TOPOGRAPHIE RELIGIEUSE DE JERUSALEM ET DES ENVIRONS AU IV« SIÈCLE
L'invasion des Perses, qui, sous la conduite de Chosroës II, s'emparèrent de Jérusalem en 61 i, vint détruire en partie la Ville sainte, et des magnifiques édifices élevés au temps de Constantin, ou après lui, il ne resta bientôt plus que des ruines '. Pour restituer l'état de Jérusalem avant cette destruction, nous n'avons qu'un petit nombre de textes, souvent obscurs ou qui paraissent contradictoires, d'Eusèbe, de saint Cyrille de Jérusalem, de saint Jérôme, et quelques itinéraires ou descriptions de la Terre sainte; encore la plupart de ces relations sont-elles postérieures à la date de la destruction et nous décrivent
\.Eutych. Annales 1084-1039; Chronic. Alex., a. C. 644 ; Anon,, De Persica caplivitate, col. 32-35. Le premier de ces historiens nous apprend que les juifs s'étaient joints aux Perses et qu'ils furent les agents les plus actifs de la destruction des monuments sacrés de Jérusalem. Couret, La Palestine sous les empereurs grecs, p. 242.
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Jérusalem telle que l'ont vue les pMerins après la restauration de Modestus, abbé de Saint-Théodore, au commencement du vu* siècle '. Quand ils donnent des détails sur l'état antérieur de la ville, leur témoignage ne saurait être accepté sans contrôle. On comprend dans ces conditions l'importance qu'il faut attacher au récit d'un témoin oculaire d'une date très probablement antérieure à saint Jérôme.
En effet, d'après une hypothèse qui a été assez généralement admise, l'auteur de ce voyage ne serait autre que la sœur de Rufin d'Aquitaine, vénérée dans rp]glise sous le nom de sainte Silvia ". Venue à Jérusalem au cours d'un long pèlerinage en Orient, elle y séjourna plusieurs années, et, de retour à Constantinople vers 380, elle rédigea des souvenirs de voyage, consacrant une bonne partie de son récit
1 . Tous ces récits et descriptions se trouvent réunis dans les Iiinera Hierosolynitana et descriptives Terrce sanclœ, publiés pour la Société de l'Orient latin par MM. Tobler, Molinier et Kohler, Genève, ISST-iSSo, in-S».
2. Cf. nos articles déjà cités dans la Revue du Monde calholique, où nous faisons pour notre compte des réserves sur celte hypothèse. Mais ce que nous considérons comme démontré, c'est que le document appartient bien à la fin du iv* siècle. C'est l'avis du premier éditeur, qui a été adopté par les plus savants critiques, de Rossi, Duchesne, etc. M. Rubens Duval, dans son Histoire politique, religieuse et lillcraire d' Edesse (1892), reporte
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à nous décrire la Iiluri;io de Jérusalem. Quoiqu'elle n'ait pas pour objet, dans son ouvrage, de dresser, comme certains itinéraires, la topographie des saints lieux de Palestine, elle est amenée, par la nature même de son sujet, à nous parler souvent des églises de la cité et des environs, où s'accomplissent les fonctions liturgiques. Sa narration est parfois confuse et d'une rédaction assez embarrassée ; mais on arrive, par une étude attentive, à en dégager des notions suffisamment claires sur le sujet qui nous occupe. D'une façon générale et au point de vue de l'exactitude des renseignements, la valeur de ce document est de premier ordre. L'auteur a pris note.
la Peregrinatio Siloin' après le siège d'Edesse ea 503, cf. Journal Asiatique, julllet-aoùl i82\, p. 95 et 101 (cf. Université catholiqiie.t.X, p. 153-158). M. Chabot s'est déclaré partisan du même système, thèses soutenues à Louvain, juillet 1892, et : De S. Isaaci Ninivitœ vi(a, scriptis et doclrina (Paris, 1892). Mais, à la suite d'un voyage au mont Sinaï, ce dernier nous écrit qu'il n'est pas loin de revenir à la thèse commune. Les preuves données par M. Gamurrini pour déterminer l'époque n'ont du reste pas été détruites. Sans nous proposer d'étudier spécialement ici cette question, nous pouvons dire que de ce travail, qui a surtout pour objet la discipline et la liturgie, sortiront des preuves nouvelles en faveur de la thèse du premier éditeur. Du reste, nous ferons remarquer que l'opinion de M. Rubens Duval, au moins en ce qui concerne la topographie, ne modifierait en rien nos conclusions. Il faudrait, pour les ébranler, établir que notre document est postérieur à linvasion des Perses en 614.
au jour le jour et avec une précision minutieuse, de tout ce qui l'intéresse. On peut s'en rapporter à son témoignage.
