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LES ÉGARDS & LEURS FAMILLES

Les Égards, leur rôle et leur action ; leur nomination et leur nombre ; leur fonctions moralement obligatoires ; leur indépendance ; classe où ils se recrutaient ; leur salaire ; leurs dépenses personnelles; leur comptabilité. — Témoignages de la foi de nos pères dans les comptes des Égards. — La maison de l'Égarderie.

Il nous reste peu de choses à dire des Égards dont nous avons rapporté l'origine et dont les actes se sont déroulés dans le récit qui précède Rappelons cependant que la surveillance qu'ils exerçaient ne constituait pas une juridiction et que les différends qui naissaient de l'application des règlements et les procès-verbaux des contravations qu'ils constataient étaient portés aux plaids des échevins.

Rappelons, par contre, que le rôle des Égards n'était pas borné à des fonctions de police. Ils examinaient et recevaient les aspirants à la maîtrise ; ils représentaient le corps de métier en tant que personne civile, défendaient ses droits contre toute atteinte intérieure ou extérieure, administraient ses biens et sa caisse. Toujours de moitié dans les résolutions de l'Échevinage, ils furent durant deux siècles et demi l'âme de toutes les luttes soutenues pour le salut de la manufacture et les inspirateurs de toutes les dispositions prises pour en assurer la moralisation et pour en stimuler les progrès. Il s'en fallait donc que leur charge fût une sinécure.

Dès le début de leur institution, ils proposent ou édictent eux-mêmes les prescriptions propres à rendre leur action efficace, sauf à demander successivement l'abrogation ou l'abandon de celles que l'expérience leur désigne comme trop exclusive, et de celles qui. dans la pratique, devenaient des entraves pour la fabrication; sauf aussi à provo-

quer les modifications que nécessitaient les exigences des temps et des modes ainsi que l'emploi des produits.

La vitalité de l'Égarderie de Roubaix, l'efficacité de son action et son active vigilance, lui acquirent une certaine notoriété chez nos voisins qui, en 1719, y voyaient un modèle à imiter. Dans les dépenses des Égards de cette année sont mentionnés les frais de « rédaction d'une » instruction sur l'institution de l'Egarderie de Roubaix » pour être suivie à Tourcoing. » (1)

En 1726, le sieur Raoul, greffier de Tourcoing el La veuve du sieur Lefebvre, marchande en cette ville, reconnaissant avoir vendu à la manufacture de Roubaix le droit qu'ils possédaient de faire égarder et plomber les étoiles fabriquées dans le village de Mouvaux, certifiaient que cette vente avait été faite « pour favoriser la bonne » police qui s'observait avec plus de régularité à Roubaix » que dans beaucoup d'autres lieux. » (2)

Les comptes des Égards révèlent une série de mesures que nous ne pouvons rapporter qu'en partie, mais dont l'ensemble dénote une incessante sollicitude pour tout ce qui pouvait contribuer au développement de la manufacture, faciliter sa marche et assurer sa sécurité.

Nous avons vu les Égards favoriser par une prime, en 1714, la fabrication des mocadesà Roubaix. En 1720-1729, ils encouragent de même les essais d'une teinture en rouge avec le sel marin. (3) En 1735-1739, ils achètent une pièce de calmandeà Lille «pour être en état de prouver qu'il y » a plus de défectuosité dans la fabrique de cette ville que » dans celle de Roubaix. » — Ils tentent Fessai d'encoller

(1) Archives de Roubaix, HH. 55.

(2; Ibidem, HH. 20 et 56.

(3) Ibidem, HH. 56.

les fils de chaîne etlançure (trame) « pour faire épreuve si » les marchandises n'auroient point esté plus belles. » (1)

En 1740-1744, ils adressent au Magistrat une requête tendant à obtenir un règlement qui défende aux ouvriers « de laisser prendre sur les outiles les fleurs et dessins » des étoiles. » (2) Les indélicatesses dont on se plaignait alors constituent une des plaies de la fabrique actuelle; elles sont de tous les temps, mais l'initiative de nos Égards est d'autant plus intéressante à noter qu'elle devançait les lois protectrices de la propriété des dessins.

