titre de loyer, mais de prêt pur et simple, à « la charge par les catholiques de rendre au bout « de ce terme ledit temple à la Société économi- « que dans l'état où ils l'auront reçu. » Puis cette cession fut régularisée par acte notarié, le
1 10 Août 1803.
8*-6ERTAlS. 469
26 Décembre (acte reçu M** Richard) et, dès le 25 Octobre, le culte catholique y fut célébré.
La cession n'avait été faite que pour trois années, ou même jusqu'au moment où une autre église aurait été construite. Ce terme est arrivé et certes bien dépassé : St-Germain n'a pas été restitué. Les craintes qu'avaient quelques personnes, en 1802, que la cession ne devînt définitive, peuvent certes bien, au bout de soixante ans et plus, être considérées comme légitimes et parfaitement fondées.
Les protestants genevois doivent-ils, à présent, redemander leur propriété? Je ne le pense pas. Tous les tribunaux du monde civilisé affirmeraient qu'ils en ont le droit, et cela ne fait pas l'ombre d'un doute, qu'entre le droit et l'équité il y a une différence ; et l'équité veut, si je ne me trompe, que, lorsqu'une partie notable d'une population participe aux charges d'une ville, elle ait aussi sa part des prérogatives communes.
A l'exception du prieuré de St-Jean, tous les édifices religieux dont nous avons eu à nous occuper jusqu'à cette heure étaient situés sur la rive
i70 m. LES ÉGLISES.
gauche du Rhône ; il est temps que nous en trouvions un deuxième sur la rive droite, et celui-là commencera pour nous la série de ceux qui sont de nos jours encore consacrés au culte protestant. Mais, avant de le voir servant à ce culte, nous devons remonter haut dans l'histoire du christianisme et dans la légende, puisque nous devons remonter jusqu'à la fin du IV"*® siècle, pour découvrir, je ne dirai pas la date de sa fondation, qui ne se trouve certainement pas au-delà du X™® siècle, mais l'origine du nom donné à cet édifice.
Une véritable persécution sévissait à Milan, soulevée par rimpératrice Justine contre l'évêque du diocèse, lorsque cet évéque, l'illustre Ambroise, découvrit, grâce à un songe, les cadavres de deux martyrs. Ces cadavres étaient dans un tel état de conservation, dit la légende (et le fait peut bien passer pour miracle, puisqu'il ne s'agissait de rien de moins que de chrétiens qui avaient vécu dans le V^ siècle, disciples de St- Paul), ils étaient, dit la légende, dans un tel état de conservation , qu'au moment où l'on célébrait la messe dans la grande basilique de Milan, une planche s'étant détachée du plafond dans l'endroit où ils se trouvaient, et ayant séparé la tète de
8*-GIRVAI8. 171
chacun d'avec le tronc, il en jaillit aussitôt une abondante quantité de sang. Sans perdre un seul instant, le saint évéque se hâta de faire transporter dans sa cathédrale les reliques des deux martyrs. On reconnut aussitôt leurs restes (je ne sais trop à quels signes, je l'avoue) pour ceux de St-Gervais et de St-Protais, et, la découverte ayant eu lieu le 16 Juiii 586, on les transporta le 1 9 dans ce saint édifice, d'après le martyrologue romain. On recueillit le sang des susdits martyrs en rétanchant avec des linges, des poêles et des voiles sacerdotaux ; il en coula autant qu'on eut de linges pour le recueillir, et, prenant un grand soin de ces linges précieux, on les distribua dans toute l'Italie et à travers toute l'étendue des Gaules. Genève eut probablement aussi sa dépouille sanglante, et delà, peut-être, le nom de St-Gervais, donné à l'une de ses plus vieilles églises.
Il n'y a malheureusement qu'une petite difficulté au fait qui sert de point de départ à toute cette histoire : c'est que la lettre de St-Ambroise qui le raconte pour la première fois * a été reconnue fausse, au témoignage même de Ruinart *, et
^ Inter. Ambros. Epp. ep. XXII.
