CHAPITRE IX
LA YIE PAMISIliNNE
Ce fut le mot d'alors, il eut son heure, il donna naissance à un journal encore bien vivant, à des sports devenus classiques, à un monde qui s'est changé comme les crinolines et qui se croit tout neuf d'en être revenu aux man-j elles à gigot et à Pietro délia Francesca. Au demeurant, le mot est la seule histoire d'alors qui n'ait pas atrocement vieilli; car ce qu'il patro-j nait en ces temps s'en va pour le quart d'heure en loques très élimées. La vie parisienne de l'Empire vit tomber Longchamp, apparaître les courses de chevaux, naître les aigrefins et pépier les Gogos. Elle mit les lorettes d'auparavant sur un trône d'où leur lignée n'est point descendue, elle révéla le vélocipède, les artistes
Elle mit le théâtre à la première place, et au-
dessus de cette place les acteurs et les interprètes. En embryon, tout ce qui est notre gloriole, s'annonce sous le second Empire très formellement, avec cependant des hésitations encore et quelque discrétion; mais en arrière de toutes les aventures, en haut comme en bas, le branle du veau d'or s'inaugure. C'est le célèbre locuples esto, l'optatif byzantin; être cossu pour bien vivre, rire et conduire le temps à sa guise. La formule n'est point absolument de TEmpire, elle est de la llévolution, des agioteurs du Perron, des maréchaux du premier Napoléon, des banquiers de la Restauration et de la Monarchie de Juillet. Avec Napoléon III, elle se démocratise et tend non plus à la poule au pot pour un chacun, mais au faisan rôti et truffé. Le gain facile à qui est adroit, débrouillard et sans scrupules; d'oii les habiletés de bourse, le jeu, les grandes entreprises immobilières, et leurs corollaires : Ténormité de certaines fortunes subites, les luxes poussés à leur acuité niaise, la constitution d'une aristocratie d'argent époumonnée et stérile dès la seconde génération. Alors, dès avant la guerre, déjà les esclandres, et quelqu'un de ces chantages dont notre temps se fait une spécialité. Le dédain bien vite s'accentue pour ce
qui n'est point de rapport ; le Longchamp décoratif tombe devant le pari aux courses, comme la grisette de Déranger s'éclipse devant la fille en carrosse. A ce moment précis, Molière fut mort de faim, mais la Guérin,son ex-épouse eut eu sa Daumont, son hôtel aux Champs-Elysées et sa villa à Trouville.
Pour que le Longchamp séculaire s'abimât ainsi, presque tout à coup d'un an à l'autre, entre 1855 et 1857, il fallait des raisons graves. C'avait été depuis Louis XIV la sortie printanière des attelages, des toilettes et des cavaliers dans la direction du bois de Boulogne, aux jours saints. Le prétexte invoqué? Une visite aux reliques de l'abbaye de Longchamp; la vérité vraie, le besoin de revoir du soleil et des arbres, l'un fût-il pâle et les autres sans feuilles. La Révolution avait arrêté ces parties joyeuses, mais FEmpire les restaura avec tant d'autres histoires ; l'abbaye disparue, il restait un bois splendide aux portes mêmes de Paris, de larges pelouses où les « grandes » pouvaient laisser flotter les linons et les organdis de leurs toilettes. On restituait là, après quinze ans d'intervalle et dans d'autres atours, le joli méli-mélo de couleurs et de personnes qui ont rendu si