En 1750-1753, les Égards fournissent une outile et accordent 45 livres 8 sous à un Anglais venu à Roubaix et enseignant à monter les métiers de calmande à la façon d'Angleterre. (3)

En 1754-1755. ils installaient des outiles dans la bassecour du château pour la venue du prince de Soubise, marquis de Roubaix, à qui on voulait « faire voir les étoiles qu'on fabriquait à Roubaix. » (4) Déjà l'intervention du prince avait été d'un grand secours à la manufacture et dans l'étal de luttes continuelles où Ton s'agitait, il n'était pas sans intérêt de se ménager une puissante protection.

En 1763, ils payaient au directeur d'une fabrique de Grand et à ses ouvriers 1381 livres 12 sous 6 deniers comme dédommagement pour l'essai de fabrication de velours de coton qu'ils avaient fait à Roubaix. (5)

En 1766, ils encourageaient par le prêt gratuit de 2000 livres remboursables en dix ans, l'établissement d'un grand apprêt à Roubaix.

(1) Archives dp Roubaix, HH. 58.

(2) Archives de Roubaix, HH. 59.

(3) Ibidem. HH. 6U2.

(4) Ibidem, HH. 63.

(o) Ibidem, HH. 67.

Ils s'engagâient envers un autre industriel à lui payer 80 livres à titre de dédommagement pour le cas où il ne réussirait pas dans l'essai d'un même établissement. (1)

L'ordonnance de 1554 qui institue les Égards au nombre de cinq, dit qu'il seront, pour la première fois, choisis par le seigneur et les gens de loi et que chaque année, le jour de la Transfiguration deux nouveaux maîtres seront élus pour administrer le corps de métier de concert avec les trois maîtres restants. D'après le règlement de 1609, les deux nouveaux Égards étaient nommés conjointement par les Égards de l'année précédente et par le bailli et les gens de loi, et ainsi successivement. Il n'en fut plus ainsi quand nos gens de loi eurent revendiqué, par l'ordonnance du 18 juin 1G07. leur droit de juridiction sur le corps de métier. A partir de cette époque, les Égards furent nommés par PÉchevinage et, comme précédemment au nombre de cinq.

« Le 12 juillet 1697, François Delebecq, Jean Malfait, Martin Roussel, manufacturiers, ci-devant Égards du corps de stil et aussi plus expérimentés au fait des manufactures, sont choisis par les échevins, pour, conjointement avec Mathieu Gastel et Jean-François Delebecq, choisis suivant l'ordonnance du magistrat du 18 juin 1697, servir d'Égards et ont prêté serinent. A condition que les dits Martin Gastel et Jean-François Delebecq tiendront registre des recettes et dépenses pour nous en rendre compte à l'expiration de la première année, le 6 août 1698, de sorte que les trois premiers ne soient tenus qu'à la direction du scel et à mettre à exécution notre ordonnance. »(2).

(1) Archives de Roubaix, IIH. C9.

(2) Archives de RÔubaix, IïB. 10, no 2.

Mais le nombre réglementaire des Égards ne put se maintenir régulièrement et descendit à quatre, à trois et même parfois à deux titulaires. (1). On conçoit que leur recrutement soit devenu plus difficile en raison du développement de la manufacture et du temps de plus en plus considérable que ce développement exigeait d'eux au détriment de leurs propres affaires. A l'origine, alors qu'ils avaient à visiter sept à huit cents pièces, et encore soixante ans plus tard, quand ils recevaient au scel trois mille pièces, les deux jours que les règlements de 1554 et de 1609 avaient fixés pouvaient à la rigueur suffire à une inspection rapide, mais au milieu du siècle dernier les 30 mille pièces présentées au scel devaient constituer une lourde charge même pour cinq Égards et leur rendre tout déplacement impossible. On y avait pourvu par quelques dispositions devenues indispensables.

