‹ Les élections et les cahiers de Paris en 1789 (volume 2)Chapitre 117 sur 549 · L'ABBÉ CORDIER ET L'ABBÉ ROY · texte numérisé non relu

L'ABBÉ CORDIER ET L'ABBÉ ROY

arrêté par plusieurs hommes, qui voulaient me forcer de leur vendre une cinquantaine d'exemplaires d'une brochure que je portais sous

mon manteau Us courent devant moi, ils crient : Arrêtez! Arrêtez

ce traître, il porte des écrits dangereux; c'est fabbè Boy! A. ce nom d'abbé Roy! les quais, la place Dauphine, toutes les rues adjacentes sont remplies d'une infinité de brigands qui crient : Nous tenons l'abbé Roy; nous voulons que ce coquin soit exécuté sur-le-champ!

« D'honnêtes citoyens me reconnaissent, et soutiennent que je ne

suis point l'abbé Roy, que je suis l'abbé Gordier Ce ne fut qu'avec

rage qu'ils consentirent de me laisser conduire à l'Hôtel-de-Ville à travers, leurs huées et leurs cris effroyables. J'avais laissé tomber un

papier : Assurez-vous de /m /voilà un écrit de lui contre la nation

Je lus le titre, c'était un de mes ouvrages patriotiques ^

« Parvenu dans l'Hôtel-de-Ville, pour y rendre compte de ma conduite, j'entre dans la grande salle, où il y avait trois membres du

Comité et sept à huit personnes en plus L'un d'eux prend sur lui,

sans consulter ses adjoints, d'ordonner que l'on me reconduise au district qui m'avait arrêté

u Une noble contestation s'élève entre le district de la place Dauphine et celui de Saint-Eustache pour savoir celui qui avait le plus de

droit de s'exposer en défendant ma personne Nous partîmes pour

ce dernier (district) Les bandes foncent sur le carrosse dans lequel

j'étais avec un officier de la garde bourgeoise et deux fusiliers

Entre Henri IV et la Samaritaine, je descends de voiture, ne voulant

pas exposer ceux qui sont avec moi Un homme fend la presse,

s'élance sur moi en s' écriant : Il n'y a qu'à poignarder ce coquin! Me retournant vers lui, je lui réponds : « Monstre, qui t'a donné le droit « d'ôter la vie à un honnête homme ? » Ce devaient être mes dernières paroles, lorsque j'entends que M. de La Fayette me réclame »

1. « Depuis la convocation des États généraux, j'ai fait imprimer dix brochures différentes :

i° Discours de Louis XII au premier Président d'Ormesson;

2° Harangue de Gros-Jean sur les lettres de convocation;

3° Mémoire d'un Parisien contre la corruption des mœurs de la capitale;

4» Doléances de l'Exorciste de VÊglise de Paris contre la location des chaises dans les églises;

5° Lettre d'Henri IV aux députés des États généraux;

6° Motion de l'abbé d'Abbecourt (dont je ne suis que l'éditeur);

7° Lettre du chevalier Baijard aux députés de la Noblesse, qui avaient protesté conformément à leur pouvoir limité;

8° Lettre de Chevert aux soldats français;

9° Hommage aux libérateurs de la France ;

10° Sûreté publique; où je propose un moyen facile et simple de subvenir à la subsistance des artisans, manœuvres et gagne-deniers qui laissaient leur ouvrage pour défendre la patrie. » {Note de la brochure.)

Voici le récit que La Fayette fit à l'Assemblée des électeurs, aussitôt après l'événement 1 :

« Venant à l'Hôtel-de-Ville, j'ai rencontré une foule immense qui se précipitait avec impétuosité vers le carrefour Bétizy.

(( J'ai demandé ce que c'était, on m'a répondu : Ce n'est rien : c'est un abbé qu'on va pendre !

« Je me suis avancé promptement, et en effet j'ai vu un abbé environné de quelques citoyens armés, qui le défendaient avec courage, mais qui étaient près de céder au nombre et à la fureur de ceux qui voulaient immoler l'abbé, sans permettre même qu'il fût conduit à l'Hôtel-de-Ville.

« Ma présence a suspendu l'acharnement. On m'a dit que cet abbé était l'abbèRoy, traître a la Patrie; qu'on l'avait trouvé muni d'une lettre écrite à Versailles, et dans laquelle il promettait 50 canons et 40,000 hommes pour égorger tous les citoyens.

« L'abbé, au contraire, m'a dit qu'il n'était point l'abbé Roy, qu'il s'appelait Cordier, que la lettre dont on parlait était une exécrable supposition ; que, bien loin de former des complots contre la liberté de son pays, il se flattait d'avoir donné quelques preuves de patriotisme; que, sans parler de ses ouvrages, qui tous respiraient les meilleurs principes, c'était lui qui, dans l'Hôtel-de-Ville même, avait donné l'avis de 62 canons arrivés au Bourget, et qui avait décidé la lecture publique de toutes les lettres saisies.

« M. le marquis de La Fayette a ajouté que, pour sauver cet abbé menacé de tous côtés, il a fallu que lui-même s'offrît pour le conduire à l'Hôtel-de-Ville; et qu'en effet il vient de l'amener, toujours suivi d'une foule considérable, qui, si elle n'osait pas maltraiter l'abbé, ne lui épargnait pas les plus atroces injures.

« Arrivé à l'Hôtel-de-Ville, l'abbé a été sur-le-champ reconnu pour être l'abbè Cordier, citoyen estimable par son zèle et ses intentions patriotiques. Alors la scène a changé; ceux mêmes qui poursuivaient l'abbé Roy avec le plus d'acharnement se précipitaient sur l'abbé Cordier pour l'embrasser et le féliciter. Lui, marquis de La Fayette, a signé au bureau militaire un certificat dans lequel il est dit que la Ville a reconnu cet abbé comme un honnête citoyen et qu'il a donné ordre à la milice parisienne de le reconduire en sûreté à son domicile. »

Cet incident fit grand bruit et l'abbé Roy, du fond de sa retraite, le 5 août, adressa « à Bailly, maire de Paris », une Lettre importante,

i. Procès-verbal Bailly-Duveyrier, p. 45-48.

Page 1