amusantes pour l'œil deux ou trois estampes de Debucourt. Et après Marie-Louiso, la duchesse de Berry avait couru à Longchamp, après elle la famille du roi Louis-Philippe, après encore et dans les premiers temps de leur règne Napoléon III et llmpératrice Eugénie. Quand le prince impérial était né, l'Empereur avait dû se montrer tout seul à la cérémonie, il y conduisait lui-même un phaéton, sans équipage officiel, lui perdu daîis la foule des voitures, reconnu tout juste. D'ail leurs l'intérêt n'était plus à ces petits jeux candides, la société s'en retirait pour des causes ; on disait en raison des envahissements des boutiquiers et des gens de maison. Une fois lâchés ceux-là ne se contenaient plus et il devenait indécent pour la société de se risquer parmi ces Cacchants. En fait les motifs invoqués dissimulaient très mal d'autres appétits, et l'attrait de nouveautés proches. On venait ces temps mêmes d'installer à deux pas de l'abbaye — on eut pu dire sur son domaine,— les steeple-chase anglais, et les «journées» avaient été fixées à une date plus clémente que n'était la semaine sainte. Les femmes prétextèrent alors leur crainte de risquer une heure ou deux en voiture découverte pendant
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les giboulées. Les courses serviraient mieux les coquetteries en mai ou en juin, et elles débarrasseraient le beau monde des traditionnelles cobues. L'entrée sur la pelouse, encore que réduite à dix francs pour les dames, nécessitait une dépense que les bourgeoises ne tentaient point couramment, on s'accorda donc à transposer la grande sortie Les ferveurs sportives furent dès l'abord un des moindres soucis, l'amélioration de la race cbevaline passait après tant de considérations majeures ! Ceci devint l'excuse cependant ; du moment oii le duc de Morny produisait uncbeval, où beaucoup de seigneurs opulents comme les Delamarre, les Beauvais, les Lupin, même des dames comme M""^ Latacbe de Fay engageaient leurs couleurs sur la piste, on s'abandonna de confiance.
Ce fut très exactement aux jours saints de 1 857 qu'on put juger l'ancien Longchamp à peu près défunt. Le nouvel hippodrome loué par la ville de Paris à la société des courses serait inauguré le 26 avril, et l'on venait de construire, où elles sont encore, les tribunes dessinées par Davioud et Bailly, lesquelles passaient pour le dernier mot du confort et de l'élégance. Entre les deux pavillons on avait réservé la loge impériale, et
par ci par là, pour le pittoresque on avait gardé un moulin et une ferme, seuls vestiges de Tabbaye détruite. Comme si les nouveaux maîtres eussent voulu faire disparaître jusqu'au moindre prétexte de rivalité entre leurs réunions et le pèlerinage, ils livraient aux démolisseurs les vieux pans de mur de la maison des Glarisses; le bâtiment, encore étayé des contreforts du xm^ siècle, ne montrait plus en avril 18o7 qu'un misérable pignon croulant, poussiéreux, émergeant des décombres. Devant môme que l'anéantissement devint défmitif, l'ingénieur de la ville avait établi partout aux alentours des jardins et planté des marronniers grêles, à peine plus haut qu'un homme alors, et qui aujourd'hui après ces trente-neuf ans obscurcissent la vue, et ferment le paysage du côté de la Seine.
Comme nous nous figurons mal ce coin ! Au loin le coteau de Suresnes, et sur ce coteau de vignes couronné d'arbres, deux ou trois pavillons à peine, très blancs, tout neufs, un peu dépaysés dans le vert. Peu de chemins de fer, sur la rivière des bateaux remorqués par des chevaux, et là-bas, à droite, tirant à Bagatelle, une prairie vierge où nous voyons en ce moment le Polo. Quant au reste le « Bois » est ce que
nous le retrouvons. Avec ses deux lacs, son pré Catelan réservé aux fêtes de nuit et aux concerts militaires de la garde (1). Au bout de l'allée où les promeneurs de Longchamp faisaient jadis volte-face, la cascade, surmontée de sapins étiques, de marronniers rabougris et piteux.