Jusque-là, les auneurs avaient pu n'être que de simples aides sans responsabilité, mesurant les pièces que les Égards visitaient, En 1732-34, les deux auneurs furent choisis et considérés comme Égards-Jurés, aptes à constater si les pièces apportées au scel étaient travaillées en conformité des règlements. En outre un juré ambulant était chargé de surveiller au dehors l'exécution des ordonnances et d'appliquer le plomb d'outile chez les ouvriers. Tout cela au grand allégement des Égards comptables dont le nombre, pendant une vingtaine d'années put être réduit à trois. On le releva à quatre dès 1753, de même qu'un second juré ambulant devint bientôt nécessaire.

Si les fonctions d'Égard n'étaient pas réglementairement obligatoires, il semble du moins qu'elles l'aient été moralement; c'est ainsi seulement qu'on peut interprêter le fait suivant. Le 5 août 1730, le sieur Jean-Baptiste Lezy,

(l) Surtout au début du XVIIIe siècle.

le Roubaisien enrichi qui s'était fait recevoir bourgeois de Paris, était indemnisé d'une somme de 1337 florins déboursée par lui dans le procès que les Égards avaient soutenu contre les sayetteurs et bourgeteurs de Lille au sujet du double droit de plomb dont il a été fait mention au chapitre IX. — Les Égards reconnaissent que le sieur Lezy a bien voulu leur faire le plaisir de solliciter ledit procès au Conseil d'État et d'avancer tous les frais; quïls lui avaient donné toute liberté à ce sujet et que, moyennant cette somme de 1337 florins, l'arrêt leur avait été mis en mains, tout rédigé et signifié à Lille. « Et, ajoutent-ils, » nous le déchargeons de toute charge d'Égard-Juré de la » manufacture pour les bons services qu'il nous a rendus.» Signé : Pierre-Antoine Wacrenier, Ferdinand- Joseph Lecointe, Albert Malfait. Antoine Gastel et Jean-Baptiste Roussel. (1).

L'ordonnance échevinale du 18 juin 1697 ne paraît pas avoir amoindri l'action des Égards. Sans doute, ils étaient désormais les délégués directs del'Échevinage ; ils tenaient de lui leur mandat essentiellement révocable. Leur nomination, disent les actes, « pourra être révoquée avant l'ex- » piration de l'année, si on le juge à propos et sans qu'on » soit tenu d'alléguer aucune raison » : niais gardiens et défenseurs des intérêts du corps de métier, les Égards puisaient dans celle responsabilité une indépendance qui ne leui (il défaut en aucun temps. 11 n'en faudrait pas d'autre preuve que le procès qu'ils soutinrent, en L779, contre le lieutenant Jean Delaoutre, an sujet de l'interprétation et de l'exécution de certains règlements concernant la fabrique des prunelles. Mais, en examinant, dans les comptes des Égards, le chapitre îles amendes, on est vite convaincu

([) Archives de Roubaix, comptes de la manufacture, HH. 57, n°2.

que cette indépendance était entière et ne se laissait nullement influencer par la situation du délinquant qu'il fût lieutenant, échevin ou tout autre personnage de marque. Il est vrai que leur intérêt était en jeu, puisqu'une moitié des amendes leur revenait, mais cette objection tombe devant leur facilité à accepter, pour peu que la contravention leur en parût susceptible, toute composition et tout tempérament à la rigueur des règlements. Exemple : Une ordonnance du 21 juillet 1750 défend de faire travailler hors du district, dans les villages ou les Égards ne peuvent exercer leur inspection et où les règlements sont par suite plus facilement éludés. Neuf contraventions sont constatées au cours de l'année, mais l'amende de 50 florins fixée par l'ordonnance est modérée pour cette fois à 9 florins 12patars ; elle est même réduite à 2 florins 8 patars pour le sieur Joseph Roussel « en considération qu'il est le premier contrevenant à ladite ordonnance. » (1).

