BARTH. GARNIER ET MOREAU
e monde est d'une étrange humeur ; il suffit qu'un objet ait réussi à lui plaire pendant quelque temps pour que, si le vent tourne, il en soit tout à coup rassasié et demande qu'on lui en serve un autre.
Telle est la révolution qui s'opère dans le goût à la fin du xvnie siècle. Des fadeurs séduisantes du genre Pompadour-Florian, sans transition, l'on saute à la sévérité des mœurs antiques. Le mouvement est général : Alfieri le poëte, Gluck le musicien, l'acteur Talma, le peintre David, y prennent part en même temps.
Ce dernier s'y était préparé par deux séjours en Italie (1 775-1 780 et 1 784-1 786), consacrés à la contemplation des marbres de la Grèce et de l'œuvre de Raphaël. A son retour, il dirigea résolument en ce sens l'esprit public, déjà
préparé au respect des anciens et de la beauté sévère par les études de Heyne et de Winkelman.
Rencontre curieuse! le même fait, à deux siècles de distance, se répète dans l'histoire de l'art français. Ce que l'atelier de Vouet avait été au xvne siècle, celui de David le devient au début du xixe. L'un et l'autre sont un gymnase où le génie de notre école semble avoir groupé, comme à plaisir, afin de les mettre en contact et de les échauffer par l'émulation, presque tous les talents qui, dans un intervalle de trente ou quarante ans, devaient illustrer leur art. « Dans les deux ateliers, même feu, même assurance, même foi dans l'avenir, même dénigrement du passé. Il n'y a de différence que dans les chefs; Vouet avait des disciples qui l'allaient surpasser ; David, au milieu des siens, conserve toujours son rang \ » Il fait mieux : ainsi que Le Brun, et d'une façon plus despotique, il impose ses idées, son culte, ses procédés à la société de son temps et donne naissance au style nu de l'Empire.
Lorsque les Didot, en 1801, eurent l'idée d'élever à Racine un monument digne de lui, c'est à David qu'ils songèrent tout d'abord. A leur prière, il surveilla l'entreprise, désigna les artistes et les guida de ses conseils. On s'en aperçoit trop. Les estampes de cette édition superbe ressemblent à des copies de bas-reliefs ; elles présentent des personnages imposants, immobiles et froids comme le marbre, des figures géométriques aux attitudes rectilignes. Il est évident que les disciples du grand peintre n'ont visé qu'à contenter le maître ; par excès de docilité, ils se sont dépouillés de leur originalité propre. Cependant il ne cessait de leur prêcher la pratique contraire : « Quand tu sauras bien ton métier, leur disait-il, ne fais pas comme moi, fais comme toi; je ne porte la livrée de personne, je
1. Vitet, l'Académie royale de peinture et de sculpture, page 50.