2 Greg. Turon. De miraculis, 1. I. c. 47, édit. Ruinart. Lutet 1699 fol; éd. Bordier. Paris, 1857, 1. 1, p. 135, n. 1.
quoique Augustin confirme la chose en plusieurs passages de ses écrits ', on peut se demander si Ton ne doit pas aussi appliquer là ce qu'il dit ailleurs : « D'autres vendent des membres de mar^ tyrs, si tant est que ce soient des martyrs * . »
Le moment où fut bâtie notre Eglise n'est pas facile à déterminer , car ses différentes parties ne datent vraisemblablement pas de la même époque, puisque les faces sont en briques, tandis que les chapelles sont en maçonnerie ou en pierres de taille. Toutefois un trait nous donnerait à connaître son origine première, c'est que, dès l'an 122, des disciples de Christ auraient construit, sous le vocable des saints martyrs, une église qui n'est autre peut-être que la crypte de St-Gervais, et que Fronze, grand-prêtre d'Apollon, se serait après cela convertie l'Evangile*. L'Eglise élevée au-dessus de celle-là, du reste beaucoup plus
1 Augustin. Confess. 1. IX, c.7; De civitate Dei, 1. XXD, c. 8; et surtout dans son Sermon sur la nativité des martyrs Gervais et Protais.
^ Si tamen martyrum. August De opère monach., c. 28, (al. 36).
3 Besson, Mém. pmir thist, eccl, des diocèses de Genève, ete., p. 5, note; Hist. de la Républ, de Genève. Genèye, 1779, p. 12; Blavignac, dans les Mém. et doc. de la Soc. é^hist., t. VI, 97.
6*-gbrvais. 475
grande, était, en 1218, assez riche et assez prospère pour que, en vue de la croisade, on en taxât le curé au même taux que celui de St-Germain, savoir à 1 livre tournois * . Elle remontait donc probablement à une date assez ancienne, et il le faut bien, puisque, en i 435, Vévéque François de Mies jugea nécessaire de reconstruire le clocher * . Elle renfermait, suivant La Corbière, sept chapelles qui étaient dédiées à la Ste- Vierge ', à St-Gervais, à St- André, à St- Jean-Baptiste , à St-Jacques, à St-Laurent et à St-Martin. Mais il
1 La Corbière, Msc, des Archives.; et à la fin de ce vol. n. H.
2 Spon, HisL de Genève, t. II, p. 438.
3 C'est vraisemblablement la chapelle de la face méridionale, chapelle aujourd'hui murée du côté de l'Eglise et où Ton n'entre plus que par une petite porte, qui était dédiée à la Vierge. Car, parmi les fresques qui y ont été découvertes par M. Blavjgnac, il s'en trouve une que M. l'ancien syndic Rigaud a décrite en ces termes : « Le plus grand des ta-
< bleaux a environ douze pieds de longueur sur huit de « hauteur ; il est peint en partie sur la courbure de la « voûte, et il représente, dans la portion supérieure, la « Vierge Marie recouverte d'un grand manteau soutenu par
< quatre anges. Au-dessous, de chaque côté de la Vierge, « plus de quarante personnages, dont quelques-uns age- « nouilles, se font face les uns aux. autres. Il y a, au pre- « mier rang, des papes et des cardinaux; après les princes « de l'Eglise, on voit des têtes couronnées, des moines, etc.» J. J. Rigaud, Recueil de renseignements relatifs à la culture des beaux- arts à Genève, II" partie, Introd. Dans les
paraît qu'on ne s'en était pas tenu au nombre sacré entre tous ; car nos registres publics, d'après Flournois, parlent, sous la date du 50 Mai 1553, d'une chapelle de St-Hennemond, qui était en l'église paroissiale de St-Gervais, et même ils nous font connaître alors l'usage suivi pouf y pourvoir. Cette chapelle, appartenant à un homme du nom de Michel Verga, qui avait, paraît-il, trahi son pays, était, par le fait même, tombée sous le patronat de la communauté, et l'on présenta pour la desservir, au nom de la ville, J. Cristin, recteur des écoles *.
A l'époque de la Réformation, il y avait à St- Gervais pour prédicateur habituel un vicaire nommé M. Jean. Claude Bernard, et quelques autres citoyens vinrent au Conseil se plaindre de sa prédication qu'ils trouvaient peu évangélique, et, le 8 Juin 1534, on appela M. Jean devant le Conseil. Il disputa longtemps avec Pierre Viret, et, comme on vit qu'il ne donnait, pour se défendre, aucun argument solide, mais se détournait
Mém. et Docutn. de la soc. Shist. et darchéoL de Genève, t. V, p. 3. Voyez encore Blavignac, Armoriai Genevois, 1. IV, c. 2, art. Amédée de Savoie, dans les Mém, et Doc. de la Soc. d'hist. et darchéol. t. VII, pp. 57, 88, et 59, note 1.