Dans les premiers temps, les Égards étaient choisis parmi les maîtres les plus idoines sans distinction de condition sociale, mais insensiblement les manufacturiers qui s'enrichissaient et auxquels les moyens permettaient de donner à leur fabrication une extension qui réclamait tous leurs soins, abandonnèrent à la classe moyenne, où l'on trouvait plus de loisirs à consacrer à la chose publique, des fonctions devenues assujettissantes et qu'ils considéraient peut-être comme inférieures à leur position. On vit néanmoins, des manufacturiers qui, placés aux premiers rangs, tenaient cependant à figurer à leur tour au nombre des Égards titulaires, sauf à faire exercer la charge par un maître agréé, qu'ils indemnisaient sans doute et qui accomplissait en leur nom la période assignée au mandat. (2) A toutes les époques la charge des Égards fut

(1) Archives de Roubaix, HH. 25, no 16.

( 2) Compte des Égards, notamment ceux de 1664 à 1672.

un titre de considération pour eux et pour les familles où ils se recrutaient.

Avant 1712. il était attribué aux Egards réunis 4 deniers parisis sur chaque pièce portée au scel. le tiers des amendes et des droits (rentrée des nouveaux maîtres. A cette date, la rétribution fui un peu majorée et portée à la moitié des recettes tant des droits de scel que des amendes et des droits de maîtrises. Mais il fallait fréquemment augmenter les droits de scel pour faire face à des dépenses extraordinaires que nécessitait la défense de la manufacture. Ils avaient été doublés en 1720 et triplés l'année suivante à cause des frais d'un procès soutenu contre les corporations de Lille, on ne pouvait, en ce cas. abandonner aux Égards la moitié de la recette afférente au scel. La rétribution fut alors iixée à un liard par pièce et à la moitié des amendes et des droits de maîtrises, le tout à partager entre les Égards, le juré ambulant et les auneurs. (1) En 1739, la somme à répartir était de 079 livres qui représenterait environ 2.100 francs de nos jours, soit 350 francs à chacun des six participants. Il était tenu compte aux Égards, sur états, des vacations pour services extraordinaires, voyages et démarches, accomplis dans l'intérêt du corps de métier.

D'après le compte de cette année 1739, outre leur part duis le produit du scel, des amendes et des droits de maîtrises, le juré ambulant et les deux auneurs recevaient un traitement fixe, le premier de 10 pat&rs (62 centimes 50) par jour, les autres de 7 patars (43 cent. 75) par jour.

En 1751, on posait au sujet des Égards et pour les besoins de la cause qu'ils soutenaient contre ceux de Lan-

(1) Compte des Égards. HII. 55.

noy, un questionnaire dont les réponses confirment et complètent ce qui vient d'être dit.

« Les Égards de la manufacture de Roubaix sont nommés parle magistrat du lieu. Leur commission dure ordinairement deux ans, avec faculté de les révoquer avant ce temps ou de les continuer pour un temps plus long s'il est jugé convenable au bien de la fabrique.

» Ils sont fabriquans et l'on choisit toujours ceux qui sont reconnus pour gens de grande probité et les plus expérimentés clans la fabrique.

» Ils dressent des procès-verbaux quand les cas sont graves et, sïl y a lieu, assignent les contrevenants devant le magistrat, lequel, à cause de sa juridiction et de son droit de police, que l'article 87 du règlement du 19 avril 1732 lui a confirmé, prononce sur lesdits procès-verbaux.

» Quand la contravention est considérable, on délite la pièce, en lui enlevant la lisière, on coupe la pièce en morceaux et on la rend au propriétaire que Ton condamne à l'amende de 10 florins suivant le règlement du 19 avril 1732. Si la contravention n*est pas forte on se contente de prendre à l'amende le propriétaire qui peut avoir son recours contre l'ouvrier quand il y va de la faute de ce dernier.

