‹ Les éditions illustrées de RacineChapitre 1 sur 21 · RUE SAINT BENOIT · texte numérisé non relu

RUE SAINT BENOIT

e tous les peintres le seul capable, si le sort l'eût fait naître en ce temps-là, de traduire aux regards par le crayon les personnages de Racine, c'eût été Raphaël. Ces personnages, en effet, loin d'être, comme les œuvres de la nature ou comme celles de la plupart des hommes, un composé d'éléments bizarres et souvent contraires, présentent un ensemble harmonieux, délicat, formé de deux ou trois nuances idéalement choisies. Vrais sans être réels, profondément humains, ils recèlent en eux une passion sincère dont on devine la secrète angoisse, alors même que les yeux ni la voix ne l'ont trahie.

Pour rendre et fixer l'instant fugitif où le poëte nous les montre hésitant entre la passion et le devoir, ce n'eût donc pas été trop du soin scrupuleux que le peintre

d'Urbin apportait au moindre détail, de toute son habileté à représenter par le rayonnement du visage un drame intérieur.

Ch. Le Brun n'est pas Raphaël, il s'en faut, bien qu'il fût doué de quelques-unes de ses qualités. Mais il a un avantage sur les autres illustrateurs du poëte ; il est son contemporain. Avoir respiré le même air, fréquenté les mêmes gens, s'être nourri des mêmes croyances, sera toujours une des meilleures conditions pour interpréter dignement la pensée d'un auteur.

Le poëte et le peintre se rencontrèrent auprès de Louis XIV, qui les honorait également de sa faveur. Ce prince voyait en eux les talents les plus conformes à son penchant pour le genre noble et pour un faste correct. Il avait en même temps du goût pour leurs personnes. Après 1661, il fit venir Le Brun à Fontainebleau pour y travailler sous ses yeux et lui fit disposer un appartement à côté du sien. Chaque soir, il passait une heure auprès de lui, comme Philippe IV auprès de Vélasquez. Ils s'entendaient si bien en fait d'art que le roi lui confia la direction supérieure de tout ce qui regardait la construction et l'ornement de ses palais.

De même pour Racine, qui devint son lecteur de prédilection. Louis XIV aimait à l'avoir à ses Marly, l'emmenait avec lui jusque sur le Rhin et s'en remettait à l'habileté de cette fine plume de tracer les faits de son règne.

Malgré la protection avouée du monarque, ils n'en eurent pas moins à lutter l'un et l'autre pour établir leur réputation. A y regarder de près, on trouverait dans cette cour, que l'on nous dépeint sans cesse comme bassement asservie au joug du despote, plus d'indépendance, au moins dans l'esprit public, qu'en nos époques soi-disant libérales. Le respect et la crainte du roi n'empêchaient pas de critiquer les œuvres de ses favoris.

Le Brun s'en aperçut lorsqu'il eut, de concert avec Eustache Lesueur, décoré les galeries de l'hôtel Lambert. On prodigua tant d'éloges aux productions émues de son rival, mieux doué que lui, il est vrai, du côté de l'expression, qu'il en devint jaloux. Un jour, visitant ces galeries avec le nonce, il doublait le pas en passant devant les travaux de Lesueur : « Pas si vite, lui dit le nonce, car voici de bien belles peintures, a Aussi, quand son confrère fut mort, aux funérailles où il assistait par bienséance , il ne put s'empêcher de dire : « Voilà qui m'ôte une grande épine du pied. » Marié à Suzanne Butay, il n'en eut point d'enfants et ne fut pas, ainsi que l'était Racine1, distrait du soin de sa gloire par les devoirs d'un père de famille. Artiste ardent, vigoureux, à la main habile, qui ne demandait qu'à faire, il put donner carrière à son talent: tout ce qu'il ambitionnait, il Fobtint. 11 a été, on l'a dit avec justesse, le Louis XIV des arts de son siècle. Quand il mourut en 1690, ni son maître ni lui n'avaient encore laissé entamer leurs frontières.

Il semble que la vie de Racine ait eu plus d'ennuis et de déboires. Sans compter les coteries rivales qui empêchaient ou retardaient, autant qu'il leur était possible, le triomphe de chacune de ses pièces, il eut à se défendre contre bien des critiques 5 les préfaces de ses pièces ne sont que de spirituels et mordants plaidoyers pro domo sua. D'un tempérament moins aguerri à la lutte que Le Brun, il finit même, après Phèdre, par céder à l'orage. Abandonnant à la fois la Champmeslé et le

1. Le Brun paraît surtout avoir été un fils plein de tendresse. Dans la chapelle qu'il avait fondée à l'église Saint-Nicolas du Chardonner, se voit encore le magnifique tombeau qu'il érigea à sa mère et qui fut exécuté sur ses dessins par ses élèves Tubi et Colignon. Il représente une femme la tête couverte d'un suaire et soulevant la pierre sépulcrale, avec cette inscription : Satiabor, cum apparuerit gloria tua. Le peintre repose lui-même à côté de sa mère et la fastueuse épitaphe de sa tombe est surmontée d'un buste sculpté par Coysevox, qui rend bien, par l'altière roideur des traits, son caractère impérieux.

théâtre, il se maria et passa dix ans sans faire de vers.

Que devient pendant ce long silence la source d'inspiration qui était en lui? « Certains passages des lettres à son fils aîné, alors attaché à l'ambassade de Hollande, font rêver une poésie intérieure et pénétrante qu'il n'a épanchée nulle part, dont il a contenu en lui, durant des années, les délices incessamment prêtes à déborder, ou qu'il a seulement répandue dans la prière aux pieds de Dieu, avec les larmes dont il était plein l. » Esther, Athalie durent peut-être à cette contrainte, l'une sa suavité, l'autre sa perfection.