Quelque belle volonté qu'elles en aient les personnes de la société ne rompent point brusquement avec les usages. En dépit des attractions réservées, on fut à Longchamp dans les jours saints de 1857. On y fut moins, voilà tout. Les plus notées ne dirent pas de ces phases : Je n'irai pas à Longchamp! elles se risquèrent aux Champs-Elysées^ prirent le tour des lacs, et comme il faisait une bise du nord assez aigrelette, on rentra très vite. Tout avait été d'ailleurs suivant les prévisions. Jamais mêlée plus
1. On garde des photographies fort intéressantes autrefois offertes à TEmpereur par les frères Bisson et montrant les préparatifs d'une fête militaire au Pré- Catelan le 13 octobre 1856. Les affiches s'y peuvent lire. On y voit que les 12 régiments de la garde y feront entendre leurs musiques. Sur les arbres les annonces delà compagnie Bass, les fabricants de bière. Les gardes du bois qu'on aperçoit çà et là sont coiffés d'un shako pareil à celui des porteurs de la maison Dufayel d'aujourd'hui. La fête comporte un théâtre de magie, des marionnettes italiennes, etc., etc., le tout pour vingt sous d'entrée.
T.e duc et la duclicsse de Mornv
bigarrée ni plus bruyante ne s'était encore vue là. On s'écrasait, on se portait sous l'œil placide des gardes à cheval dont l'un que nous a conservé Delton, était bien le plus étrange sosie de TEmpereur qui fut au monde, avec ses moustaches cirées et son bicorne d'officier général. Dans les calèches beaucoup de toilettes claires, de ces chapeaux engonçants, chargés de ruches, de bavolets et de voilettes, des mantelets frileux, de toutes petites ombrelles bien impuissantes contre les grésils. Là M""* Walewska en blanc, M""^ de Las Marismas en mauve, une Brésilienne en jaune citron aperçue de loin comme un bout de soleil. Mais comme je le disais l'Impératrice manquait à la fête, aux badauds échelonnés en l'honneur d'elle sur plus de trois kilomètres, aux modistes grimpées sur des chaises à dix sous, et guettant le passage de ses franfreluches particulières. Et la phrase en rentrant le^ soir un peu désappointées : C'était bien, mais rimpératrice n'est pas venue 1 II fallait alors s'inspirer du chapeau de telle ou telle moindre, se contenter de peu, du mauve de M"® de Bassano ou des coquelicots de la maréchale Serrano. Une daumont est passée, étincelante de dorures, et dedans il y a une petite
dame noiraude en gris perle, M"^^ de Rothschild.
Alors.puisque l'Impératrice n'est point venue, c'est donc bien que Longchamp est enterré. Les gazettes en disent leurs doléances : « Ces jours s'en vont, exprime une femme auteur, ils n'ont plus une grande signification ni une grande importance. » Ceci vient d'une autre mode, celle de se rendre au bois à cheval dès les premiers beaux jours, en des costumes d'amazone fournis par Minister de Londres, au goCit puritain quaker et revêche. L'amazone de ce temps n'a point de grâce; on lui voit sur ses bandeaux soufflés un feutre à fond bas, à larges ailes auréolées d'une longue plume. Et l'on porte des cols d'homme, une veste à manches pagodes, des manchettes de batiste très bouffantes fixées sous la manche par des élastiques en forme de jarretières. La robe ample ne permet guère les crinolines, mais comme on se doit aux usages, on supplée aux cages par des formes en crin plus souples et laissant une meilleure assiette sur la selle. Ainsi habillée l'Impératrice elle-même donnait l'impression d'une personne massive; elle ne s'y attarda pas; très vite elle fit retour aux manches serrées, à la taille guepée, elle
reprit le chapeau haut de forme voilé d'une gaze. Instinctivement elle se soumettait aux esthétiques aimables de la Restauration, jadis célébrées par Horace Yernet ou Lami, qui imposaient au buste une ligne souple et des crâneries cavalières. « Longchamp est bien mort s'écrie un lyrique, la mode n'est plus là, mais aux courses et à la promenade solitaire 1 »
Il n'était point rare que dans les belles matinées de mars ou d'avril, la souveraine des Français s'échappât à cheval, suivie d'un jockey du vieux style, et gagnât le hois par les routes détournées. Une bonne galoppe de deux heures, le tour du lac, une visite à la mare d'iVuteuil, et parles quais, la rentrée aux Tuileries. Alors elle s'est désintéressée du Longchamp, qui n'est pas de son goût et l'ennuie. On a pour elle in venté d'autres déduits galants; elle s'y attache comme à une trouvaille bien personnelle, et tout à fait de son époque. A la façon des jeunes femmes elle se condamnerait volontiers aux restitutions historiques d'un siècle ou deux en arrière; elle a horreur du suranné et du vieillot. Longchamp est Louis-Philippe, et le « Louis- Philippe » est en i8o7 à peu près ce que serait pour nous un retour aux colifichets d'après
la guerre. Tout est là, on ne le dit pas, on ne le devine guère, Tlmpératrice même ne se le fût point facilement avoué, mais elle fait l'impossible pour s'y soustraire.
