Josse Mouton. (Voir les Égards de ce nomj
Quatre-vingt-un maîtres sont taxés pour moins de cinq métiers. Ensemble 114 manufacturiers faisant marcher 551 métiers à Roubaix et 23 à Croix etWasquehal.
Parmi ces derniers 81 maîtres, on rencontre le nom historique des de Le Becque de Le Rue : D'abord la veuve de Pierre de Le Becque, 1er du nom, seigneur de Le Rue, Gillette Lefebvre ; puis Pierre II de Le Becque de Le Rue, fils des précédents. Il avait épousé Philippine Delespaul, fille de Jacques et de Philippine Flameng, fut échevin de 1658 à 1672 et mourut vers 1674. Et aussi Pierre de Le Becque, fils aine de Pierre II de Le Becque de Le Rue. < tes de Le Becque de Le Rue, manufacturiers en même temps que agriculteurs sont les ancêtres du fondateur de la chapelle Carette et de Louis de Le Becque, assassin»'' le 28 novembre 1876. Ce sont aussi les ancêtres maternels de
(1) Voir Le» vieilles seigneuries, les vieilles censés et les vieilles familles de Roubaix, pp. 38-44.
M. Henri Matlion, ex-président de la Chambre de Commerce de Roubaix. (1).
On y rencontre aussi le nom également historique de Claire de Lespaul, de la branche aînée de cette famille qui parvint à la noblesse. Fille de Pierre V, qui vient d'être cité (32), et veuve d'honorable homme Martin Castel, médecin, mort en 1666. Claire Delespaul, receveuse générale du marquisat de Roubaix, dame de la Masure à Roubaix, prit des armoiries. (2). Comme manufacturière, elle est taxée pour 3 métiers.
Le développement de l'industrie et par suite les progrès de la bourgeoisie plaçaient Roubaix dans une position exceptionnelle et embarrassante surtout par rapport aux charges communales. L'impôt y était établi sur les mêmes bases que dans le reste du plat pays, mais la répartition suivant la quantité de terre que chaque habitant occupait cessait d'y être juste et rationnelle, car, sur ce pied, les laboureurs, qui étaient les véritables occupeurs, devaient supporter le fardeau des tailles à l'avantage des riches marchands, manufacturiers et bourgeois dont l'occupation foncière était insignifiante. De là des conflits continuels entre la campagne et la ville, « des disputes et » différends entre les censierset laboureurs, d'une part, et » les marchands, négociants, manufacturiers et bien- » aisés, d'autre part, sur le fait de l'assiette des tailles. »
A chaque instant surgissaient des procès aussi onéreux à la communauté qu'aux antagonistes. Pour y mettre fin. une transaction avait été signée, le 26 janvier 1674, arrêtant qu'à l'avenir toutes les demandes ordinaires du Roi et les frais paroissiaux seraient ainsi répartis : trois quarts sur le bonnier,deux tiers de l'autre quart sur les 800 feux que
(1) Voir Les vieilles seigneuries, les vieilles censés et les vieilles familles de Iioubaiœ, pp. 102-107.
(?) Ibidem, pp. 38 à 44.
l'on comptait dans la paroisse et le reste en une taxe à laquelle seraient seuls assujettis les fabricants, négociants, marchands en gros et en débit, et les gens aisés, bourgeois ou laboureurs possédant héritages., biens et revenus de leur chef.
N'ayant pu obtenir l'interdiction absolue de la manufacture dansle plat-pays. Lille et Tournai avaient essayé, mais sans plus de succès, de la faire réduire à la seule fabrication des damas. Une lettre de l'Intendant de Flandre était venue, le 11 août 1671, rassurer les ouvriers de Roubaix de la part du Roi, « qui n'avait rien de plus à cœur que de les maintenir dans leurs manufactures et de leur faciliter les moyens de les augmenter », ce à quoi lui-même tiendrait soigneusement la main. (1)
Signalons néanmoins les menées des magistrats de Lille et de Tournai pour parvenir à leur fin, mais qui, en somme, tournèrent contre eux. Leur défense de vendre et débiter, de teindre et calandrer, dans ces deux villes les damas de laine fabriqués dans le plat-pays n'atteignit pas notre corps de métier tant qu'il put expédier ses damas à Gand et à Amsterdam où on les teignaient mieux et à meilleur marché qu'à Lille et à Tournai et où ils trouvaient un écoulement plus facile. On changea de tactique et le 28 août 1671, on obtint un arrêt du Conseil d'État qui interdisait le transport hors du royaume d'aucune pièce de damas de laine ('crue, mais qui permettait aux manufacturiers de Roubaix, Tourcoing, Lannoy et autres lieux de porter écrus, à Lille et à Tournai, les damas par eux fabriqués pour y être vendus ou y être teints et apprêtes, à condition de payer pour chaque pièce un droit de plomb au profil des corps de métiers de ces deux villes jusqu'à extinction de leurs dettes.
{{) Archives de Roubaix, H1I. 13.
Ce droit de plomb souleva des difficultés chez ceux mêmes qui eu avaient provoqué rétablissement. Les corporations de Lille se disputaient sans cesse sur les limites insaisissables qui les séparaient. Où s'arrêtait la sayetterie où commençait la Bourgeterie ? Roubaix avait entrepris sans aucune sécurité, toutefois, la fabrication des calmandcs. des raz de Gènes et des serges de Nîmes. De quelle nature étaient ces étoffes ? Au siège de quel corps devaientelles être scellées à leur entrée à Lille ? A qui attribuer les droits de plomb qu'on y apposerait ? La sentence des mayeur et échevins de Lille, du 17 juillet 1096, ne sut pas résoudre ces questions et décida que les dites étoiles qu'elle appelait manufactures étrangères et dont elle permettait, par forme d'essai l'entrée à Lille, dépendraient de la juridiction des deux corps de métier, alternativement par année.
