‹ Les élections et les cahiers de Paris en 1789 (volume 2)Chapitre 50 sur 549 · LA PREMIÈRE ÉMEUTE APAISÉE · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE ÉMEUTE APAISÉE

cendu toute la rue Mouffetard jusqu'aux Gobelins, cherchant à faire des recrues; a dit en passant aux soldats delà caserne du régiment des gardes françaises qu'ils pouvaient demeurer tranquilles, qu'ils n'en voulaient qu'à Réveillon et ù Henriot; est revenue par la barrière du Jardin-du-Roi, la rue Saint-Victor et la rue des Fossés-Saint-Bernard, où elle a pris dans un chantier plusieurs voies de bois pour continuer de s'armer de bâtons et de bûches. Elle est allée par le pont de la Tournelle à la place de Grève, où elle s'est trouvée, disait-on, plus de trois mille pour y planter la potence si longtemps promenée. Quelques-uns d'entre eux portaient de grandes perches pour empêcher les voitures de les suivre et de les arrêter dans leur passage, et un grand nombre avaient du papier blanc au bout de leurs bâtons. Enfin, après leur expédition de la Grève, ils sont retournés au faubourg Saint- Antoine, où ils ont voulu renouveler leur tentative contre la maison du sieur Réveillon, ci-devant connue sous le nom de la Folie-Titon, rue de Montreuil; mais ils l'ont trouvée gardée. M. le duc du Ghâtelet, colonel du régiment des gardes françaises, les ayant pris par la douceur et leur ayant parlé de manière à les calmer, est enfin parvenu à les diviser et à les renvoyer chacun chez eux. Gomme le bruit de cette insurrection s'était répandu dans différents quartiers, tels que le quartier Saint-Denis, la rue Saint-Martin, on y avait fermé les boutiques, comme dans la rue Saint-Jacques, la montagne Sainte-Geneviève, etc., mais peu après elles avaient été rouvertes en partie.

« A six heures du soir l'assemblée des électeurs du Tiers État de l'intérieur de Paris, réunie dans la grande salle de l'Archevêché, y était encore occupée du scrutin pour la nomination des trente-six commissaires auxquels devait être confié le travail de la rédaction du Cahier. Sur le bruit de l'insurrection de la populace du faubourg Saint-Antoine contre le sieur Réveillon et dans la crainte que cette populace ne se portât du côté de l'Archevêché pour tenter de l'enlever du milieu des électeurs, l'assemblée avait fait demander des gardes à M. le lieutenant civil, qui lui en avait envoyé. On rapportait que le sieur Réveillon avait assuré toute l'assemblée que, loin d'avoir jamais fait le moindre tort ni le moindre mal à aucun de ses concitoyens du faubourg Saint-Antoine, il en avait paye plus de deux cents à liaison de quinze sols par jour, pendant les froids rigoureux du dernier hiver, tandis qu'ils ne pouvaient en aucune manière travailler pour lui, attendu l'influence de la grande gelée sur les couleurs qu'on employait dans tous ses ouvrages. »

L'apaisement apparent de cette première émeute est raconté dans

un imprimé de quatre pages, sorti des presses de Claude-Simon, imprimeur-libraire de l'Archevêché, et très répandu par les colporteurs, surtout dans le faubourg Saint-Antoine K

ACTE PATRIOTIQUE DE TROIS ELECTEURS DU TIERS ETAT OU LA SÉDITION DISSIPEE

« Le 27 avril, trois heures après midi, dans le moment où les électeurs assemblés s'occupaient de nommer des commissaires pour la rédaction des Cahiers, un électeur répandit la frayeur dans l'assemblée par un rapport qui n'était malheureusement que trop vrai. Il déclara que dans le faubourg Saint-Antoine environ trois mille ouvriers s'étaient réunis et projetaient de grossir leur troupe en enrôlant avec eux les ouvriers du faubourg Saint-Marceau ; que ces hommes, armés de bûches, portaient une effigie offensante pour un des membres de l'assemblée et que, par un efifet de la fureur qui les animait contre le sieur Réveillon qui, loin d'avoir des torts à leur égard, s'était montré leur bienfaiteur dans la dernière calamité, ils se proposaient de venir l'arracher de l'assemblée et de le mettre à mort.

