LA RÉUNION DES ORDRES EN ASSEMBLÉE NATIONALE
« L'Assemblée nationale déclare qu'aussitôt qu'elle aura, de concert « avec Sa Majesté, fixé les principes de la régénération nationale, elle
« s'occupera de la consolidation de la dette publique Elle va nommer
« un comité pour examiner les causes qui produisent la disette et « rechercher les moyens d'y remédier de la manière la plus efficace « et la plus prompte. »
Le 18, dans la Chambre du Clergé, où sont retournés les ecclésiastiques déjà réunis aux Communes, pour provoquer la réunion générale de leur Ordre, l'abbé Maury tonne contre « les curés factieux »; l'évêque de Poitiers contre ceux de son diocèse « qui ont violé leur mandat ».
Le 19, l'archevêque de Paris presse la Chambre du premier Ordre d'entrer en « activité », de persévérer dans l'adhésion au plan conciliatoire des commissaires du Roi, d'envoyer à Sa Majesté une députation pour la supplier « d'établir une correspondance entre les trois Ordres des États généraux ». Le député de Paris hors murs de Goulraiers, abbé régulier d'Abbecourt^ combat la proposition de l'archevêque et obtient que la question de la vérification des pouvoirs soit mise aux voix. A l'appel nominal, 135 voix se prononcent comme M^"" de Juigné; mais 127 adoptent la vérification en commun sans réserve, plus 12 « sous la réserve de la distinction des Ordres et autres réserves de droit ». Les 127 continuent à siéger, quoique le président, le cardinal de La Rochefoucauld et l'archevêque de Paris aient disparu; ils se rallient aux 12; 122 signent tout de suite, et, pendant le dîner, 27 vont signer chez l'archevêque de Vienne l'arrêté de la vérification en commun. Des 149 signataires, le premier est l'abbé de Coulmiers; mais il est le seul des deux députations du Clergé de Paris hors murs et de la Ville de Paris.
La Noblesse adoptant une Adresse au Roi, dans laquelle elle s'élève « contre l'esprit d'innovation qui menace les lois constitutionnelles et la prétention du Tiers de s'attribuer les droits du Roi et des trois Ordres, » vingt-cinq gentilshommes « se réservent de faire connaître à leurs commettants le refus qu'ils font d'adhérer à une démarche qu'ils auraient adoptée avec transport si, sans retracer des principes inconciliants et inexacts, la majorité n'eût véritablement présenté qu'un hommage pour Sa Majesté». Parmi les signataires, en tête, se trouvent sept des dix représentants des « citoyens nobles » de la capitale : Glermont-Tonnerre, Montesquiou, La Rochefoucauld, Lally-Tolendal, Du Port, Rochechouart, Lusignan.
Le samedi 20 juin, de très bonne heure, des crieurs publics parcourent les rues de Versailles, annonçant une séance royale pour le lundi suivant et la suspension de toute réunion des Ordres. Des troupes apparaissent autour du palais, et, quand les représentants du peuple se présentent, les uns après les autres, ils sont écartés des portes fermées. Bailly à leur tête, ils errent par la pluie; quelques-uns proposent déjà d'aller à Paris, « au milieu du peuple »; quelques autres à Marly, qu'ha-
1. Dont le discours est donné par les Arch. pari., VIII, 130.
bite en ce moment le Roi, « pour arracher Sa Majesté aux mauvais conseils ». Enfin ils trouvent asile dans la salle du Jeu de paume, prêtent et signent, à l'unanimité moins Martin (d'Auch), le serment solennel, dont Mounier dicte la formule, « de ne jamais se séparer, et de se « rassembler partout où les circonstances l'exigeront, jusqu'à ce que (i la Constitution du royaume soit établie et affermie sur des fonde- « ments solides ».
Cinq ecclésiastiques seulement, Besse, Simon, Grégoire, Jallet, Lecesve, jurèrent et signèrent immédiatement. Quant aux nobles, sans compter le comte de Mirabeau, qui n'était plus noble, ils ne furent représentés à ce pacte décisif de la Révolution française que par le marquis de Gouy d'Arsy, député suppléant du bailliage de Melun, premier représentant de la députation de Saint-Domingue, spontanément formée sans convocation réglementaire, et dont tous les membres, non encore admis, vinrent « se mettre sous la protection de l'Assemblée nationale' ».
En attendant la séance royale, retardée de vingt-quatre heures, cinq autres curés apportaient leur signature dans la soirée du 20 juin. Le 22, l'Assemblée nationale siégeant dans l'église Saint-Louis, les adhésions individuelles augmentaient; deux nobles du Dauphiné qui, on le sait, avait formé sa députation en assemblée des trois Ordres, MM. de Blacons et d'Agoult, déposèrent leurs pouvoirs. Mais l'événement capital de la journée fut la réunion de la majorité du Clergé, au nombre de 149 députés, sous la conduite de l'archevêque de Vienne, des évêques de Chartres, de Coutances et de Rodez,
Dans la séance royale du 23 juin, tenue sans la présence du principal ministre Necker, le Roi, du haut de son trône, exerçant la toutepuissance de ses ancêtres, déclara « nulles, illégales, inconstitutionnelles », les décisions des Communes, Après avoir fait lire par son garde des sceaux l'exposé de ses volontés, «pour le bien de ses peuples, dont il se considérait, seul, comme le véritable représentant n , il ordonna aux députés assemblés de « se séparer tout de suite et de se rendre le lendemain dans chacune des chambres affectées à chacun des trois Ordres »,
Il n'est pas un Français qui n'ait conservé la mémoire de la flère attitude de ces premiers représentants de la Nation une et indivisible, demeurant sur les bancs tandis que la Noblesse en masse et une partie du Clergé sortaient derrière Sa Majesté; du simple mot du président Bailly au maître des cérémonies Dreux-Brézé, venu exécuter l'ordre royal : « La Nation assemblée ne peut recevoir d'ordre! »; de la tonnante apostrophe de Mirabeau : « Nous sommes ici par la volonté du peuple, et l'on ne nous en arrachera que par la force des baïonnettes! »; de l'héroïque conclusion de Sieyès : « Nous sommes aujourd'hui ce que nous étions hier; délibérons! »
Avant de lever sa séance, l'Assemblée nationale, sur la proposition de Sieyès, mit la Constitution à son ordre du jour et consacra de nouveau, par un vote unanime, ses arrêtés antérieurs. Sur la motion de