Ce que les manufacturiers de Roubaix virent de plus clair dans la sentence du magistrat de Lille, c'est qu'en leur permettant l'entrée à Lille de quelques unes des étoffes nouvelles non reprises dans le placard de 1009, on leur reconnaissait par cela même le droit de les fabriquer et cette considération les décida à se soumettre à l'impôt de 3 patars (18 centimes 3t4) pour droit de plomb dont la sentence frappait leurs pièces portées à la teinture à Lille, sauf à aviser plus tard aux moyens de se soustraire à une telle charge.
La concession indirecte des Lillois amenait la nécessité d'un règlement de police intérieure qui comprit, avec les étoiles autorisées par les placards de 1554 et de 1009, celles dites de nouvelle invention, maintenant permises par forme d'essai. Il était temps, d'ailleurs, car en l'absence de règlements la fabrique de Roubaix, « dont le mérite était reconnu « dans les lieux les plus reculés de la terre », allait perdre sa bonne renommée. Des plaintes renouvelées révélaient
des fraudes commises et déjà Ton disait que des marchands de Hollande et d'autres pays avaient refusé de recevoir des étoffes fabriquées à Roubaix parce qu'elles n'étaient point de qualité ordinaire. Il fallait opposer un prompt remède à ce mal qui augmentait de jour en jour. D'un autre côté, les comptes des Égards établissaient que depuis quelques années, il n'avait été apporté à TÉgarderie que peu de pièces et que partant il était nécessaire de faire un règlement pour le maintien des droits de Sa Majesté, du seigneur et du corps de métier. (1).
Nos magistrats dressèrent eux-mêmes ce règlement le 18 juin 1697, avec Taide des Égards et de la plus saine partie des manufacturiers qu'ils avaient convoqués à la Halle, se réservant « le pouvoir de l'augmenter, interprêter et diminuer comme ils le trouveraient convenir au bien public. » Ils avaient évidemment l'intention d'établir un précédent et de rentrer ainsi et entièrement dans le droit commun qui, en Flandre attribuait aux magistrats, gens de loi. échevins on juges municipaux la législation réglementaire et de police des corps d'arts et métiers.
(1) Archives de Roubaix, HH. 15.
Règlement de 1697, opposition qu'il rencontre. — Direction du Magistrat. — Ouverture du métier. — Achat du droit domanial descel. — État de la production en 1703. — Les principaux manufacturiers en 1713. — Las Moueades. - Mesures diverses. — Répression des fraudes : les pluquins ou déchets de laine, transport à Arras de chaînes préparées à Roubaix. — Conditions dans lesquelles se réalisent les progrès à Roubaix; luttes et difficultés incessantes.
L'ordonnance échevinale réglait la longueur, la largeur et le nombre des fils en chaîne des bouras, calmandes, serges de Nîmes, ras de Gênes, damas, et statuait que toutes les étoffes fabriquées à Roubaix et dans le district porteraient la marque particulière de chaque maître, qu'elles seraient soumises à la visite des Égards, établis par le magistrat et seraient munies d'un plomb portant, d'un côté, les armes de Melun et de l'autre, ces mots : Manufacture de Roubaix; qu'il serait payé pour le plomb un patar de chaque pièce ; que ces étoffes ne seraient portées chez les corroyeurs (apprêteurs) pour y recevoir leur apprêt qu'après avoir été ainsi égardées et plombées.
L'acte du 18 juin 1697 souleva plus d'une opposition dont la source venait du relâchement des règlements. L'un des corroyeurs refusa de prêter le serment de n'apprêter aucune pièce qui n'eût été préalablement scellée et de marquer fidèlement la largeur des pièces, entendant vouloir continuer son travail librement, sans souci de l'ordonnance du magistrat dont il faisait mépris.
L'ordonnance fut aussi attaquée par plusieurs maîtres, entre autres, les frères Jean, Jacques et Pierre Roussel, Antoine Lepers et Mathieu Castel, qui contestaient aux
échevins le droit de faire des règlements pour la police de la Manufacture et notamment d'établir un impôt d'un patar sur chaque pièce. « attendu qu'il n'appartenait qu'au Roi d'imposer des droits et de charger les peuples. Roubaix n'étant qu'un village, disaient-ils. on dénie que les gens de loi de ce lieu aient le droit d'édicter en matière de manufacture et d'exiger un patar de chaque pièce.
L'argumentation assez faible de ces gros personnages leur attira une verte réplique de la part de nos gens de loi. « Lesopposants parlent fort impertinemment en disant que Roubaix n'est qu'un village puisque ce serait leur faire injure que de les appeler villageois et que l'éclat qu'ils donnent à leurs familles surpasse ce que font les bons bourgeois des plus grandes villes. (1). Ils savent assez que Roubaix est un lieu fort considérable, amassé d'un beau bourg, peuplé d'un grand nombre d'habitants et jouissant de très beaux privilèges; qu'il a toujours été considéré comme ville. » — Suivant l'attestation des Égards, ce droit de scel d'un patar aurait été à peine suffisant pour leur salaire et les frais de plomb, d'autant qu'il serait nécessaire de faire des visites chez les ouvriers pour marquer les pièces sur métier.
Le procès dura deux ans et se termina par l'arrêt du Conseil d'État, du 11 août 1699, confirmant, approuvant <•! autorisant le règlement fait par le magistrat de Roubaix le 18 juin 1697 et en prescrivant l'exécution dans tout son contenu. (2).
Appuyés sur l'ordonnance royale de 169!) qu'ils invoquèrent dans leurs actes ultérieurs, nos gens de loi prirent la haute direction de la fabrique et elle ne pouvait être
(1) « En ce temps-là, c'était déjà comme ça. » (■*) Archives de Roubaix, II II. 15 et 16.
confiée à de meilleures mains. C'est là une des origines de la prospérité de l'industrie roubaisienne.
