ACTE DEUIIÈME
vous vous êtes trouvé dans l'embarras et que vous avez refusé mes services... assez vertement même. Au surplus rassurez- vous; il s'agit d'une bagatelle, et je suis en mesure. Mais no rengainez pas votre obligeance, je vous prie; je vais la mettre à une autre épreuve... plus rude peut-être.
SERGINB.
Parlez.
LA MARQUISE
J'ai besoin de votre bras pour aller ce soir à Guillaume Tell.
SERGINE
C'est là cette épreuve terrible?
LA UARQUISE.
Je vous demande pardon de mon importunité, mais votre présence à l'Opéra est tout à fait nécessaire.
SERGINE
J'en suis charmé; mais pourquoi?
LA MARQUISE
Tout simplement pour m'ôler un petit air de fenirae négligée, que vous me laissez prendre depuis quelque temps. Ne craignez rien, mon ciicr Albert; je respecte votre travail, je respecterais même vos plaisirs. Tout ce que je vous demande, c'est de ne pas augmenter les difficultés de ma situation par vos apparences de froideur.
SERGINE
J'en serais d'autant plus désolé, marquise, que ce seraient des apparences bien menteuses; mais je ne poase pas les avoir.
LA MARQUISE
Cependant les femmes commencent à me plaindre à demi-mot, ce qui est mortifiant pour moi, et les hommes à me faire la cour, ce qui devrait être inquiétant pour
vous,
SERGINE
Je ae vous fais pas l'injure d'être jaloux.
LA MARQUISE
Savez-vous bien, mon ami, que sans vous en apercevoir vous tournez singulièrement au mari ?
SERGINE
Notre alliance n'est-eile pas en eflfët un mariage?
LA MARQUISE, souriant tristement.
Oui, dont vous n'avez pas les charges et dont je n'ai pas les privilèges. J'ai perdu jusqu'au droit de coqueter lopins Innocemment du monde, car la sévérité de mon attitude doit prouver incessamment que, si j'avais rencontré Sergine plus tôt, je n'aurais jamais failli; je n'ai pas même le droit de crier que je m'ennuie, ce droit dont abusent les femmes mariées, car ma faute perd sa seule excuse le jour où elle cesse de remplir mon existence... et si vous devenu mon ami, que me reste-t-il à moi?
SERGINE
En «»*aimes-nous là, Charlotte?
LA MARQUISE
Non, mais nous nous y acheminons. Et quand l'évolution de nos coeurs sera accomplie, que deviendrai-je? Tenez, j'ai des jours de désespoir où je songe à la retraite, et des moments de folie où j'ai envie de jeter mon bonnet pardessus les moulins.
Pourquoi vous tourmenter ainsi ? Ce que vous prévoyez ne se réalisera jamais, du moins par mon fait, je vous le jure.
LA MARQUISE, après un silence.
Vous avez raison. Je suis absurde. — Puisque vous me conduisez à l'Opéra, voulez-vous diner avec moi? Étes-vous libre?