ACTE PREMIER T
HENRI
En Caux.
CHARRIER
Veuillez ne pas m'interrompre. Quand j'eus achevé mes études au collège de Rouen, il m'embarqua pour Paris avec quinze louis dans ma bourse et une lettre de recommandation pour Lafïitte. Savez-vous ce qu'il me dit en me quittant?
HENRI
Parfaitement. Tu me le répètes chaque fois que tu...
CHARRIER
Je vous prie de remarquer que je ne vous tutoie pas.
HENRI
Parbleu ! tu es fâché contre moi qui ai fait des lettres de change; mais moi, je ne le suis pas contre toi qui les as payées. Je n'ai aucun motif de te parler sévèrement.
CHARRIER
Et croyez-vous que ce soit en faisant des lettres de change que, parti de rien, je suis arrivé où j'en suis? Non, Monsieur; c'est par le travail, la conduite, l'économie 1 A votre âge, je vivais avec douze cents francs par an et je ne faisais pas de dettes 1
HENRI
Je crois bien, c'est toi qui les aurais payées.
CHARRIER
Et aujourd'hui même, SJonsieur, je ne dépense pas autant que vousl
HENRI
Il ne manquerait plus que cela.
CHARRIER
Comment î
Vas-tu comparer lo fils d'un pauvre diable de percepteur avec celui du premier banquier de l'époque?
CHARRIER
Oh! le premier...
HENRI
D'un maire de Paris ?
CHARRIER
Cela, c'est exact.
HENRI
D'un futur pair de France?
CHARRIER
Pas si vile 1 nous n'en sommes pas là!
HENRI
Ne fais pas le modeste ; la pairie ne peut pas te man quor. Eh bien! je m'y préparc. Le fils d'un pair de France ne peut pas vivre comme uu clerc d'huissier; tu ne le
voudrais pas!
CHARRIER
Mais il y a une juste limite.
HENRI
L'ai-je dépassée? Voilà bien du bruit pour un méchaut billet de deux cents louis !
CHARRIER
Si c'était le premier... ou le dernier!
Ce n'est ni l'un ni l'autre, j'en conviens. Mais soyons de bon compte; tu me l'as dit souvent: l'oisiveté est la mère de tous les vices ; or, je suis oisif.
CHARRIER
C'est justement ce que je vous reproche!
HENRI
A qui la laute? J'avais une vocation pour l'état mililairo; tu m'as détendu de la suivie! — M'y autorises-tu main tenant?