A la suite de cet événement dont on peut dire qu'il lit époque dans nos annales, le métier fut ouvert, ce qui peutêtre n'avait pas eu lieu depuis la première organisation. Ouvrir le métier, c'était alors y admettre en masse les enfants de maître sans leur imposer l'obligation de faire preuve de l'apprentissage de deux ans qu'ils étaient censés accomplir chez leurs ' parents. Du mois d'août 1699 au mois d'août 1700, 47 maîtres furent reçus dans la corporation. La moyenne des réceptions dans les dix années précédentes avait été de 4 à 5 maîtres, elle fut de 0 maîtres dans les années suivantes jusqu'en 1708-1710 où les Égards constatent tristement dans leurs comptes qu'il n'y eut pas d'entrée en ces années « à cause de la calamité du temps et le voisinage des armées. »
Le 15 mars 1703, nos échevins acquirent du Roi son droit domanial de scel consistant en 18 deniers sur chaque pièce. Ce droit fut ainsi supprimé et la taxe d'un patar s'étendit uniformément sur toutes les étoffes fabriquées à Roubaix.
Avant ce temps, les Égards n'enregistraient que les pièces des genres compris dans l'ordonnance de 1609 et sur les quelles ils percevaient un droit de scel au profit du domaine. Un autre agent, nommé par le bailli au nom du seigneur, scellait les pièces fabriquées conformément aux anciens placards d'un plomb portanl d'un côté les armes de Melun et de l'autre celles de Roubaix. Le nouveau règlement voulant que toutes les étoiles, tant de la nouvelle que de l'ancienne fabrique fussent présentées aux Égards commis par les gens de loi. pour être visitées et plombées, il est permis dès lors de suivre dans les comptes l'importance de notre manufacture.
En 1703, on fabriqua 6,910 pièces et malgré les restric-
lions el les entraves qui ne cessèrent d'enrayer l'activité de nos manufacturiers, ce chiffre suivit une progression constante de 500 pièces par an jusqu'à l'édit de 1762 qui permit de fabriquer toutes sortes d'étoffes. Suivant un acte de 1713, les principaux manufacturiers de ce temps étaient: Philippe-Dominique Delebecque, — Philippe Lepers, — Arthus Delebecque, — Philippe Delebecque. — Florent Mallez. (1).
Philippe Domique Delebecque, de la branche cadette de la famille de Pierre Delebecque-Delespaul, était fils de Guillaume et de Marie-Jeanne Lezy. Il avait épousé Catherine Delebecque, d'une autre branche de la même famille, fille de Hugues et de Marie-Madeleine Delespaul. Philippe- Dominique était échevin en 1708, et en 1712, avec maître Adrien-François Monnié, notaire, il était fondé de pouvoirs des manufacturiers dans un procès que ceux-ci soutenaient au sujet de la taille de sauvegarde, contre les laboureurs qui n'entendaient être cotisés en aucune manière pour des dépenses faites, disaient-ils, au seul avantage du bourg. Philippe-Dominique était mort en 1729. Sa veuve est la fondatrice de la chapelle de Notre-Dame-des-Affligés dans l'église Saint-Martin. (2).
Quand un genre de fabrication paraissait avantageux et propre à la manufacture, nos magistrats savaient en encourager l'établissement dans la ville. Le 29 octobre 1714, ils offraient une prime à qui voudrait essayer la fabrication des Mocades (3). Cette prime fut adjugée à 170 florins à la seule condition pour l'adjudicataire de fabriquer, dans l'année, une pièce de Mocade de vingt aunes, dont la
(1) Archives de Roubaix, HH. 55, n° 39.
(2) Voir Les vieilles seigneuries, les vieilles censés et les vieilles familles de Roubaix, i>. 119.
(3) .Mocade, moucade, sorte de t;ipis de pied. Carpette, moucade, point de Hongrie.
chaîne aurait été scellée par les Égards, et de soumettre cette pièce à leur examen. Les Égards promettaient de prendre fait et cause pour le fabricant dans le cas où il serait inquiété; (1) précaution qui certes n'était pas inutile pour celui qui tentait l'aventure.
En 1719, nos gens de loi ordonnaient la transcription, dans le registre des Égards, de tous les titres, ordonnances, requêtes, sentences, etc., « pour servir à la postérité et y avoir recours au besoin ». (2) Une circonstance particulière, qui ne fut pas sans influence sur le sort industriel de la ville, entrait pour beaucoup dans la décision prise à ce sujet. En maintes occasions, les intérêts de la manufacture avaient été compromis par l'impossibilité de représenter le plus ancien privilège de fabrique égaré depuis de longues années. Le greffier en besognant à l'inventaire général des papiers qui étaient restés dans les archives du Chcàteau, en 1704, avait heureusement retrouvé « le billet original signé de la main du souverain ». (3).
En 1720, deux échevins manufacturiers sont députés vers l'intendant de Flandre pour obtenir chaque semaine de la banque du Roi, établie à Lille, une somme d'argent suffisante qui serait distribuée aux manufacturiers en échange de billets de banque dont ils sont chargés tout en manquant d'espèces pour payer les salaires journaliers et autres menues dépenses, (4)
Nos magistrats renouvelèrent les règlements selon les avis des principaux manufacturiers, et des Égards et prescrivirent à ces derniers d'en poursuivre rigoureusement l'exécution. Sur leur demande, l'intendant de Flandre autorisa les Égards de Roubaix à faire toutes visites à
(1) Archives de Roubaix, HH. 18.
(2) Archives de Roubaix, HH. 4L 50 et 56.
(3) Ibidem, AA. 3 ; — HH. 11.
(4) Ibidem, HH. 18.
Mouvaux et autres lieux du district de Tourcoing qui étaient devenus 1<j refuge des fraudes de plusieurs fabricants de notre ville. Les Égards obtinrent semblable permission des bailli et écbevins de Wattrelos pour faire visiter les tisserands de ce district et y faire observer les ordonnances de police.
A l'intérieur les écbevins tentèrent, sans grand succès toutefois, de réprimer le vol et le commerce illicite des déchets de Laine, cette éternelle plaie de la fabrique. Chose qu'on ne comprendrait plus aujourd'hui, les ouvriers considéraient les déchets de laine ou pluquins, selon l'expression du temps, comme leur appartenant de droit et le vendaient à leur profit. Les manufacturiers, non sans mau gréer cependant, se résignaient à leur en reconnaître la propriété exigeant seulement qu'ils le rapportassent à leurs maîtres contre payement de sa valeur.