1 Flournois, Extraits des Registres publics, 1. c.
S^-6ERTAIS. 173
entièrement de la vérité, on lui fit des remontrances pour qu'il ne corrompît plus TEvangile ; autrement on serait forcé de procéder contre lui, et on ne lui permettrait plus de prêcher ainsi * . Il promit alors de prêcher la vérité. Qu'était-ce toutefois, à ses yeux, que la vérité? que pouvait-ce être? Ce que, dans sa conscience, il avait toujours regardé comme tel. Aussi ne modifîa-t-il pas sa prédication et ne devons-nous pas l'en blâmer.
Le 20 JuHlet, Farel vint donc renouveler contre lui des plaintes et l'accuser de certaines paroles dont le vicaire ne contesta point l'exactitude. Mais des protecteurs ne tardèrent pas à se présenter pour ce dernier, savoir Girardin de la Rive, Bart. Faulchon, P. Mutiod et André Maillard ; ils demandèrent qu'on permît au vicaire de prêcher, comme on le permettait à Farel, et nous ne pouvons qu'admirer, quand même nous ne sommes pas catholique, le généreux courage avec lequel ils défendirent la liberté de conscience. Ce n'est point parce que le dévoûment se trouve au service de l'erreur qu'il est permis de le condamner, surtout quand au dévoûment se joint une question de principes qui sera toujours indépendante des doctrines. Une discussion nouvelle
1 Ibidem .
176 m. LES fiGUSES.
eut lieu entre Fard et Viret, d'une part, et M. Jean, de Tautre ; mais elle n'amena pas d'autre résultat qu'un nouvel ordre du Conseil au Vicaire de prêcher l'Evangile selon la vérité *.
Le 16 Mars i555, un certain nombre de citoyens du faubourg de St-Gervais demandèrent au Conseil « qu'on leur permit d'avoir un prédica- « teur qui leur prêcheroit tous les jours l'Evan- « gile, parce qu'il y avoit à craindre que les « ennemis n'exécutassent quelque entreprise a pendant que lesdits paroissiens entendroient « leur sermon à Rive. » Après quelques pourparlers, et dès le lendemain, « on arrêta qu'on se a contenteroit pour le présent de ceux qui prê- « choient *. » M. Jean avait-il changé sa manière de voir, ou persévérant dans ses convictions,
^ Ibidem. 20 et 24 Juillet. Le Conseil mit bientôt en pratique Fexpropriation pour cause d'utilité publique dont les législateurs de nos jours ont fait un article du droit moderne; mais nous pouvons nous convaincre qu'alors déjà Ton comprenait et pratiquait la règle d'une indemnité équitable. Nous lisons, en effet, dans les Fragments historiques de Grenus, en date du 17 Novembre 1534 : « Pierre Lullin « expose qu'il avait une cloche en sa chapelle de St-6er- < vais, laquelle on avoit prise pour la mettre en la tour de « Beauregard; ainsi qu'il prioit qu'on la lui payât, ou « qu'on la lui rendît. On promet de la lui payer. •
3 Floumois, Extraits des Registres publics, 1$ Mars 1539.
s'-GEkVAis. 477
avait-il de lui-mêrae pris le parti de se retirer? Je ne sais trop. Toujours est-il que la paroisse voulait alors une prédication évangélique.
Une découverte faite quelques mois plus tard, savoir le 8 Décembre de la même année, ne con-: tribua pas peu à les enraciner dans ces sentiments. Mais quelques mots sont nécessaires auparavant pour faire comprendre le sujet auquel elle se rapporte.
La tradition donne pour premier évêque à notre ville un disciple de l'apôtre St-Pierre, du nom de Nazaire, qui aurait, sous Néron, souffert le martyre à Milan, en même temps qu'un jeune Genevois, nommé Celse *, et un autre nommé Pantaléon.
Cette tradition, il faut le dire, n'a pas été unanimement reçue, car Grégoire de Tours parle de Nazaire et de Celse comme morts à Embrun*.
Mais nous ne voulons pas, dans notre patriotisme religieux, renoncer à une tradition qui nous honore, et nous aimons mieux ainsi fixer Milan comme le lieu où moururent ces deux missionnaires.
De Milan, nous ne savons en quel temps les
1 Blavignac, Armoriai genevois, 1. IV, c. 2. Dans les Mém- et doc- de la Soc^ éthisU et d'arch- de Genève, 1849, t. VU, p. 20.