» Les quatre Égards, le commis ambulant qui appose le plomb d'outile et les deux auneurs ont sur les droits de scel un liard sur chaque pièce scellée et par dessus ce la moitié des amendes et la moitié des droits de maîtrises, l'autre moitié applicable au corps de métier. » (1).

Les actes de nomination des Égards leur interdisent toute dépense personnelle aux frais du corps. A l'Égarderie, comme dans le corps échevinal se glissèrent quelques abus. Les vacations inutiles se multiplièrent et les dépen-

(1) Archives de Roubaix, HH. 25.

ses de bouche devinrent excessives. De 1755 à 1763, après la reconstruction de leur bureau, les Egards avaient mis en cave à l'Égarderie dix à douze pièces de vin pour près de 4.000 livres, sans compter la bière. Us avaient fait l'emplette d'un service de table complet : « couteaux, fourchettes, plats, assiettes, nappe, serviettes, carafes, flacons, salières en cristal, etc. » Le repas de la fête de 1762 avait coûté, outre le vin, 252 livres 19 sous. (1).

Nous avons sous les yeux une ordonnance échevinale rendue en vue de remédiera ces désordres.

« Nous, bailli et magistrat de Roubaix trouvons bon pour le bien et avantage du public de porter le règlement qui suit concernant le bureau de la manufacture dudit lieu.

I. « En premier, il ne sera fait aucune députation sans délibération et sans résolution de Messieurs les Échevins assemblés avec les Égards, de laquelle résolution] sera fait registre, et lesdits Égards ne pourront payer aucun frais d<j députa tions si elles ne sont faites en la forme susdite, à péril de répondre des sommes qu'ils auront payées. Il en sera de même de toute autre dépense extraordinaire.

II. « Il ne sera plus renfermé de vin au bureau de l'Égarderie.

III. « D'autant que l'on reconnoit que jusqu'à présent et autrefois lors de la fête et jours suivans les dépenses estoient exhorbitantes, nous déclarons et ordonnons qu'elles ne pouront doresnavant excéder la somme de cent florins, à péril que les Égards, à qui 1»' présent règlement sera communiqué, seront responsables de ces dépenses.

IV. « Les Égards ne pourront porter en dépenses ni buvettes d'eau-de-vie, vin ou bière, ni frais de cartes à

(1) Archives de Roubaix, HH. 63 à 67.

jouer dans le temps d'assemblée pour affaires ; le bois et luminaire seront fournis par le scel et non autrement.

V. » Toutes les dépenses payées par les Égards seront écrites dans leur livre, et ils devront faire mention des causes et raisons pour lesquelles elles auront été faites, et ils en produiront quittances.

» Fait et délibéré en notre assemblée du 13 septembre 1763. »

Alimentée par les produits du scel, la moitié des droits de maîtrise et des amendes, la caisse de l'Égarclerie était toujours plus que épuisée par les frais d'incessants procès soutenus pour la défense du métier. On peut estimer à plus de 85,000 livres les dépenses supportées pendant 14 ans et occasionnées par le procès intenté contre Lille pour obtenir l'exécution de l'arrêt de 1763 qui accordait la liberté de l'industrie. Dès leur institution les Égards avaient commencé à recourir aux emprunts et en 1790, leur dette s'élevait en rentes viagères et héritières à la somme énorme de 82.020 livres, portant en intérêts 6,006 livres et cela malgré les contributions personnelles, les taxes prélevées sur les métiers battants et l'augmentation fréquente des droits de plomb.

Pour donner une idée de la comptabilité de l'Égarderie, nous choisissons Tannée 1785 qui a précédé le traité de commerce avec l'Angleterre, et qui, sans être des plus prospères, est cependant plus normale que les suivantes :

Recettes :

Droit de scel sur 34,817 pièces.