L'active vigilance des Égards eut aussi à s'exercer, contre un genre de fraude qui, sans leur incessante sollicitude, eût put compromettre l'existence même de notre manufacture.
Si bien que se tînt Roubaix contre les séductions du dehors, ses manufacturiers se laissaient parfois tenter par les avantages qu'Arras leur offrait. Ils entretenaient en ladite ville d'Arras des ouvriers auxquels, contre la teneur des ordonnances, ils expédiaient, pour être mises en œuvre, des chaînes préparées à Roubaix. Ils pouvaient ainsi éluder les règlements de police locale et notamment diminuer le nombre des fils dan's les chaînes ; ils s'exonéraient des droits de deux ('eus à la pièce que la douane percevait sur chaque pièce de calmande entrant en France, droit dont Arras était exempt. Des marchandises fabriquées à Roubaix passaient de même à Arias, recevaient le plomb de cette ville et entraient de là en France sans droit. Le 30 décembre 1725, une sentence de l'Intendant de Flandre
et d'Artois condamnait, pour ces faits signalés par nos Égards, le sieur André Florin, maître hautelisseur de Roubaix, à 12 livres d'amende, lui enjoignant d'opter entre Arras et Roubaix pour rétablissement exclusif de sa manufacture. (1)
En somme, l'intervention régulière et légale du Magistrat dans la réglementation de la fabrique ouvrait certainement une ère de progrès, mais de progrès tels qu'on les réalisait à Roubaix, c'est-à-dire à travers des difficultés sans nombre et des entraves de toutes sortes que la manufacture rencontrait sur son chemin.
C'est en 1717, l'opposition des corporations voisines quand les manufacturiers de Roubaix, pour s'affranchir de l'obligation de faire teindre et apprêter leurs pièces à Lille et à Tournai, voulurent établir chez eux une calandre ; elle fut si vive de la part des Lillois que Roubaix dut renoncer, pour le moment, à un projet qui aurait inévitablement, disaient ses adversaires, entraîné la ruine entière de la ville de Lille et celle du royaume ! (2)
En 1718. c'est la défense de transporter des fils de laine dans un rayon de trois lieues des terres étrangères, « interdisant par là le commerce étably dans Roubaix et » qui faisoit vivre quantité de peuple ». dit le mémoire envoyé au duc de Melun, marquis de Roubaix, pour faire des représentations au Conseil de commerce. — C'est la menace de l'ingérence de commissaires nommés par le Roi à l'effet de dresser de plus amples règlements pour les manufactures et la difficulté de faire concorder les essais ordonnés par Messieurs des États avec les projets présentés par les corporations de Lille qui ne spécifiaient pas le
(1) Archives de Roubaix, HH. 41 et 56.
(2) Archives de Roubaix, HH. 18.
nombre de iils dont les étoiles devaient être composées sur une largeur déterminée. (1).
En 1720. c'est la défense faite aux Pays-Bas Autrichiens de recevoir aucune marchandise venant de France, même de la Flandre française; ce sont les soucis et les frais d'une requête à présenter au Conseil privé de Bruxelles pour faire lever cette interdiction. (2)
C'est l'outrecuidante prétention des maîtres et suppôts de la sayetterie el de la bourgeterie de Lille de pouvoir ouvrir et plomber de leur scel les ballots de marchandises venant de Roubaix el passant debout par Lille à destination de l'étranger. Les Égards se préoccupèrent de ce fait et voulurent que Le manufacturier qui en avait été victime intentât, dans l'intérêt du commerce de Roubaix et aux frais du corps de métier, un procès contre les maîtres de Lille jusqu'à ce qu'ils fussent déboutés de leur prétention. (3).
En 1722 et années suivantes, ce sont les procès soutenus contre le corps de métier, les gens de loi et le seigneur de Lannoy qui s'opposaient aux visites que les Egards de Roubaix exerçaient, en vertu d'une autorisation régulière dans le district de Wattrelos s 'étendant à Lys, Leers,Touf- 11ers et Sailly, ou qui prétendaient que certaines enclaves dans la paroisse d'Hem ne faisaient point partie du district de Roubaix. (4)
Ce sont, dans le même temps, les violences que subirent, de la pari des ouvriers et des gens de loi de Mouveaux, les Égards dans leurs visites audit lieu, et qui les portèrent à acquérir, en 1726, le droit de scel dans cette partie du district de Tourcoing devenue le refuge des fraudes, (ô)
(1) Archives de Roubaix, HH. £5.
(2) Ibidem, HH. 56.
(3) Ibidem, HH. 56.
(4) Ibidem, HH. 19.
(ôj Ibidem, HH. 18 et 20.
Arras attire nos manufacturiers ; les calmandes ; double droit de plomb à Lille; arrêt de 1728. — Les calmandiles. — Prétentions des Lillois ; émoi des gens de Croix et de Wasquehal ; seel de la fabrique de Roubaix ; teintureries et petite presse. — Arrêt de 1732. — Deux ouvertures de métier. — Démêlés intérieurs au sujet de l'assiette des tailles. — Office d'inspecteurs et contrôleurs des jurés. — Vingtième d'industrie. — Conflit avec Lannoy.
Le XVIIIe siècle, comme les précédents, se passa en luttes soutenues d'ailleurs par notre corps de métier avec une indomptable énergie. Luttes extérieures, luttes intérieures, aucune ne lui fut épargnée ; c'était, nous l'avons dit, sa destinée de lutter, ce fut son salut et le nôtre.