2 Gregor. Turon. De gloriâ martyrum, 1 1, c. 47, éd. et trad. H. L. Bordier. Paris, 1857, p. 136 et s.
restes de ces généreux martyrs furent transportés à Genève. Seulement on affirmait, au moyenâge^ que leurs restes étaient ensevelis dans la grotte de notre temple, dans ce que les antiquaires nomment la crypte (de là probablement le nom de la rue des Corps-Saints), et la superstition allait répétant, vers les derniers mois de 1535, les propos que voici : « Toutes les nuits « de Noël, les corps saints de St-Gervais chan- « tent ; les corps saints de St-Gervais se plaignent « maintenant de ce que Ton a osté la messe *■ . » Quelle était la source de ces propos? Flournois nous le raconte comme suit : « Le 8 Décem- « bre.... les balayeurs du temple de St-Gervais « trouvèrent une plaisante fourbe en la grotte du « dit temple.... Comme ils remuoient l'autel qui « étoit en ladite grotte, au milieu duquel il y « avoit un trou par lequel les bonnes vieilles « femmes avoient accoutumé de faire descendre « leurs chappelets vers les saintes reliques qu'elles « croyoient qui y estoient, ils trouvèrent que ce « trou estoit fait en une pierre de roche taillée à <( pointes de diamant, soit en manière de dens de « poisson, en sorte qu'elle retenoit facilement les « chapellets qu'on y avoit fait descendre : et sous
1 Flournois, ExtraUs des Registres publics, 8 Dec. 1S3S.
S^-GBRVAIS. 179
« ce trou ils trouvèrent une pierre taillée à la « façon d'un plat, étant dans le vuide dudit aua tel ; enfin ils trouvèrent aux deux coins dudit « autel deux vaisseaux de terre de la contenance « d'environ k quarterons qui étoient découverts « et vuides, et qui avoient dès leur ouverture un « canal ou conduit de terre qui alloit de Tun à « l'autre par le nnilieu de Tautel, et il y avoit « dans ledit canal des trous comme ceux qu'on « fait aux flûtes des orgues : tous ceux qui les « virent jugèrent que par ces trous il se faisoit « un son depuis les dits vaisseaux, ensorte que « les vaisseaux se répondans ainsi resonnoient « comme si c'estoit un murmure de gens qui par- « loient. On crut que toutes ces choses estoient « la cause des sots discours qu'on avoit tenus si « longtemps dans cette ville.... Ce qui le faisoit « croire, c'est qu'il y avoit certain bruit comme « une voix qui sortoit des dits vaisseaux lorsque « quelqu'un parloit près du trou du dit autel *. » On comprend donc qu'aussitôt qu'on eut découvert la fraude dont on vient de lire le récit, la foi aux miracles et aux doctrines de l'Eglise romaine se trouva complètement anéantie dans le cœur des habitants du quartier.
1 Flournois, Ibidem. Roset, Chron, 1. III, c. 50,
180 m. LES ÉGLISES.
Il est heureusement, auprès de notre temple, un monument dont Torigine^est plus authentique, et qui renferme, sous sa froide pierre, des restes non moins glorieux. Je veux parler du monument élevé derrière notre temple de St-Gervais aux victimes de TEscalade. Dix-sept citoyens périrent du côté des Genevois dans la mémorable nuit du 12 Décembre 1602, et ils furent ensevelis à cette place où Ton voit encore, sur une grande pierre calcaire , une épitaphe latine destinée à conserver à la postérité leurs noms et le souvenir de leur noble mort * .
^ Cette épitapho est ainsi conçue :
Quorum infrà Nomipa scripta, corpora sita Posteri Nostri hi, dum, ingressis ipsâ in pace Urbem Hostibus, et fortiter arma sua et sedulô Munia alia pernecessario teropore opponunt, glorioso laudabilique exitu pro Repub. ceciderunt ad D, XII Décemb. CID. 13. Cil. Queis iccirco perpetuum hoc monumentum Ampliss. Ordo
Decrevit L. M.
Johannes Canal, Senator. Abrahamus De Baptista.
Ludovicus Bandière. Martinus Debolo.
Johannes Vandel. Daniel Humbert.
Ludovicus Gallatin. Michael Monard.
Petrus Gabriol. Philippus Poteau.
Marcus Cambiague. Franciscus Bousezel.
Nicolaus Bogueret. Johannes Guignet.
Jacobus Mercier. Jacobus Petit.
Girardus Muzy.