« A ce récit on sentit qu'il était plus sage de calmer cette sédition et de prévenir cet acte de violence par la douceur qu'en appelant des hommes armés. Mais qui oserait se dévouer en allant s'opposer à une troupe égarée par la colère et par les fumées du vin? Le sieur Charton, fabricant d'étoffes et dont le zèle a alimenté depuis plusieurs années beaucoup d'ouvriers dans le faubourg Saint-Martin, offrit de s'exposer au péril attaché à une pareille mission. M. Santerre, fabricant d'étoffes, et le sieur Avrillon, huissier à cheval, suivirent un si bel exemple -. A l'instant ces trois patriotes sortirent de l'assemblée et dirigèrent leurs pas au faubourg Saint-Marceau. Ils rencontrèrent enfin cette troupe qui s'était grossie prodigieusement. Les trois électeurs patriotes l'abordèrent avec une noble assurance. D'abord les discours du sieur Charton firent quelque impression sur plusieurs des séditieux; mais d'autres, ne le connaissant pas, lui demandèrent qui il était et pourquoi il voulait les empêcher d'aller pendre le sieur Réveillon. Je suis, dit le sieur Charton, le père nourricier de plusieurs d^ entre vous, et le frère de vous tous, car nous sommes tous frères. — Eh bien, si vous êtes nos

1. D'après le même Hardy, à la date du 30 avril. L'imprimé se trouve à la Bibliothèque de la Ville (Carnavalet), n° 6460.

2. Charton, fabricant de draps, était électeur du district des Récollets; Avrillon, huissier, commissaire-prisour, de Bonne-Nouvelle; Santerre, marchand fabricant, des Filles- Dieu. Ne pas confondre ce dernier avec le bourgeois de Paris et le brasseur du même nom, électeurs du district des Lnfants-Trouvés au faubourg Saint-Antoine. V. t. H, p. 331.

LES CAUSIiS DE L'ÉMEUTE. 53

frères, embrassez-nous, répondirent ces hommes égarés. — Volontiers, leur répliqua-t-il, mais ce sera à la condilion que vous jelterez tous vos bâtons.

<( Unanimement ils les jetèrent et l'embrassèrent. Les sieurs Santerre et Avrillon faisaient et disaient la môme chose. Un vieillard, élevant la voix, s'écria : — Monsieur Charton, que voulez-vous que je fasse, moi et mes enfants, si l'on nous réduit à quinze sols par jour? Je n'ai pas de pain pour nourrir mes enfants! — A l'instant le sieur Charton tira douze livres de sa poche et les remit au vieillard en lui disant : Voilà pour vous et vos enfants! — Cet acte de bonté émut tous les spectateurs.

« Lorsque les esprits furent calmés, les trois électeurs firent comprendre à la multitude qu'elle ne rendait pas justice à M. Réveillon; que c'était un bon patriote, l'ami et le protecteur des malheureux; que son intention n'avait jamais été de réduire le salaire des ouvriers ii quinze sols, mais qu'il avait au contraire dit qu'il ferait tous ses efforts pour que l'ouvrier pût bien se nourrir avec quinze sols, et c'est là véritablement le vœu de tous les amis de l'humanité. Ces paroles bien expliquées, bien senties par la multitude, la désarmèrent. Une foule innombrable de marchands, d'ouvriers, qui tremblaient pour leurs effets, pour leurs enfants, regardant les trois électeurs comme leurs libérateurs, les embrassaient et les conduisaient avec acclamations jusqu'à la porte de l'Archevêché en s'écriant : Vivent les électeurs! Qu'ils recommandent nos intérêts au Roi!

« Les trois électeurs, rentrés dans l'assemblée, y ont rétabli le calme et ont eu le bonheur de prévenir un acte de violence épouvantable et de contribuer à mettre à l'abri de toutes attaques un de leurs confrères, qui a les plus justes droits à l'estime publique et à la reconnaissance des ouvriers. »

Un témoin oculaire, le rédacteur de VAmi du Boi, si souvent cité par les historiens contre-révolutionnaires et qui a fourni, qui fournira toujours les faits les pins probants aux amis de la Révolution, raconte à la date des 27 et 28 avril 1789 ^ :

(( Tous ces gens-là, mal vêtus, n'étaient armés que de bâtons

Lorsqu'on leur demandait la cause de leur mécontentement contre M. Réveillon , ils vous répondaient : Vivriez-vous avec quinze sous par jour? Nous croyez-vous fort heureux en ne payant le pain que trois sous et demi la livre?

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