Arras faisait alors tous ses efforts pour raviver sa manufacture et attirer les maîtres de Roubaix ; nous en trouvons la preuve dans un mémoire de 172G où il est dit que plusieurs manufacturiers les plus notables qui avaient obtenu des magistrats d' Arras des exemptions et privilèges considérables pour y établir la manufacture de Roubaix et qui n'avait quitté l'Artois que depuis quelques mois, se disposaient à y aller de nouveau porter leur industrie si on continuait à les chagriner et inquiéter par de nouvelles surcharges. A Arras, ils trouvaient plus de facilités pour leur fabrication, attendu que c'était dans l'Artois qu'ils faisaient Hier leurs laines ; non seulement ils jouiraient de l'exemption des droits d'entrée en France, mais ils éviteraient encore les droits d'entrepôt que les Lillois exigeaient sur les laines filées venant de l'Artois à Roubaix par Lille. Ils seraient déjà partis si le magistrat de Roubaix par ses bons offices, n'avait fait observer que bet établissement à Arras allait ruiner notre province, et si à force
de sollicitations, il ne les avait lias fait renoncer à cette entreprise. (1)
En quoi consistaient les nouvelles surcharges dont parle le mémoire ? Les calmandes étaient devenues le principal aliment de l'industrie roubaisienne. A l'origine, on n*en fabriquait que d'unies et de pure laine, pour habillement ; on y introduisit bientôt de la soie, et on les lit rayées, ondoyées, fleirragées, triomphantes, à dentelles, à flammes, a bouquets, à par/erres, genres dont plusieurs semblaient une tradition des tapisseries inférieures d'Arras désignées sous le nom de Verdures, (2) et qui, comme elles, servaient alors pour ameublement. Ne pouvant plus interdire cette fabrication, les corporations de Lille voulurent au moins eu tirer un grand profit et firent décréter par le magistrat de leur ville que les pièces de calmandes, d'abord fixées, parles règlements des gens de loi de Roubaix, à la longueur de 50 aunes, payeraient pour leur entrée à Lille, lorsqu'elles dépasseraient cet aunage, un double droit de plomb, c'est-à-dire six patars au lieu de trois fixés par la sentence du 17 juillet 1696.
Nos règlements intérieurs se pliaient aux exigences du temps, aux progrès de la fabrique, à l'emploi des produits. S'ils permettaient de porter la longueur des pièces de 50 à 8() et même à 100 aunes, c'est qu'on y était conduit par L'expérience et qu'un ameublement entier demandait un tel aunage. Exiger un double droit de plomb c'était grever les manufacturiers de Roubaix d'un impôt annuel de 9000 livres. Ils aimèrent mieux courir les risques d'un procès que de se Soumettre à cette nouvelle exigence.
Le prince de Soubise qui taxait de faiblesse le consentement (h's manufacturiers de Roubaix à la première impo-
li) Archives de Roubaix, 1TII. 1^.
(2) Les Tapisseries d'Arras, par l'abbé Van Drivai.
sition de trois patars, et les quatre baillis hauts-justiciers de la châtellenie de Lille prirent fait et cause pour eux, non sans succès, car le 9 mars 1728, le Conseil d'État du Roi rendit un arrêt qui faisait très expresses défenses aux sayetteurs et bourgeteurs de Lille d'exiger aucun droit sur les calmandes apportées du bourg de Roubaix et de ses dépendances dans ladite ville pour y être teintes, apprêtées ou vendues en gros, à peine de concussion. (1J
Irrités de leur défaite, les sayetteurs et bourgeteurs de Lille tirent saisir avec éclat, le 28 mai 1728,, tiois pièces de calmandiles, genre de calinande récemment inventé par les fabricants de Roubaix. Nouveau procès, même intervention du prince de Soubise et des quatre baillis des hauts-justiciers de la châtellenie. Mais ici une nouvelle puissance, la Chambre de Commerce, se mit au service des corporations de Lille et fit pencher la balance de leur côté.
Le 7 octobre 1732, le Roi en son conseil déclara bonne et valable la saisie des trois pièces de calmandiles et des métiers ou harnats ayant servi à leur fabrication et cependant, par grâce et sans tirer à conséquence, ordonna la restitution de ces étoffes et métiers. Sa Majesté fit très expresse défense aux manufacturiers de Roubaix de fabriquer à l'avenir des calmandiles et toutes autres étoffes qui n'étaient pas comprises dans le règlement de 1609 et la sentence des mayeur et échevins de Lille de 1696. Poulies autres piétentions des bourgeteurs et sayetteurs de Lille, l'arrêt renvoyait les parties par devant l'Intendant de Flandre pour être par lui dressé nouveau procès-verbal de leurs dires, moyens et îéquisitions.
Les Lillois demandaient que la faculté laissée aux manufacturiers de Roubaix de fabriquer fût limitée au
(I; Archives de Roubaix, HH. 21.
bourg et paroisse de Roubaix et non étendue aux villages de son arrondissement qui n'avaient point obtenu de concessions. Les gens de loi de Croix et de Wasquehal, qu'une telle perspective effrayait, firent alors rédiger,, pour l'intendant de Flandre, une protestation dans laquelle ils repoussaient la prétention des Lillois comme contraire au droit des gens, à la liberté du commerce ainsi qu'à leur possession Les vieillards attestaient sous serinent qu'on avait toujours travaillé dans lesdites paroisses toutes sortes d'étoffes, sans trouble ni empêchement ; ce qu'ils savaient pour y avoir travaillé eux-mêmes depuis leur bas âge. (1) Rien ne fut changé de ce côté.
En second lieu, les Lillois s'étonnaient de ce que Roubaix avait changé la forme de son scel de fabrique pour y placer les armes du Roi. Nos Égards reprirent leur ancien plomb aux armes de leur seigneur avec ces mots : « Manufacture de Roubaix » et tout fut dit.
Ils voulaient enfin qu'on interdît à Roubaix la teinture des matières, les petites presses et les rouloirs. Mais Roubaix était en possession immémoriale de donner aux matières et aux étoffes les teintures et les petits apprêts qu'elles comportaient « Il y avait dans le château, passés plusieurs siècles et depuis rétablissement de la manufacture audit Roubaix, une teinturerie appartenant au seigneur qui y percevait un droit sur chaque pièce..» Cette teinturerie était affermée et le bail fut produit avec le certificat des teinturiers, fabricants et magistrat attestant qu'il y avait toujours eu à Roubaix des teinturiers cl apprêteurs, ce qu'ils savaient pareux-mêmes et par tradition. (2) Les preuves ne manquaient pas et la prétention exhorbitante des corporations de Lille ne pouvait qu'être écartée.
(1) Archives de Wasquehal, HH. 2.