C'est au IV® siècle, sous Constantin, que la Ville sainte fut dotée de ses principales églises. Cet empereur fut, on le sait, un grand constructeur. Il ne se contenta pas de relever les églises détruites durant la persécution de Dioctétien ; il en édifia un grand nombre d'autres dans les principales villes de l'empire*.
Pour Jérusalem en particulier, il voulut faire preuve d'une magnificence vraiment impériale. Nous ne rappellerons pas dans quelles circonstances sa mère, sainte Hélène, avait fait exécuter des fouilles sur le Calvaire, et découvert le tombeau du Seigneur et le lieu où il avait été crucifié. On sait quel enthousiasme excita dans tout l'empire devenu chrétien, cette découverte si précieuse pour la piété des fidèles. Les architectes se mirent aussitôt à l'œuvre, et sur les plans de Constantin et de sainte Hélène, ils commencèrent à édifier les monuments sacrés qui devaient conserver le souvenir de la Passion et de la mort du Sauveur.
I . Uq érudit du siècle passé a consacré un grand ouvrage à nous les décrire. Giampini, Desacris œdificiis a Constanlino Magno constructis, un vol. in-folio, Rome, i783. Cf. aussi Duchesne, Liber Pontif., t. 1,191 seq.
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C'est ici que la narration de sainte Silvia va nous rendre les plus signalés services. Il faut d'abord so représenter le Calvaire au temps de la Passion de Notre-Seigneur. C'était une petite colline nue, rocailleuse, coupée de ravins, de carrières, de citernes, de tombeaux '. Il est assez généralement admis, parmi les archéologues, que le Calvaire était à cette époque hors de l'enceinte de Jérusalem ; ce n'est que plus tard qu'il fut enfermé dans les murs -. Sur cette colline nous devons distinguer trois points principaux. C'est, en suivant une ligne de l'ouest à l'est, le lieu où Notre-Seigneur fut enseveli ; au delà et un peu au sud, à une distance de quelques mètres, se trouve la place où il fut crucifié, ou Golgotha. C'était; dit M. de Yogûé dans l'ouvrage déjà cité, <( un roc séparé par un petit ravin du lieu du tombeau, formant une sorte de promontoire dont la pointe isolée et élevée convenait bien à une exécution. » Cinquante pas plus loin, au pied du Golgotha, se trouvait une citerne, dans laquelle, suivant la tradition, les soldats jetèrent après le supplice la croix et les instruments de la Passion, pour que le
1. Cf. Les églises de la Terre sainte, par le comte Melchior de Vogué, in-4°, Paris, 1860, p. 125.
2. Qu'on se rappelle le texte de S. Paul: Extra porlam passus est.
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jour du sabbat ne fût pas souillé par la présence de ces instruments de torture ^
Revenons au récit de Silvia. L'église dont la mention se rencontre le plus souvent sous sa plume est celle de la Résurrection ou, selon le mot grec, Anastasie. Ce magnifique monument, de forme ronde, d'après plusieurs itinéraires, avait été construit audessus du tombeau oii le corps du Sauveur fut déposé après sa mort, et doii il ressuscita. Le tombeau creusé dans le roc comprenait primitivement deux chambres sépulcrales dont la première servait de vestibule à la seconde; c'est dans cette dernière, sous une sorte de voûte ou arcosolium, que fut enseveli le Seigneur. Mais, lors de la construction constantinienne, la disposition du saint sépulcre fut modifiée. « On découpa, dit encore M. de Yogiié, le flanc de la colline de manière à séparer complètement le rocher qui renfermait la chambre sépulcrale et à en faire une masse isolée, au milieu d'une surface aplanie. La paroi extérieure du bloc ainsi obtenu fut décorée de colonnes et de marbres précieux, ce qui lui donna l'apparence d'un petit édifice distinct ;
1 . Ce n'est pas le lieu d'exposer ici les arguments qui militent en faveur de l'authenticité des lieux saints. La preuve a été faite bien des fois. Nous nous contentons de renvoyer à M. de Vogiié, 1. c, et à M. Guérin, Jérusalem, 'm-%°, p. 30oetsuiv.