Réception de trois tils de maîtres Amendes

Total. . . 5.515 » »

(1) Le florin valait 1 fr. 25; le patar en était le vingtième, ou 6 cent. 25.

5 309 florins il patars(.l)

Dépenses :

Frais de messe annuelle et des flambeauxà la procession seigneuriale (1) 28 II. 11 pat.

Rentes viagères et héritières . . . 3.188» 6 »

Salaire du messager 38 » » »

Impôts, — mémoires des gens de métier,- plombs, -chauffage,- vacations et délégations ordinaires dans l'intérêt de la manufacture, — vin, bière, etc. 2.311 » 3 »

Aux Égards, aux auneurs, aux jurés ambulants, un liard par pièce présentée au scel 541 » 7 »

Aux mêmes, moitié des amendes et des droits de maîtrises . . . . 72 » 14 » G Len.

Salaire des deux auneurs .... 300 » » »

Salaire des deux jurés ambulants. . 360» » »

Repas de la fête des Tripiers . . . 306 » 8 » 2

Aux Égards, pour surveillance relative

au déchet ou pluquin .... 100 » » » »

Aux Égards, vacations extraordinaires 96» » » »

Au Bailli, surveillance générale de la

manufacture 48 w » » »

Aux Échevins, vacations .... 22 » 10 » »

Aux Bailli et Échevins, audition du

du compte 50 » » » »

Au greffier, services rendus à la manufacture et formation du compte . . 64 » 5 » »

Aux sergents, services rendus à la

manufacture ...*... 30 » » » »

Total. . . 7 557 fl. 4 pat. 6 den

(1) On trouve dans le compte de 1617 la première mention d'un salaire de 38 sous attribué à deux suppôts du corps de métier, pour avoir porté à la dédicace et procession deRoubaix, l'an 1616, les deux grandes torches du stil, y compris leur livrée. — En 1623 c'est 40 sous.

Ce qui représente un excédent en dépenses de 2.042 florins 4 patars 8 deniers. Le déficit fut comblé par un emprunt de 4.000 florins en rentes viagères créées cette année.

La messe annuelle à la fête des Tripiers, l'assistance des maîtres de la manufacture à la procession, précédés des porteurs des deux grandes torches ou flambeaux du métier, ne sont pas, dans les comptes des Égards, les seuls témoignages de la foi de nos pères. On y trouve çà et là des mentions qui révèlent des pensées chrétiennes comme celle-ci : « Aumônes aux pauvres et orphelins pour faire prier au sujet de la cause introduite au Conseil d'État, 86 livres,» 1730-1734; et comme cette autre : « Messe et salut que les Égards ont fait célébrer au nom du corps de stile afin d'obtenir du Seigneur un temps favorable poulies fruits et biens de la terre, » 1740-44. — Dans l'ameublement de l'Égarderie reconstruite en 1751, figure « une vierge et sa niche. » — Toute réjouissance que provoquait un événement heureux pour le corps de métier commençait par la messe ; nos Égards tenaient à associer aux joies comme aux espérances de l'industrie les solennités de l'Église. (1).

Après la loi du 17 mars 1791 qui supprimait les corporations, ce fut aux administrateurs municipaux à gérer le bureau de la manufacture. Les produits de ce bureau purgés des dettes anciennes dont l'État dut se charger, n'eurent point d'abord une assimilation communale complète ; par un reste d'habitude, on leur consacra une destination et une comptabilité distinctes.

Le 7 août 1810, un décret impérial institua à Roubaix un Conseil de Prud'hommes, lequel fut ici considéré, assez faussement d'ailleurs, comme la tradition de l'an-

(1) Archives de Roubaix, HH. 57, 59, 62, 78.

cienne Égarderie. A ce titre, la régie du bureau d'aunage semblait être son héritage et elle lui fut concédée. Ainsi furent distraits de la comptabilité municipale les droits d'estampillage et de scel qui, de principe, appartiennent aux communes quand ils sont légalement perçus ; mais ici cette légalité leur manquait aussi bien qu'aux actes qui rendaient obligatoire l'usage de l'estampille et soumettaient les pièces à un contrôle.