(2) Archives -le Roubaix, HH. 22 et 52.
Entre temps, c'est-à-dire le 19 avril 1732, l'arrêt du Conseil d'État portant règlement pour les largeurs et longueurs des pièces de sayetteries et de bourgeteries et pour leur nombre de fils, s'était ainsi exprimé à l'article 88 : « N'entends néanmoins que les manufactures du » bourg de Roubaix et ses dépendances soient pour ce » sujettes à l'inspection soit des magistrats ou de la Chambre » de Commerce, soit des corps de sayetterie et bourgeterie » de la ville de Lille, voulant que lesdites manufactures » demeurent, ainsi qu'elles l'ont été jusqu'à présent, sou- » mises à la police et juridiction des magistrats dudit » Roubaix ».
A la suite de l'arrêt du 9 mars 1728 qui exonérait notre manufacture de tout droit de plomb à Lille, et de l'arrêt du 19 avril 1732 qui la maintenait sous la juridiction de nos gens de loi à l'exclusion du magistrat, de la Chambre de Commerce et des corporations de Lille, le métier fut deux fois ouvert, sans toutefois que nous avions pu constater que lesdits arrêts aient été réellement l'occasion de cette mesure. Quoiqu'il en soit, on vit se reproduire dans des proportions plus considérables encore le fait signalé plus haut comme conséquence probable de l'ordonnance de 1698 qui confirmait cette juridiction. Du 6 août 1728 au 6 août 1729, 73 fils et filles de maître et 137, en 1732-33, s'agrégèrent au corps de métier.
La transaction de 1684 relative à la répartition des impôts n'avait suspendu que pour peu de temps les conflits pénibles, souvent pleins d'animosité, et qui s'étaient renouvelés à tous propos. En 1740-44, les Égards de la manufacture portaient encore dans leurs comptes 469 livres 4 sous pour frais d'une cause soutenue contre les laboureurs qui voulaient faire changer l'assiette des impôts établis par ladite transaction. (1)
[l) Archives de Roubaix, HH. 59.
Par son édit du mois de février 1745. le Roi avait institué des offices d'inspecteurs et contrôleurs des jurés dans
les corps el communautés d'arts et métiers en jurande ou sans jurande. On peut se faire une idée de la juste émotion qui s'était emparée des communautés à la pensée de voir des étrangers s'immiscer dans leurs affaires ; mais ce n'était là qu'une mesure fiscale. Le Roi accepta les offres qui lui furent présentées et alla même jusqu'à ordonner que les offices seraient de droit réunis aux corporations et que chaque artisan, qu'il demandât ou non cette réunion. serait contraint de payer su part. Les manufacturiers de Roubaix acquittèrent, en 1748, leur taxe 1088 livres, partie au moyen d'une cotisation, partie par une augmentation des droits de scel, ce qui avait lieu chaque fois que des charges extraordinaires nécessitaient cette mesure.
En 1750, les manufacturiers, négociants et artisans. réunis ou non en jurandes, furent assujettis au vingtième pour l'exercice de leur métier. Ce vingtième d'industrie fixé pour Roubaix à 254 livres au début, fut plus tard doublé. (1) C'est l'origine de la patente.
Les rapports entre le corps de métier de Roubaix et celui de la ville de Lannoy étaient souvent tendus. Les documents de nos archives mentionnent de nombreux conllits suscités par les Égards et les gens de loi de cette ville dont la juridiction ne devait pas dépasser les limites de son enceinte.
Le 23 août 1747, les Egards de Lannoy avaient saisi. chez un ouvrier d'Hem, une double chaîne de calmande rayée, en partie travaillée pour un fabri lanl de Roubaix et à laquelle il manquait cinq (ils pour être conforme aux édits et déclarations du Roi. Comme on le pense bien, nos Égards protestèrent vivement et intentèrent à ceux de
(1) Archives de Roubaix, CC. 98.
Lannoy, devant l'Intendant de la province, un procès, lequel dura cinq ans.
Les défendeurs ne constestaient pas aux Égards de Roubaix, le droit de visiter les pièces travaillées dans leur district, mais ils soutenaient que ce droit n'était pas exclusif et que les Égards de Lannoy étaient en possession immémoriale de l'exercer dans toute l'étendue de la châtellenie. Nos Égards n'eurent pas de peine à démontrer que la possession immémoriale invoquée par leurs adversaires était imaginaire et mal fondée surtout en ce qu'elle se serait étendue aux Égards de toutes les manufactures, ce qui était inadmissible. Aussi, par sa sentence du 21 janvier 1752, l'Intendant ordonna aux Egards de Lannoy de remettre à ceux de Roubaixla double chaîne saisie, sauf à ces derniers de procéder contre le contrevenant suivant la rigueur des ordonnances ; fit défense auxdits Egards de Lannoy de faire à l'avenir dijs visites dans les villages composant le district de Roubaix et les condamna aux dépens de l'instance. (1)
(1) Archives de Roubaix, IIII. 25.
Efforts tentés pour développer la fabrication. — Les futainiers. — Lepluquin. — Le marché au (il de lin. — Les courtiers. — Augmentation des droits de maîtrise. — Transport de chaînes à Arras. — Teintures et apprêts des calmandes.
Roubaix était à arrivé au plus haut degré de perfection dans la fabrication des calmandes dont il faisait une exportation relativement considérable en Espagne, au Levant et dans les Indes. Les fntaines et les basins partageaient avec les calmandes l'activité de la fabrique. Mais depuis longtemps, ce champ trop resserré ne suffisait plus à l'ardeur entreprenante de nos manufacturiers. Les gens de loi et les Egards avaient même poussé la hardiesse jusqu'à adresser à Sa Majesté une requête tendant à obtenir la liberté de fabriquer tous les genres d'étoffes qu'on était obligé de tirer à l'étranger pour l'usage du royaume ; (1) niais le temps n'était pas encore venu. Ils avaient aussi présenté au Contrôleur Général un mémoire tendant à obtenir l'autorisation de fabriquer les camelots et polimits, façon d'Angleterre; mais la Chambre de Commerce de Lille s'était alarmée de cette hardiesse et son opposition avait persuadé au Contrôleur Général qu'on ne pouvait accorder cette autorisation qu'au préjudice du commerce de la province, de celui de la ville de Lille et du bien du Royaume ! Tl en fut de même quand nos manufacturiers voulurent utiliser leurs pluquins ou déchets de laine en fabricant des molletons ; une ordonnance de l'Intendant leur rappela que cette étoife était de celles dont la confection ne leur était pas permise. 1748.(2)
(i) Archives de Roubaix, HH. 87.