Oh! pas une Cour bourgeoise surtout! Le mot n'est pas prononcé, il est sous-entendu; et pour n'avoir pas une Cour popote, train-train et bonasse, on s'évertue. Les élégantes qui ne sont point venues à Longchamp ont des raisons ; il leur faut se garder d'accidents pour les fêtes. L'année 18o7 s'annonce mieux que la précédente; on a oublié les inondations terribles de 1856, l'assassinat de 1" archevêque, par l'abbé Verger. On a eu aux Tuileries un bal merveilleux, et ce bal a été le vrai départ de l'esprit nouveau vers les kermesses officielles, depuis si souvent reprochées (1). Très récemment, en plein carême, les soirées travesties ont mis le monde brillant à l'envers : il y en a eu ici ou là, au ministère des Affaires Etrangères surtout, oii les Walewski ressuscitèrent le xvni^ siècle, en l'honneur de leurs hôtes. Devant l'engoue-
1. En janvier 1857, à quelques jours de l'assassinat de Tarchevêque. L'Impératrice apparaît dans ce bal coiffée de plantes aquatiques, vêtue d'une robe de crêpe blanc à volants, et d'un corsage en velours vert.
Madame la comtesse Walewska en toilette de ville
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ment des crinolines, les souvenirs Pompadour s'imposaient ; sans s'être aucunement entendues la plupart des invités étaient apparues en Louis XV. Marquises rocailles, la princesse Mathilde, la princesse Murât, la princesse Poniatowska. M'^^ Louise Magnan portait le délicieux habit de chasse, autrefois donné par Watteau dans le portrait de M™^ de Yermenton. ]y|mc Dubois de Lestang était aussi en Louis XV, mais en grisette de la régence, avec un négligé bourgeois inspiré de Jeaural. Si l'on n'était Louis XV on allait jusqu'à Louis XYL pour outrer davantage ses paniers, comme la générale Fleury en dame de la reine Marie- Antoinette d'après Moreau le jeune. Une seule personne s'est osée affranchir des crinolines, une seule, mais elle est l'originalité môme et la contradiction innée. C'est M""^ de Castiglione, beauté énigmatique arrangée en châtelaine, couronnée de petits cœurs, les cheveux épars, la robe armoriée, serrée, tombant en gros plis lourds. D'autres ont comme eiJe ressuscité les fanfreluches du temps d'Agnès Sorel ou de la reine Marie d'Anjou, 'les hennins, les cottes brodées à leur blason, on ihl la belle maréchale Serrano entre autref-. Mais celle-ci n'a su se
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garder, elle a franchement affublé son personnage d'une cage ébouriffante. La princesse Gallinaki a pareillement imposé des paniers à Marie de Médicis, laquelle se contentait d'une vertugade aux hanches.