L'arrêté du Préfet du 26 juillet 1828 régularisa l'établissement à Roubaix du bureau de mesurage public des étoiles. Ce bureau cessa dès lors d'avoir pour objet l'application d'une estampille marquant la largeur des pièces ou toute autre indication, sa destination fut uniquement de mesurer les étoifes qu'on y présentait, d'en indiquer Tannage par un plomb qu'on y adaptait ; l'usage en devint entièrement facultatif.

Mais les droits de mesurage, bien que régulièrement perçus, n'en restèrent pas moins convertis en une masse noire, aux mains du Conseil de Prud'hommes, au moyen d'une adjudication simulée, et ne furent rattachés à la comptabilité municipale qu'en 183ô, par suite des plaintes adressées au Préfet, au Ministre puis au Roi. parles conseillers municipaux de la campagne. La cour des comptes étant intervenue, il fallut revenir sur le passé, reproduire* pour la régulariser, cette comptabilité qui portail sur 26 années. La justification fut pénible, mais elle n'est plus de notre sujet.

Jusqu'en 1709 environ, les Égards s'étaient tenus dans une tourelle de la Halle ou maison commune qui était une dépendance du château ; mais le développement de la fabrique rendait de jour en jour plus insuffisant le local restreint qu'on leur avait assigné. On voit dans le compte

de 1714 qu'une indemnité est réclamée par l'un des Égards pour le loyer d'une place qu'il a livrée pendant cinq ans pour y sceller les marchandises ; et dans les comptes suivants qu'une allocation est accordée annuellement aux Égards pour la même fin jusqu'en 1720. A cette époque, ils achetèrent une maison sur la Place ayant vues et sortie sur le cimetière de l'église, vers la sacristie et y installèrent les bureaux de la manufacture.

Ce bâtiment fut reconstruit en 1651, au moyen d'une taxe additionnelle assise sur les droits de scel. On y plaça au frontispice les armes du prince de Soubise que les marguilliers avaient cédées aux Égards au prix de 20 livres. (1).

L'État s'empara de l'Egarderie à la Révolution et. malgré les réclamations de la Municipalité, la vendit comme bien national vers la fin de 1796. Le bureau de la manufacture s'installa dans les bâtiments de l'hôpital Sainte-Elisabeth.

Il n'y a pas bien longtemps, vers 1888, je crois, qu'un estaminet s'établissait dans cette maison et prenait pour enseigne : « A l'ancienne Égarderie », rappelant ainsi le souvenir presque effacée d'une institution qui pendant 237 ans fut le ferme soutien de la fabrique de Roubaix et la gardienne vigilante de sa bonne renommée. Pour beaucoup l'enseigne était une énigme, ma notice en donne le mot.

(1,1 Archives de Roubaix, comptes des Égards de 1756-1757, HH. 64.

Chronologie des Égards de la Manufacture

La liste qui va suivre est nécessairement incomplète en raison des lacunes considérables que présentent, notamment jusqu'en 1659, les documents où elle a été puisée, c'est-à-dire les comptes rendus généralement chaque année par les Égards et dont une grande partie n'a pu échapper aux ravages du temps.

Autant qu'il m'a été donné de le faire, chacun des noms ou chacune des séries de noms est acccompagné d'une notice sur la famille ou les familles qu'ils représentent. C'est d'ailleurs le but de ce travail d'arracher à l'oubli les vaillantes générations industrielles qui depuis 1554 jusqu'à la dernière heure ont opiniâtrement défendu, conservé et accru l'héritage qu'on leur avait confié et dont nous recueillons actuellement les fruits.

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