(2) Archives de Roubaix, HH. 26.
On conçoit que dans de telles conditions nos manufacturiers devaient éprouver quelque appréhension quand il s'agissait d'entreprendre un genre qui n'était compris ni dans les placards ni dans les concessions. On voit, en effet, dans les comptes, que, le 17 février 1750, une assemblée des Magistrats et des Égards a lieu « au sujet d'une » nouvelle étoffe que le sieur Joseph Roussel méditoit de » faire, et voir sur le registre de la manufacture si on pou- ^ voit la fabriquer à Roubaix.» (1).
En 1752, les futainiers formaient comme un corps distinct des calmandiers et demandèrent d'avoir parmi les Égards-Jurés un représentant de leur industrie, laquelle, disaient-ils, « n'a rien de commun n'y n'approche en au- » cune façon que ce soit de celle des calmandes, vu que » les dits basins se pratiquent de coton et de lin et qu'au » contraire les calmandes se font de laine seulement. ». (2)
On a vu plus haut que les manufacturiers de Roubaix se résignaient à reconnaître aux ouvriers la propriété des déchets de laine ou pluquins ; mais l'Intendant de Flandre ne l'entendait pas ainsi et le 2(3 mai 1753, il lit une ordonnance prescrivant aux ouvriers de la manufacture de Roubaix de rendre fidèlement aux fabricants les déchets et pluquins de laine, piennes, longues et courtes boures, leur défendant de se les approprier et de les vendre à leur profit, à peine de prison, et à toutes personnes d'acheter ces déchets à peine de 50 livres d'amende.
A la suite de cette ordonnance quelques incarcérations eurent lieu ; par sentence des échevins un retordeur fut condamné « à tenir prison au-dessus du beffroi de FHôtel- » de- Ville pendant quinze jours pour avoir refusé de laisser » visiter son moulin par les Égards qui voulaient s'assurer
(1) Archives de Roubaix, HH. 6i,n° 19.
(2) Archives de Roubaix, BB. 10.
» s'il n'avait pas de pluquins frauduleux. » Mais le 4 octobre 1757 une émeute éclata et « des avanies furent faites » par les ouvriers au Magistrat et Égards assemblés. » Il fallut requérir le prévôt et les cavaliers de la maréchaussée, Lesquels tirent plusieurs prisonniers qu'ils conduisirent à Lille. Le procès instruit contre les émeutiers, les dépenses de la maréchaussée et des incarcérations coûtèrent à la Manufacture, suivant le compte des Égards, 1850 livres 2 sous.
L'Intendant de Flandre ne s'en tint pas là: il renouvela, le 1~> janvier 1758, son ordonnance du 26 mai 1753 et les cavaliers de la maréchaussée vinrent l'afficher à Roubaix où ils restèrent « quatre jours par crainte de désordres et de sédition de la part des ouvriers. » L'esprit de conciliation des manufacturiers calma l'effervescence au moins pour quelque temps. Ils s'entendireni ensemble pour l'exécution de l'ordonnance du lô janvier 1758, promettant de s'y conformer en tons points, mais avec cette réserve que < il leur serait loisible de donner à leurs ouvriers, en » récompense de leur fidélité, la valeur du déchet rap- » porté. » (1).
Quelques années pins tard on en était revenu aux anciens errements. Les ordonnances du magistral établissant des préposés-jurés exclusivement chargés d'acheter Les pluquins ou déchets de laine chez Les ouvriers et taisant défense à ceux-ci « de les vendre à d'autres qu'aux dits préposés, > reconnaissaient par cela même aux ouvriers la propriété des déchets. Les fraudes et Les recels continuaient et aussi la résistance aux recherches des préposés. Les comptes des Égards portenl en dépense, en 1773, « 512 livres 17 sous S deniers pour Irais d'un procès criminel intenté à des particuliers accusés d'avoir suscité une émeute
(1) Archives de Roubaix, III i. 39, 'il et 65.
à la Fosse-aux-Chênes, à Roubaix, le 23 janvier de celte année et insulté les chercheurs de pluquins commis par le magistrat» et, en 1775. « un jugement des échevins condamnait Pierre Gapette au pilori pour avoir été trouvé détenteur de pluquins et de fils prohibés par les ordonnances. (1)
Pour les basins et les futaines un marché au iil de lin devenait nécessaire à Roubaix et. en 1755, à la requête du corps de métier, le magistrat en avait permis l'ouverture. Quelle témérité ! « Un tel établissement qui fait tort aux » manufactures d'une grande ville, capitale de la Flandre, » qui soutient pour ainsi dire seule le poids et les charges » de la province, ne pouvant se faire dans un bourg voisin » sans lettres d'octroi ! » Le projet fut néanmoins repris, mais douze ans plus tard, alors que le monopole des grandes villes croulait sous la poussée de l'opinion publique.
Les produits de la manufacture de Roubaix s'écoulaient en grande partie par l'intermédiaire des courtiers établis à Lille, sorte de cosignataires qui n'étaient pas aussi responsables vis-à-vis du fabricant que ne le sont aujourd'hui nos maisons de commission, mais qui devaient faire toutes les diligences nécessaires pour s'assurer du payement en temps convenable des marchandises à la vente des quelles ils avaient concouru.
