PRISE DE LA BASTILLE
Ville»; le major de Losme-Salbray, vis-à-vis de l'arcade Saint-Jean; l'aide-major Miray, rue des Tournelles; et Person, le lieutenant des invalides, sur le port au Blé. Des trois invalides amenés dans la jurande salle, Tun, qui était blessé, peut être, par Élie et le commandant général, transporté dans la salle de la Reine; les deux autres, entraînés sur la place, sont pendus au réverbère du coin du Roi. Quant aux Petits-Suisses prisonniers, de la Salle et Élie les soustraient à la fureur populaire en leur faisant prêter serment « d'être désormais fidèles à la Nation et à la Ville de Paris et de joindre leurs efforts à ceux des bons citoyens pour la défense de la liberté publique^ ».
1. Le brave gardien des poudres de l'Hôtel de Ville, l'abbé Lefebvre, qui venait d'assister à la moi't de de Launey, disait à Dusaulx (p. 301) : « Je l'ai vu tomber sans pouvoir le secourir; il se défendit comme un lion, et si dix hommes seulement s'étaient conduits de môme à la Bastille, elle n'aurait pas été prise. »
2. Les Archives du ministère de la guerre possèdent la traduction authentique du rapport écrit en allemand par le lieutenant de Flue, qui, avec un sergent, commandait les trente-deux gardes-suisses, envoyés, dans la nuit du 6 au 7 juillet, pour renforcer la garnison de la Bastille. Ce document très intéressant a été presque entier donné en 1834 dans la Revue rétrospective de Taschereau (IV, 285); puis en 1854, comme inédit, dans V Histoire des troupes étrangères au service de la France, par M. Eugène Fieffé (1,339-356). .
De Flue constate que, dès son arrivée, le 7, de Launey « lui fil voir la place, les endroits qu'il jugeait les plus faibles et par où il craignait d'être attaqué; et lui montra les précautions prises pour se mettre mieux à couvert ». Le gouverneur avait « fait monter sur les tours plusieurs voitures de pavés ». Dans la nuit du 12 au 13 furent ramenées les poudres de l'Arsenal, que les Suisses mirent en sûreté dans un souterrain, le 14 au matin.
A la députation de l'Hôtelde Ville, dont faisait partie Éthis de Corny, vers midi, « le gouverneur répondit qu'il ne pouvait rendre la place à qui que ce fût, qu'il la défendrait jusqu'au dernier moment; que cependant, pour apaiser les craintes de la bourgeoisie, il avait fait dépointer et retirer les canons. Il donna sa parole d'honneur que son intention était de n'insulter personne pourvu qu'on ne cherchât pas à s'emparer de sa place...
« A trois heures du soir, une autre troupe de bourgeois armés, appuyée par quelques gardes françaises, demanda à entrer; elle pénétra sans difficulté dans la première cour par l'Arsenal et la cour de l'Orme. Elle se porta vers le pont qui fermait la cour de l'Hôtel du Gouvernement. Le pont étant levé, les balanciers auxquels étaient attachées les chaînes furent coupés, et il tomba. La foule enfonça ensuite la porte à coups de hacbes et entra dans la cour du Gouvernement. Là, on demanda aux assaillants ce qu'ils désiraient; ils répondirent par les cris : A bas les ponts! On leur dit de se retirer, sans quoi on ferait feu. Leurs cris redoublèrent. Alors trente invalides qui étaient placés des deux côtés des portes reçurent l'ordre de tirer. La multitude riposta, non sans avoir perdu plusieurs hommes, qui tombèrent morts ou blessés sur la place; puis, se retranchant derrière les murs du chemin de ronde, elle recommença son feu; mais une nouvelle décharge la fit reculer encore. J'étais posté avec mon détachement et une dizaine d'invalides dans la cour de la Bastille en face de la porte, et j'avais derrière moi trois pièces de canon de deux livres de balles ; elles devaient être servies par douze de nos soldats, pour défendre l'entrée de la place si les portes étaient en foncées. Dans le but de contrarier ce projet, que les assiégeants paraissaient vouloir exécuter, on fit, après la seconde attaque, percer deux trous dans le pont qui était levé, afin d'y placer deux canons; mais comme la bascule du pont-levis ne permit pas d'approcher suffisamment pour les assujettir, on les remplaça par deux fusils de rempart, appelées amusettes, qui furent chargés à mitraille.
« On s'en servit peu, parce que les assiégeants devinrent plus rares sur ce point; d'ailleurs, ils avaient mis le feu à l'hôtel du gouverneur, et une fumée épaisse empêchait mes gens de les voir. Ils revinrent bientôt plus nombreux, avec trois pièces de canon et un mortier. Ces pièces furent mises en batterie dans le jardin de l'Arsenal, d'où quelques coups furent dirigés inutilement sur le fort. Le canon de la place n'y répondit que faiblement. Mais, les gardes françaises ayant tout à coup conçu le projet d'enfoncer les
Deux sentiments agitaient la multitude, rapporte le procès-verbal
des électeurs \ « la joie d'avoir vaincu et le désir de se venger On
accusait hautement M. de Flesselles.
portes, roulèrent leurs pièces dans la cour du Gouvernement, et s'apprêtèrent à les pointer.
