Bavon Joseph
36. Jean Tiberghien, fils de Thomas. Il lui est fait remise du droit, en considération de ce que le chef-d'œuvre présenté par lui est le premier qui ait été fait à Roubaix. (2)
Tels sont, d'après l'unique source que le temps nous ait laissée, les modestes ancêtres du corps de métier de Roubaix à l'époque voisine de son institution.
(1) Ce n'est pas le seul chirurgien ou médecin de Roubaix qui ait joint à sa profession libérale la fabrication des tissus. On trouve un autre exemple de ce l'ait en 1755 en la personne d'André-Joseph Desinazières, licencié en médecine et l'un des dix principaux manufacturiers de son temps. Celui-ci avait été reçu maître à la suite de son mariage avec une tille de maître de l'une de nos grandes familles.
(2) Archives de Roubaix, HH. 42, n*> 1.
Coalition des bonnes villes eonlre les manufactures de la campagne à rinsti(jation des hautelisseurs de Tournai. — Les maîtres de 1573. — Intervention de la dame de Roubaix dans la réception d'un maître hors de l'ouverture du métier. — Abandon successif des mesures exclusives et restrictives ; — condition du corps de métier à la fin du XXl> siècle.
A peine organisé, notre corps de métier se vit sérieusement menacé dans son existence même. Les hautelisseurs de Tournai, dit M. Soil, semblaient avoir deviné chez les Roubaisiens des rivaux qui devaient les ruiner. (l)En 1560. ils parvinrent à entraîner dans le dessein qu'ils avaient conçu de faire interdire toute fabrication à la campagne, quinze villes de Flandre (2) dont les représentants signèrent avec eux, pour être adressée au Roi. une longue requête que nous analysons brièvement.
Autrefois, le stil de hautelisse. de bourgeterie et de triperie, en pleine activité dans la plupart de ces villes, était, pour la bonté et la loyauté de ses ouvrages, tenu en grande estime par les nations étrangères ; mais depuis un certain temps, elles s'apercevaient que ledit métier tombait de plus en plus en décadence et diminution parce qu'une bonne partie de ceux qui l'exerçaient se retiraient au plat-pays et aux champs, non seulement pour ouvrer à leur plaisir, mais aussi pour y être exempts des impôts et éviter les visites des Égards auxquelles sont assujettis ceux qui demeurent dans les villes fermées. Pour
(1) Les Tapisseries de Tournai, p, 104.
(2) « Gand, Bruges, Ypre, Arras, Vallenehiènes, Lille, Douay. » Orchies, Tournay, Auldenarde, Courtray, Allost. Tenremonde, » Grantmont, Lannoy.
à quoi obvier, l 'Empereur avait fait certaines ordonnances notamment pour la châtellenie de Lille, le Tournaisis et le Hainaut. mais loin que ces ordonnances nient porté quelque fruit, ceux du plat-pays employent toute leur étude à abuser de la permission limitée qui leur a été accordée. (1) Leur nombre esta présent infini à ce point qu'il serait difficile de mettre les ordonnances à exécution, à cause du tumulte que cette exécution pourrait engendrer, el qu'il faudrait procéder à main forte et armée attendu la puissancedes hautelisseurs champêtres et les menaces dont ils usent journellement.
De cela il résulte de graves inconvénients pour la chose publique : ceux du plat-pays détiennent les filés et autres matières en si grande quantité que ceux qui demeurent dans les villes fermées ne peuvent s Vu procurer qu'à des prix excessifs ; — la marchandise es1 dépréciée aux yeux des étrangers, ce qui cause et causera la dépopulation des villes ; — les ouvriers manquent aux champs parce que. trouvant l'exercice dudit stil plus facile et de moindre peine, ils abandonnent le labour au grand détriment des censiers qui déclarent publiquement que, si on n'y apporte remède, ils seront contraints de rendre leurs censés à leurs maîtres ; — les hautelisseurs des villes sont forcésd'en départir faute de pouvoir livrer la marchandise au même prix que les champêtres ({ai n'ont ni impôt à payer, ni amendée supporter quandleurs pièces sont défectueuses, qui peuvent travailler aussi bien de nuit que de jour, el qui nul à vil prix Leurs demeures, leurs vivres, ainsi que les filés servant à leur stil. et qui, enfin, pratiquent toutes sorte de fraudes jusqu'à appliquer à leurs pièces, par subtil moyen, des plombs grands et petits afin de faire
(h Ce passage vise évidemment Etoubaixqui venait d'être autorisé ;'i fabriquer des tripes 'le velours limitées aux moindres sortes « délaissant les ouvraiges plus fins à ceux de la ville de Lille. »
croire aux marchands qu'elles ont été composées eu bonnes
villes.