La maîtresse de maison M""^ Walewska, commanda les admirations. Elle apparut en Diane chasseresse, une Diane des ballets royaux du xvni'' siècle, suivant l'un des jolis thèmes fournis aux Menus-Plaisirs du roi, par le dessinateur Boquet. Sauf la coiffure, trop réellement moderne, « trop Leroy », on l'eut dite sortie d'un menuet de Gochin pour venir saluer la compagnie. Mais on la voyait racheter les imperfections du détail par une admirable distinction, et le quelque chose de provocant venu de ses sveltesses et de son prohl mince. Gom bien différentes en ces fêtes de la grande dame étoffée, enfouie dans ses manteaux de ville, ses robes ballonnées, le visage caché par une capote inimaginable! Une photographie d'elle serait à faire peur, tant elle a de peine à rejoindre son manchon emporté loin, loin, par ses crinolines monstres. Aussi ne la voit-on guère qu'en voiture, émergeant de ses robes comme les petites filles subitement accroupies après
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avoir tourné sur elles-mêmes « pour faire un fromage ». Elle n'est la vraie grande clame que clans les bals, et réclat de sa fête laissera aux contemporaines une extase spéciale, celle d'avoir assisté à un « commencement » à un point de départ mondain, prescjue à une révolution, ou même aune restauration de traditions perdues. Si les maréchaux et le souverain sont en domino, eux aussi ressuscitent un genre ; Louis XVI et ses frères n'allaient jamais autrement aux divertissements costumés. Les jeunes gens ont d'ailleurs fourni la note gaie et brillante; M. d'Agnado envalaque.iV. de Rothschild en grec moderne, le prince de Reuss et le prince Karoly en riverains du Danube.
Une fois réinstallés chez nous, les travestis cmt la faveur très vite ; ils préparent doucement les tableaux vivants de bientôt aux Tuileries, ils inspirent aux artistes et aux maîtres de maison les idées les plus folles et les plus jolies. Ainsi, clans l'hiver de 18GI , les Bassano auront un quadrille en traîneaux de la plus exquise bouffonnerie, chacun des cjuatre traîneaux portant une dame et remorqué par un cavalier en costume polonais. Le jeu est de circonstance, il fait au dehors une température sibérienne, jamais
on ne fut plus en joie. Chez les Walewski encore, les maîtres du genre, une autre réunion, cette fois à l'hôtel du Ministère d'Etat. On est à la fantaisie et au mélange, à la Tour de Babel de tous les habits et de toutes les couleurs. j^jme ^Yalewska allégorise le froid sous une robe de dentelles noires, la tête chargée de frimas. La princesse Troubetzkoï est en papillon du printemps. M"' de Bourgoing en place forte, M"° Erlanger en feu, M""^ Podestad en clair de lune; un homme est en Peau-Rouge, un autre en mandarin. Vers la fin des danses un domino bleu apparaît, il ne se démasque devant personne, nul ne le reconnaît, on le soupçonne être un très grand personnage. Lui s'amuse du jeu, passe gravement, salue les femmes avec cérémonie, et se retire. C'est l'Empereur, à moins que ce ne soit M. de Gallifet.
1857 fut en sincérité la grande année festoyante et paradante. A peine la saison était-elle arrêtée par les carillons de Pâques, que la première journée des courses, le premier véritable grand prix ramenait à Longchamp les dédaigneux de la semaine sainte. Puis en mai et en
juin, coup sur coup, deux occasions inattendues d'escapade mondaine. Le grand-duc Constantin de Russie et le roi Maximilien de Bavière visitèrent Paris, furent reçus en souverains et les galas reprirent de plus belle. Pour le grandduc, on eut revue à Vincennes, chasse impériale à Fontainebleau en tenue de vénerie, hommes et femmes coiffés de lampions ; le soir, curée aux flambeaux d'un pauvre animal assassiné par les gardes, parce que le dix-cors de chasse ne s'étant point soucié de faire sa cour au prince, il a fallu le suppléer à la dernière minute.