« M. de Launej', qui vit ce mouvement du haut des tours, jugea que tout était perdu ; il descendit aussitôt, et, prenant la mèche d'une des pièces de canon, voulut mettre le feu aux poudres, ce qui eût infailliblement fait sauter une partie du faubourg Saint- Antoine. Mais deux sous-officiers l'eu empochèrent. Le tumulte allait augmentant sans cesse. Le gouverneur fit immédiatement rappeler par le tambour qu'il avait auprès de lui. A ce signal, j'allai dans les chambres faire cesser le feu. M. de Launey demanda à la garnison le parti qu'elle désirait prendre; il ajouta que, quant à lui, il n'en voyait pas d'autre que de remonter sur les tours, continuer à se battre, et se faire sauter plutôt que de se rendre à une populace qui ne manquerait pas de tout égorger.
« Cependant la foule grossissait toujours, les canons étaient pomtés, les cris: A bas les ponts ! devenaient plus menaçants. Comme si ce redoublement de fureur lui eût donné une inspiration subite, M. de Launey entra dans la salle du conseil, et écrivit un billet par lequel il annonça aux assiégeants qu'il avait vingt milliers de poudre dans la place, et que, s'ils ne voulaient accepter aucune capitulation, il ferait sauter le fort, la garnison et tout le quartier. Il me donna cet écrit à la hâte, avec ordre de le faire passer, ce que je fis, au moyen d'un de ces trous que l'on avait pratiqués dans le pont pour les fusils de rempart. Un individu s'avança sur une planche que l'on jeta sur le fossé, prit le papier et le remit à l'un des chefs des assiégeants, officier au régiment de la Reine. Celui-ci lut l'écrit à haute voix : « Foi d'officier, nous acceptons! » s'écria-t-il; mais la foule n'eut qu'un cri : Point de capitulation! à bas les ponts! Je retournai vers le gouverneur, et l'informai de ce résultat; puis je rejoignis ma troupe, attendant avec résignation que M. de Launey tînt parole et fit sauter la forteresse. Quel ne fut pas mon étonnement, lorsque je vis quatre invalides approcher des ponts, les ouvrir et les baisser. Alors la foule se rua daos les cours; on nous désarma, on s'empara de nous, on pénétra dans les appartements, on jeta les papiers des archives par les fenêtres, et les armes, les effets, l'argent, tout fut livré au pillage. On courut délivrer les pi-isonniers, que l'on croyait en grand nombre, et comme il n'y en avait que six, dont quatre faussaires et deux insensés, on demanda où étaient les autres.
« Après bien des menaces et des mauvais traitements, la fureur se calma un peu. On m'entraîna à l'Hôtel de Ville, avec ceux de ma troupe qui avaient pu rester près de moi. Pendant le trajet, le peuple ne cessa de demander que l'on me pendît. Je dois croire que, sans un chevalier de l'Arquebuse, M. Ricard, je ne serais pas arrivé vivant. M. de Launey me précédait de quelques pas. Depuis la Bastille jusqu'à l'Hôtel de Ville, la route ne fut pour lui qu'un long et cruel supplice. 11 recevait de toutes parts des coups d'épée et de baïonnette et, comme il avait la tête nue, on le distinguait aisémeni pour le frapper. L'un de ses conducteurs (Hulin), qui s'en aperçut, lui mit son chapeau sur la tête; mais, les coups s'étant dirigés sur ce particulier, le gouverneur voulut qu'il reprît son chapeau. Entre l'arcade Saint-Jean et le perron de l'Hôtel de Ville, je vis tout à coup une tête sanglante et meurtrie au bout d'un bâton : c'était celle do M. de Launey!
« Le major de Losme et l'aide-major Miray, un officier et deux soldats invalides, dont un était blessé à la tête, furent pendus ou exécutés presque au môme instant. J'étais étonné qu'on m'eût épargné. Arrivé à l'Hôtel de Ville, on me présenta à un comité qui siégeait. Pour calmer la fureur du peuple et sauver les débris de ma troupe, ainsi que mol-même, je déclarai vouloir me rendre à là Nation ; mon offre fut acceptée. On nous conduisit en triomphe au Palais-Royal, où nous fîmes le tour du jardin. Enfin, l'on fit une quête pour nous donner à souper, et l'on nous reconduisit à l'Hôtel de Ville.
« Pendant l'action, ajoute le lieutenant de Flue, il n'y eut qu'un invalide tué en haut des tours et trois ou quatre blessés. J'ai su depuis que deux de mes soldats avaient été massacrés par la populace. Quant au nombre des personnes tuées ou blessées du côté des assiégeants, on le porte à cent soixante ; mais nous nous défendîmes trop peu de temps pour que ce chiffre ne soit pas exagéré. »