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OU •li'ti'uisit aussi la première grotte ou vestibule du sainl tombeau \ » Le récit de Silvia confirme, sur ce point, les données du savant archéologue. Dans la basilique de l'Anastasie, au temps oii Silvia la visita, s'élevait le rocher du saint Sépulcre ; la grotte, comme elle nous l'apprend, était séparée de la nef par une barrière ou cancel, et des lampes nombreuses brûlaient à l'intérieur ^
Les archéologues, en s'aidant de la description d'Eusèbe et de quelques autres textes, en étudiant la configuration actuelle du sol et les parties anciennes encore subsistantes dans les constructions plus récentes du saint Sépulcre, ont tenté plusieurs fois la restitution de l'Anastasie et des édifices qui en dépendaient ^ Malheureusement, l'obscurité des
i . Les églises de la Terre sainte, p. 122.
t. Peregrinatio, p. 77. C'est au texte de la première édition de M. Gamurrini que nous renvoyons toujours. Antonin Martyr nous décrit l'ornementation de la chapelle, De Locis sanclis, Tobler, Itinera, I, 101. Saint Cyrille de Jérusalem nous donne les mêmes détails, Migne, Patrol. gr , t. XXXIII, p. 833.
3. Voyez surtout le bel ouvrage de M. de Vogiié que nous venons de citer et le mémoire de Willis, inséré dans la deuxième édition du livre de William, The hohj city, Lond. 1849. La description d'Eusèbe se trouve dans sa Vita Constantini, L III, c. 34 et suiv. Un autre ouvrage qu'Eusèbe avait consacré au même sujet ne nous est pas parvenu. Dans Ciampini, De sacris œdificiis a Constantino M. constructis, la question des églises construites à
textes a été, comme nous l'avons dit, une cause de graves erreurs dans leur interprétation, et a donne lieu aux systèmes les plus divergents. Les données nouvelles fournies par Silvia devraient mettre fin à toutes ces discussions en portant la lumière sur les points obscurs de la question.
L'opinion dominante depuis le savant ouvrage de M. de Vogué, est qu'un seul édifice renfermait en même temps le rocher du saint Sépulcre, le Golgotha et la citerne ou crypte de l'Invention de la Croix '. Le texte de Silvia nous amène à des conclu-
Jérusalem est étudiée trop sommairement ; l'auteur se contente de renvoyer au célèbre ouvrage de Quaresmius : Elucidatio Terrœ sanctœ, qui n'a rien perdu de sa valeur. Le même sujet a été repris plus tard par Unger, die BaïUen Constantins d. Gr. am heilige Grab zu Jérusalem. Nous ferons remarquer ici que la Pererjrinatio Silviœ, si précieuse sous d'autres rapports, ne donne presque aucun renseignement sur la décoration des églises ou leur disposition intérieure. Nous n'avons donc pas à traiter ici cette question; nous nous bornerons à renvoyer ceux qui voudraient se renseigner sur ce point, aux travaux de Bingham, de Pellicia, aux études plus récentes de Sarnelli, de Hiibsch, de Marchi, et à l'important article de Kraus dans la Real-Encydopœdied Christ. Alterth , vo Basilika.
1. Mislin, Les Lieux saints, II, 230 ; Willis, o. c, p. 242; de VogUé, 0. c, p. 130 ; Guérin, La Terre sainte, son histoire, etc., in-fol. Paris, 1882, p. 96, 147 et suiv., et aussi son livre intitulé : /éri«so/em, son /iî5fotre, sa description, elc, 1889, p. 125. On s'étonne que, dans ce second ouvrage, M. Guérin paraisse ignorer encore l'existence delà Peregrinatio. M. Couret, o. c,
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sions toutes différentes : elle distingue très nettement et à mainte reprise l'Anastasic d'une autre église, dite église Majeure, ou église du Golgolha, et appelée encore le Marhjrion ou témoignage, parce qu'elle était construite à l'endroit même où eut lieu le supplice de Notre-Seigneur '. Les proportions
p. 18, a suivi la même opinion, non sans se rendre compte des difficultés qu'elle soulevait. Dom Touttée, l'éditeur de saint Cyrille de Jérusalem, était déjà tombé dans cette erreur ; voyez ses notes et sa dissertation sur la basilique de l'Anastasie, Migne, P. G., t. XXXIII, p. 832, et 1262. Am. Thierry, Saint Jérôme, la société chrétienne à Rome et l' émigration romaine en Terre sainte, a mieux vu la distinction de l'Anastasie, du Golgotha et du lieu de l'Invention de la Croix ; il a néanmoins laissé subsister dans son récit certaines confusions, p. 241, 246. Ce qui paraît plus extraordinaire, c'est que les savants russes et allemands qui s'occupent de ces questions, semblent encore ignorer les données nouvelles qu'apporte la Peregrinatio, et suivent l'opinion de M. de Vogiié ; voyez par exemple Léonide, Das alte Jérusalem ;Mansurov, Die Ktrche des heiligen Grabes zu Jérusalem in ihrer œltesten Geslalt, Heidelberg, 1888, in-S", et les travaux de Wassiliewski, Sepp, Schick, etc.