De tels faits ne sont à tolérer plus longtemps, c'est pourquoi les remontrants se retirent vers Sa Majesté, la suppliant d'ordonner que, après trois mois de terme, personne ne s'ingère d'exercer ou de faire exercer le stil de hautelisse, triperie, et bourgeterie hors des lionnes villes, mais seulement en icelles, à peine de confiscation des ouvrages et outiles. Et pour que Sa Majesté soit plus induite à condescendre à cette mesure, et aussi pour que les hautelisseurs, tripiers et bourgeteurs champêtres n'aient pas sujet de reproduire leurs doléances d'autrefois, à savoir que eux et leurs enfants n'auront plus aucun moyen de gagner leur vie. les remontrants sont prêts à consentira ce ({lie les ouvriers champêtres puissent, en dedans le susdit terme, venir librement dans les dites bonnes villes et y jouir tant pour eux que pour leurs enfants, des mêmes droits, privilèges et franchises que les habitants d'icelles, et ce sans charge de chef-d'œuvre et de droit d'entrée. (1)
Gomme cette requête, dirigée surtout contre Roubaix, met bien à nu le caractère égoïste, exclusif et peu loyal des corporations des bonnes villes et comme elle trahit son goût de terroir ; on la dirait émanée des mêmes sayetteurs et bourgeteurs de Lille qui. en 1533, poursuivaient un but semblable.
Lannoy était entrée dans la ligue « del'adveu et consenti tement de la confesse douairière de Bueren, dame héritière dudict Lannoy ». Il est vrai qu'à sa fondation, en 1458, Lannoy avait été proclamée bonne ville fermée et qu'en cette qualité elle devait être tracassière pour les campagnes ;
(1) Inventaire chronologique des chartes de la Ville d'Arras pp. 101 à 400.
mais elle n'eut pas lieu de se féliciter, dans la suite de son alliance avec Lille et Tournai et dut à son tour se défendre contre la tyrannique jalousie des corporations voisines. (1)
Arras n'avait consenti à se joindre à la coalition que sur l'offre des hautelisseurs de Tournai de lui passer lettre d'indemnité et de décharger la dite ville de tous frais, dommages et intérêts qui pourraient résulter de la cause, ensemble de faire la poursuite à leurs dépens. « et de justiffier par attestation ou autrement les prémises » de leur dicte requeste, signamment que la marchandise » qui se fait au plat pays n'est eswardée et que, par ce » moyen, se trouve bien souvent vicieuse, au préjudice et » dommaige de la chose publique. » On sait à quoi s'en tenir sur ce point. Pour Roubaix, notamment, une telle justification était impossible à établir, loyalement du moins.
La campagne des hautelisseurs de Tournai correspond par sa date à une lacune de quatorze années dans nos archives industrielles. On peut néanmoins, constater que l'alliance agressive des quinze villes n'a nullement anéanti la fabrique de Roubaix, et on retrouve debout, en 1570, son corps de métier dont l'histoire va se continuer.
La moitié des premiers noms relevés ai chapitre précédent ne paraissent plus dans le compte' de 1570-1573, d'après lequel il nous a semblé' intéressant de donner la liste des maîtres rangés suivant le nombre de pièces portées
(i) II a fallu àla villede Lannoy. malgré ses titres, six arrêts sanctionnés par l'autorité royale pour s > maintenir dans le droit île fabriquer toutes sortes d'ouvrages tant inventés qu'à inventer.Encore ne s'y maintint-elle qu'imparfaitement. (Th. Leuridan, Précis de l'Histoire
de Lannoy, p. 82.)
par eux au scel dans cette période de trois ans. Ce sera un point de comparaison entre les familles manufacturières de ce temps et celles des époques séculaires de 1670 et de