‹ Les élections et les cahiers de Paris en 1789 (volume 2)Chapitre 385 sur 549 · PRISE DE LA BASTILLE · texte numérisé non relu

PRISE DE LA BASTILLE

Un vieillard vénérable, l'académicien Dusaulx*, électeur du district des Feuillants, entend dans la foule murmurer « qu'on veut gagner du temps » et qu'il faut « faire maiu basse sur le Bureau de la Ville ». Il parvient à faire écouter quelques paroles en faveur du Prévôt et des électeurs, « qui travaillent ensemble avec tant de zèle et de constance, depuis deux jours et deux nuits, à la défense commune ». Sa voix est couverte par de nouveaux assaillants, qui réclament « avec fureur les moyens de prendre la Bastille ». Une discussion s'engage entre un menuisier, qui propose une catapulte de son invention, et le major de la Caussidière, qui explique comment s'ouvre une tranchée.

Le commandant d'une patrouille du district de Saint-Gervais, de Ghaigneret, dépose tout ouverts deux billets qu'il vient de saisir. « L'un était adressé au chevalier du Puget, « lieutenant de Roi à la Bastille », et conçu en ces termes: « Je vous envoie, mon cher du « Puget, l'ordre que vous croyez nécessaire; vous le remettrez. Paris, « ce 14 juillet 1789. Signé : Besenval. » L'autre, adressé au gouverneur de la Bastille, contenait ces mots : « M. de Launey tiendra jusqu'à la « dernière extrémité; je lui ai envoyé des forces suffisantes. Ce (( 14 juillet 1789. Signé : le baron de Besenval. »

Un vieillard^ s'écrie : « Mes amis, que faisons-nous avec ces traîtres? Marchons à la Bastille! » Tous les gens armés sortent de la salle du conseil, et les membres du Gomité permanent sont seuls un instant. Le commissaire Garré, l'effroi peint sur le visage, dit que la Grève frémit de rage, que tous les membres du Gomité sont voués à la fureur du peuple : « Partez, ajoute-t-il en se retirant, ou vous êtes perdus! »

Il ne cesse d'arriver des blessés au Bureau militaire. On s'occupe encore d'envoyer une députation à de Launey « pour lui représenter la nécessité de se remettre, avec la garnison, dans les mains de la Gommune ». Le major d'Ermigny est commandé avec 60 hommes, un tambour et un drapeau. MM. de Villemer et Moreton-Ghabrillan se joignent à lui.

Quelques voix, puis d'autres annoncent que la Bastille est prise. La foule évacue la Salle du Gonseil, courant aux nouvelles, et le Gomité en profite pour fermer la porte. Mais aussitôt revient une autre foule, qui accuse le Gomité de « ne travailler hors de la présence des citoyens que pour les trahir », requiert qu'on les transfère dans la Grande Salle, c( où leurs opérations pourront être surveillées ». De Flesselles et le Gomité passent dans la Grande Salle. On n'y connaissait pas encore l'événement, et le marquis de la Salle s'eff"orçait d'expliquer à ceux qui la remplissaient, électeurs et citoyens mêlés, par quels moyens on de-

1. De l'Académie des inscriptions et belles-lettres, depuis 1776; né à Chartres le 28 décembre 1728, mort le 16 mars 1799, membre de la Législative, de la Convention et du Conseil des Anciens. Ses œuvres principales sont son célèbre récit de VOEuvre des sept jours, sa traduction de Juvénal, et son traité, souvent réimprimé, De la passion du jeu depuis les temps anciens jusqu'à nos jours, 1779. On connaît la motion de cet honnête homme : « Que la France consacre deux autels, l'un à la Concorde, l'autre à la Pitié. »

2. « Avec l'air de Saturne irrité », dit Dusauh, l. c, p. 337.

vait prendre la forteresse «sans exposer les plus braves défenseurs de la capitale à un carnage évident ». Il disait qu'il allait « se porter luimême vers la Bastille pour exécuter ce qu'il proposait », et sortait en effet; mais il n'était pas descendu sur la place que déjà les clefs de la Bastille étaient entre ses mains *.

La Grande Salle, rapportent les électeurs et leur procès-verbal % « est inondée d'une multitude d'hommes de tous états, de toutes conditions, et couverts d'armes de toute espèce. Le tumulte est inexprimable; on eût dit que l'Hôtel de Ville allait s'écrouler sous les cris confondus de victoire et de trahison, de vengeance et de liberté.

« On traîne au milieu de la salle une trentaine ou environ de soldats, invalides et Petits-Suisses, dont la multitude demande la mort à grands cris. Pendus, pendus! ce mot était un cri général.

« Élie, officier au régiment de la Beine, et un garde-française entrent, portés sur les bras de ceux qui les environnaient; on les proclame vainqueurs de la Bastille et les premiers des courageux citoyens qui venaient de s'en emparer.

« Les efforts d'É lie pour repousser les témoignages d'honneur dont on l'accable sont inutiles. Il est placé, malgré lui, debout sur une petite table en face du bureau, au milieu de tous les prisonniers qui semblaient attendre leur supplice.

« Il est couronné et environné de plusieurs faisceaux d'armes, trophées bizarrement arrangés, et qui n'avaient d'éclat que celui du sentiment et de la circonstance.

« On a rapporté toute l'argenterie saisie à la Bastille Les compagnons d'armes d'Élie le pressent, avec les instances les plus vives,

d'accepter les plus riches dépouilles de l'ennemi vaincu Il refuse,

disant que le patriotisme, jaloux de gloire et d'honneur, rougirait d'une récompense pécuniaire ^ »

Sur le bureau de l'Assemblée des électeurs sont déposés le drapeau de la Bastille et les clefs de la forteresse, remises par Élie au marquis de la Salle.

On apprend en ce moment que le peuple a massacré les chefs de la garnison de la Bastille : de Launey, au bas du perron de l'Hôtel de

1. Dusaulx, dans ïOEuvre des sept jours, dit que, «quoiqu'on ait reproché aux vainqueurs de la Bastille de n'avoir enfoncé qu'une porte ouverte, le sang ne cessa de couler pendant plus de quatre heures » (p. 293). La note E établit que la Bastille fut prise à cinq heures trois quarts, et désigne les vainqueui-s incontestablement entrés les premiers dans la forteresse : Hulin, Élie, Thiryon, Rousselot, Cholet, Aubin Bonnemère et Maillard. La même note donne le nombre de morts sur place, 83; des morts par suite de blessures, 15; des blessés, 60, et des estropiés, 13; sont indiqués 19 veuves et 5 orphelins.

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