1 . Gamurrini, /. c. « Ecclesia quœ in Golgotha est, sed et sawta ecclesia quœ est in Anastase, » p. 108. « Nam quid dicam de or natu fabricœ ipsius, quam Constantinus sub praesentia matris suœ, in quantum vires regni sui habuit, honoravit auro, musico et marmoreo prelioso tam ecclesiam majorem, quam Anastasim, vel ad crucem, vel cetera loca sancta in Jerusolima ». Ib., p. 83 ; et 90 : « Proplerea autem Martijrion appellatur quia in Golgotha est, id est post crucem (c'est ainsi qu'elle désigne le lieu de l'Invention de la Croix ou l'édicule dans lequel se conservait la vraie croix), ubi Dominus passus est, et ideo Martyrion ». A rapprocher
de l'Anastasie étaient donc beaucoup moindres que celles qui lui ont été attribuées par MM. Willis, de Vogtié, Léonide, Mausurov dans leurs plans; elle ne renfermait que le saint Sépulcre, qui en était le centre et en faisait l'unité. Nous apprenons encore de Silvia que l'on célébrait de nombreux offices dans l'Anastasie; on y allait chaque jour, sauf de rares exceptions, pour les vigiles ou offices de la nuit, pour le Sacrifice et les prédications, pour la célébration de Sexte, de ?sone et du Lucernaire. Et
des p. 80, 81, 8o, etc. Pour ne pas surcharger l'exposition, nous donnerons à la fin de ce paragraphe l'explication de certains textes de saint Cyrille ou d'autres auteurs qui, au premier aspect, paraissent en contradiction avec celui de Silvia.
Cependant, dès maintenant une observation est à faire sur les termes de Martyrion et de basilica. Le mot Alartyrion est un terme générique qui signifie témoignage et s'applique à toute église de martyr. C'est ce qui explique que certains auteurs parlent du Martyrion du Golgotha ou du Martyrion de la Résurrection. Cf. S. Cyrille, catéchèse XlVe, n. 6. « Bàé-e-.?, ôti /.atÔv tÔttov ty^î 'AvaTTâïîw; -ooîToev 6 —poor^'r^^, Map-Z'jpiov ETrt>cXT,6T,70!a.îv'jv ; zvj: -'àp tôj Xovoj, ;j.r, xa-rà -à; Xo'.-à; 'E-/.y.).T,'7(ar 6 to'j Yo/.-^o^i /.■xl tt.î àvaT-.âTîw; ojto; 6 tôtto? Ey.y.).T,7'a ■/.%'/. t~.-.'x:, à/.Xi MxpTjpiov ». Les itinéraires appliquent également le nom de Martyrion, tantôt à l'une, tantôt à l'autre église. Cf. aussi Eusèbe, De Vita Const. 1. III, c. 8 ; de laud- Const. c. 9; Hier. ep. 41. Le mot de basilique est aussi un terme générique. Silvia, qui distingue fort nettement la basilique du Golgotha et de l'Anastasie, dit cependant quelquefois iéglise ou la basilique de l'Anastasie.
môme à certains jours de fête, quand l'office s'est accompli dans d'autres églises, on revient en procession H l'Anastasic pour dire une dernière prière et recevoir la bénédiction de l'évêque. C'est aussi dans cette ég:lise que se rendent les néophytes pendant l'octave de Pâques pour être initiés aux mystères*.
Le Golgotha comme le saint Sépulcre avait aussi sa basilique, V église Majeure, qui paraît avoir été l'église la plus remarquable de Jérusalem. Outre les noms d'église du Martyrion et du Golgotha que lui donne Silvia, elle est encore appelée, par d'autres auteurs, le Saint Crâne, zb ày-ov Kpavfov, Caivariœ lociis, qui est la' traduction de l'hébreu Golgotha. Ce nom de Crâne venait de la tradition d'après laquelle la Croix du Sauveur aurait été plantée à Feudroit même où fut déposé le crâne d'Adam. L'église Majeure s'élevait à l'orient de l'Anastasie, mais plus au sud, de manière à ne pas masquer la façade de cette dernière qui avait ses portes à l'orient : il nous semble aussi, sans que les termes de Silvia permettent de l'affirmer, que l'église Majeure était orientée dans le même sens que l'Anastasie ; elle avait du moins aussi des portes à l'orient ; le fond avait la