Le Brun et Racine, si l'on en croit certains récits, n'évitèrent pas le sort final réservé à la plupart des courtisans. Pourtant, lorsqu'on parle de la disgrâce commune dont les aurait frappés Louis XIV, il faut réduire le fait à ses vraies proportions. Il est bien possible que Le Brun, écarté du roi par Louvois, qui poursuivait en lui une créature de Colbert, et se voyant, pour certains travaux, préférer Mignard, en ait conçu un dépit qui aura contribué à hâter sa fin. Mais n'oublions pas qu'il ne s'éteignit qu'à soixante-onze ans. Peu de temps avant le terme fatal, se trouvant avec Louis XIV dans la grande galerie de Versailles dont il avait peint les plafonds, il lui échappa je ne sais quelle plainte sur le sort des artistes, qui ne sont jamais, de leur vivant, appréciés à leur valeur. Le roi, qui l'avait entendu, alla aussitôt à lui et dit : « Pourtant ne vous pressez pas de mourir; car nous estimons vos ouvrages dès aujourd'hui tout autant que la postérité pourra le faire 2 . »

i. Sainte-Beuve, Portraits littéraires, tome Ier.

2. M. Charles Blanc raconte le fait un peu différemment. Voici sa version : « En i<58s, Le Brun fit une Élévation de croix que le roi trouva si belle qu'il affectait de quitter le conseil pour l'aller voir. Et comme sa cousine, Mademoiselle, passait rapidement, il la retint devant le tableau et voulut qu'elle admirât avec tout le monde. Il dit ensuite qu'on attendait toujours la mort d'un peintre pour rendre justice à son génie, et il ajouta aussitôt, en se tournant vers Le Brun: « Ne vous pressez pourtant pas de mourir. »

RACINE ET LE BRUN. j

Pour Racine, l'éclipsé de faveur, s'il y en eut une, fut encore moins sensible. On a prétendu qu'il indisposa Louis XIV pour avoir, à la prière de Mme de Maintenon, composé un mémoire sur les souffrances du peuple, comme si de telles questions l'avaient jamais sérieusement préoccupé. Ce qui paraît plus probable, c'est qu'il déplut à certain moment par son insistance à plaider la cause de Port-Royal définitivement condamné dans l'esprit du souverain. Lui-même, indécis entre ses devoirs de chrétien et l'intérêt de ses enfants, songeait de temps à autre à quitter la cour, mais sans pouvoir consentir à se sevrer des avantages et des douceurs enchanteresses qu'il y trouvait.

Ce refroidissement passager n'empêcha pas Louis XIV de le garder auprès de lui jusqu'à la fin. Quand le poëte eut succombé à la maladie de foie dont il souffrait depuis un an1, dès que le roi vit Boileau, ce fut pour lui dire : a Nous avons bien perdu tous deux en perdant le pauvre Racine. » Aurait-il parlé en termes si affectueux d'un courtisan disgracié ? De plus il continua à la famille du défunt les pensions et les faveurs dont il l'avait comblé. En somme, les deux beaux talents du poëte et du peintre, encouragés par l'œil du maître et constamment soutenus de sa protection, purent se donner la main et concourir à une œuvre commune.

Le Brun avait sur son art d'excellents principes qu'il a exposés dans un petit traité avec une simplicité qui , de sa part, est presque surprenante : « L'expression, à mon avis, dit-il en débutant, est une naïve et naturelle ressemblance des choses que l'on a à représenter ; elle marque les mouvements de l'âme et rend visibles les effets de la

i. Vers la fin de la maladie, Dangeau écrivait dans son journal : « Racine est à l'extrémité; on n'en espère plus rien; il est regretté par les courtisans et le roi même paraît affligé de l'état où il est, et s'en informe avec beaucoup de bonté. »

passion. C'est par elle, ajoute-t-il, que tout ce qui est feint paraît être vrai * . »

Dans ses dessins, il suit fidèlement ces règles ; les figures prennent sous son crayon le type exact que le poëte fait rêver. Au reste, les compositions pour les pièces de Racine n'étaient qu'un délassement de sa main puissante, qui se trouvait plus à l'aise dans les grands tableaux où elle avait toute liberté de rendre, ce à quoi elle excellait, « les mouvements, extérieurs de l'âme, les émotions que révèle la contraction des muscles et qui s'accusent par des gestes violents2. » Il est même un côté de ces créations poétiques dont il n'a pas rendu tout le charme, c'est le côté tendre et amoureux, que Racine a diversifié avec tant de soin, depuis la galanterie la plus déliée jusqu'aux dernières profondeurs de la passion. Mais où il se montre son égal, c'est dans la noblesse des attitudes et l'élégance des formes.

Quand nous parlons d'égalité, il reste bien entendu que c'est d'une façon relative. Aucun art ne peut avoir la prétention de balancer exactement un autre art rival , moins encore de le suppléer.

N'avons-nous pas vu de nos jours de prestigieux stylistes s'efforcer en vain de transformer leur plume en pinceau, lutter à force de relief et d'éclat dans l'expression avec les couleurs de la palette, varier à l'infini leur vocabulaire pour atteindre à toutes les nuances de l'arcen-ciel et aux demi-teintes de la nature et, malgré de brillantes prouesses, de vaillants tours de force, échouer dans ce combat inégal ?

Qui donc oserait dire que les pages si industrieuse-

i. Conférence de M. Le Brun, premier peintre du roy de France, chancelier et directeur de l'Académie de peinture et sculpture, sur l'expression générale et particulière, enrichie de figures. Amsterdam, chez J.-L. de Lorme, sur le Rokin, 1718, in-12.

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