ACTE PREMIER
LE MARQUIS
Pour l'avoir vu dans les salons de la haute finance, où je mets quelquefois les pieds.
CHARRIER
Vous ne l'y verrez plus.
LE MARQOIS.
Et pourquoi? II a gagné son procès.
CHARRIER
Vous n'avez donc pas lu les considérants de l'arrêt? Ils sont terribles contre lui, même celui qui lui donne gain de cause. « Attendu, toutefois, que les manœuvres dudit Vernouillet ne constituent point un délit prévu par la loi... »
LE MARQUIS
Du moment qu'il est en règle avec la loi, qu'avcz-vous à dire? Vous serez le premier à lui donner la main.
CHARRIER
Moi!
LE MARQUIS
Vous la donnez t'Uis les jours à des gens qui ne valent pas mieux que lui.
CHARRIER
Jamais !
LE MARQUIS, lui prenant la main.
Homme vertueux! — Je suis moins puritain que vous
(u lui lâche la main et secoue ses doigts, après avoir passé à gauche, où il
s'assied.) Mais permettcz-moi d'admirer votre inconséquence. Vous êtes dans les meilleurs tonnes avec M. Barbar.çon, qui est une lourde bête...
C'est un honnête homme.
LE MARQUIS
Le salueriez-vous s'il était pauvre?
CHARRIER
S'il était pauvre, je ne le connaîtrais pas.
LE MARQUIS
C'est donc uniquement sa position que vous connaissez et son argent que vous saluez. Eh bien ! croyez-vous qu'il y ait bien loin de saluer l'argent d'un imbécile à saluer l'argent d'un fripon ? — Contredisez-moi si vous pouvez, mais ne haussez pas les épaules. — Quant à moi, j'adore l'argent partout où je le rencontre ; les souillures humaines n'atteignent pas sa divinité ; il est parce qu'il est.
CHARRIER
Mais saprelote, il a toujours été, de votre temps comme du nôtre !
LE MARQUIS
Permettez! de notre temps ce n'était qu'un demi-dieu. Ce qui m'amuse dans votre admirable révolution, c'est qu'elle ne s'est pas aperçue qu'en abattant la noblesse, elle abattait la seule chose qui pût primer la richesse. — Vous avez une réponse piquante à me faire I
CHARRIER
Non, Monsieur, non.
Si fait; je le vois à vos mouvements nerveux. Ne vous gênez pas, mon cher. (Tirant oa montre.) J'ai encore un quart d'heure à vous donner.
CHARRIER
Vous êtes trop bon.
LE DOMESTIQUE, venant de la droite.
M. Yernouiljet demande si Monsieur peut le recevoir.
CHARRIEK.
Non.