Ce défaut de responsabilité lit prendre à diverses reprises par nos manufacturiers certaines précautions que leur intérêt commandait. En 1748, ils avaient présenté une requête au magistrat à l'effet d'exiger des commissionnaires de calmandes le serment de se bien acquitter de leurs fonctions de ne laisser sortir de chez eux aucune pièce qui ne fût vendue et de ne vendre que sur le pied de Tannage donné au bureau de l'Egarderie de Roubaix. Les courtiers
(ij Archives de Houbaix, HH. 35, 74 et 76.
s'exécutèrent, il) Le compte des Égards de 1749 porte en dépense le repas offert à l'Intendant de Mgr le Prince de Soubise, marquis de Roubaix, et aux commissionnaires de Lille. « le jour qu'ils sont venus à Roubaix prester le serment de s'acquitter de leurs fonctions, conformément à l'acte qui en a été tenu ». <s:'>G livres 17 sous. (2)
Une autre requête demanda qu'à l'échéance des ventes les dits commissionnaires fussent tenus de contraindre judiciairement les marchands à payer l'importance de ce qu'ils avaient acheté ; qu'il leur fût interdit de vendre aux marchands étrangers autrement qu'au comptant ou par lettre de change. (3) Le 21 juillet 1750, une ordonnance du magistrat leur prescrivit l'obligation de donner aux fabricants, à toutes réquisitions, la note des marchandises qu'ils auront vendues, le prix et les conditions de ventes, ainsi que le terme des paiements, et leur défendit de prendre plus de un pour cent de commission. (4).
A cette époque, les courtiers de Lille commençaient à vendre écrus, aux marchands d'Amiens et d'autres contrées, lis produits de la fabrique de Roubaix qui devenaient de jour en jour plus considérables. Les marchands en gros et les teinturiers du chef-lieu n'avaient pas assez de récriminations contre ces courtiers, gens soufferts, disaient-ils, pour le malheur et la destruction du commerce, et s'inquiétant peu si tout était perdu pourvu qu'ils pussent établir sur les ruines de leur patrie une fortune pour laquelle ils n'étaienl pas nés ! (5).
Les choses étaient en cetétat quand, le 24 janvier 1759, les magistrats de Lille portèrent un règlement qui m re-
(1) Archives .1- Roubaix, IIII. ï!. f" 108 el L09 v°.
(2) Archives de Roubaix. IIII. 63.
(.;) Ibidem; IIII. 88.
(4) Ibidem ; IIII. 41, registre de la Manufacture, f° 119.
(5) Ibidem : IIII. 31.
connaissait en cette ville que huit courtiers-jurés auxquels il était défendu de vendre directement ou indirectement, et sous tel prétexte que ce pût être, les étoiles mises en dépôt chez eux, à d'autres qu'aux marchands de Lille. Toutes les précautions étaient prises, on le voit, pour conserver à Lille le commerce exclusif de la fabrique de Roubaix et pour arrêter le développement de notre industrie en ne lui laissant de débouchés que chez quelques marchands de cette ville qui, maîtres ainsi de la fortune des Roubaisiens, pouvaient sur ions points abuser de leur position. En même temps qu'ils portèrent leurs alarmes au pied du trône, nos manufacturiers recoururent au Parlement de Flandre qui refusa sa sanction au règlement du magistrat de Lille.
Le Lieutenant et les Échevins avaient certifié, en 1746, que moyennant le payement au profit du corps de métier, savoir : pour les fils et tilles de maîtres, de 3 livres parisis et de 11 gros au valet de FÉgarderie ; pour les non tils de maîtres, du double de ces taxes, toutes personnes pouvaient entrer dans ledit corps sans être tenues à aucun apprentissage ni chef-d'œuvre. Les exactions de la fiscalité royale, les emprunts contractés pour faire face à d'incessants procès portèrent les magistrats à augmenter, par leur règlement du 3 novembre 170!). le droit de réception des maîtres. Cet acte rétablit l'apprentissage qu'on avait négligé depuis longtemps : mais il n'est plus question du chef-d'œuvre tombé en dessuétude.On avait même eu soin. avant que le règlement ne fût publié, d'ouvrir le métier et cent lils et tilles de maître avaient ainsi été reçus au corps du 6 août au 3 novembre 1750.
I. Les étrangers qui viendront demeurer à Roubaix dans la vue d'y être fabricants, devront avant tout avoir fait deux années consécutives d'apprentissage chez un maître du lieu et payer pour leur réception de maîtrise, la somme de 120 florins au profit du corps de la manufacture.
II. Les habitants de Roubaix devront aussi faire deux années d'apprentissage et payer pour leur réception, 24 florins au profit dudit corps.
III. Les fils de maîtres payeront 12 florins sans être tenus à l'apprentissage qu'ils sont sensés avoir fait chez leurs parents.
IV. Les gendres de maîtres ne feront qu'une année d'apprentissage et payeront 12 florins de réception.
Mais l'application de ces nouvelles tnxes telles qu'elles avaient été fixées n'eut qu'une courte durée: dès l'année 1704. elles furent « modérées de moitié » avec une réserve qui signifiait : « pour cette fois seulement et sans tirer à conséquence ». La modération et la réserve se retrouvent dans tous les comptes jusqu'en 1789-90 où l'on reçut encore six fils de maître y compris Constantin Florin, l'aîné des douze enfants de Constantin Florin, député suppléant du Tiers-État aux États-Généraux, premier maire de Roubaix.
Quant à la surveillance des Égards, elle s'étendait à toutes les fraudes de quelque côté qu'elles fussent tentées. Le 21 mai 1700, ils saisissaient des harnas, des outiles et autres ustensiles de fabrique qu'un sieur Pierre-Philippe Desobry voulait faire transportera Arras. Desobry alléguant devant l'Intendant de Flandre qu'en choisissant Arras pour y former un nouvel établissement, il usait de la liberté commune à tous les commerçants, les Égards répliquèrent que ce n'était point gêner la liberté du commerce, mais bien veiller à sa conservation que d'empêcher le transport d'une ville dans une autre des ustensiles propres aune manufacture; que cette règle s'observait inviolablement dans toutes les manufactures établies ou approuvées par l'autorité souveraine, ainsi que le prouvait l'ordonnance rendue par le Magistrat de Lille et la Chambre des Comptes en 1620, publiée de nouveau en 1733 et en 1759, qui défendait ces sortes de transports sous peine de 300 florins