Le roi Maximilien arriva un peu plus tard, en juin, et il réjouit fort la cour et la ville. Assez grand, très chauve, habillé d'une tunique de ténor d'opéra, il offrait comme antithèse à ses dorures, la mine résignée et. mélancolique d'un seigneur inamusable. En son honneur la ville de Paris organisa un bal que la princesse Matl)ilde et lui ouvrirent, le roi en son uniforme étincelant, la princesse revêtue d'une robe moussue en deux jupes semées de broderies, avec sur ses cheveux le coquet diadème qu'on lui peut voir à Versailles en un tablcau de Giraud. Dans l'assemblée c'était
partout les toilettes raffinées où les garnitures en feuillage aquatique commencèrent leur réputation. Bien des jolies naïades entrevues là pour la première fois, s'en iront tantôt prendre une importance et se classer au meilleur rang de la Cour. Une majorité d'elles sont dans l'instant de très jeunes femmes, « des chrysalides » disent les impertinents, qui guettent l'occasion de secouer leurs ailes, et elles les secouent fiévreusement cette soirée-là, dans leur assaut de coquetteries, d'esprit et de séductions. Voici la seconde génération partie, celle des cocodettes de demain, le clan des « vraies Empire », des tableaux vivants et des « Compiègnes » fm de règne. Elles ont toutes tant de jeunesse et de foi neuve, qu'il faut le grand soleil matinal de juin pour les chasser des quadrilles.
On les retrouvera les unes et les autres, transformées par la tenue de ville, dans leurs dentelles, sous leurs plumes, courant à Longchamp dans leur Victoria de promenade. C'est le soir oli l'Empereur offre au roi Bavière une revue de la garde sur la piste des courses récemment inaugurée. Sous la conduite du maréchal Magnan les troupes sont venues se ran-
ger dès quatre heures du soir, prendre leur ordre de bataille, former des carres et défiler au pas. Le spectacle est inhabituel à cette place, il n'a point le succès populaire et démocratique des revues d'à présent. La tribune sera alors peu garnie, les pelouses veuves de curieux, et le service d'ordre a maintenu en dehors de l'enceinte les calèches où les dames s'ennuient. Des photographies instantanées ont surpris ces longues files arrêtées, rangées au long des petits marronniers de M. Alphand. Tout auprès la note triste de l'ancien couvent que les démolisseurs ont entamé et réduit à son squelette. Dans le fond du tableau, faisant face aux tribunes le maréchal Magnan découpant son parnache blanc sur le sombre. L'Empereur, l'Impératrice, le roi de Bavière sont debout dans leur loge; ils ont près d'eux le petit prince sur les bras de sa gouvernante; mais comme les entrées ont été chichement réparties, ils ont l'air tout seuls, abandonnés, tandis qu'au loin la foule élégante trépigne et se lamente. Toute la plaine est couverte de troupes, les zouaves et leurs turbans blancs, la gendarmerie d'élite et ses bonnets à poils noirs, les lanciers avec plastrons clairs, les
chasseurs à pied, l'artillerie, et quelque part, trois cantinières jolies, coiffées du turban des zouaves, qui sont l'épisode capital pour les badauds tenus à l'écart.
Voilà donc bien la gentry de l'Empire, comme elle veut être, accommodée suivant ses goûts secrets ; nous aurions mauvaise grâce à lui en faire la guerre mais elle-même ne se saurait soustraire aux constatations brutales de la photographie. Tant que ces belles femmes nous viennent sous forme de figurines de mode on peut douter que jamais elles eussent été à ce point différentes de nous autres ; le dessinateur a pu se tromper et exagérer les tendances. Au contraire l'objectif de Pierson ou de Bisson les prend au vol, et ne leurôte ni ne leur ajoute rien. Elles sont en 1857, à leur zénith, ce que nous les apercevons dans leur calèche à la revue du roi de Bavière; ou chez Disdéri, ce qu'elles ont su imaginer de plus galant pour leur pose personnelle. Prenons les mieux classées d'entre elles. M""" Walewska, M^^^ Serrano, l'Impératrice même, ou la duchesse d'Albe; les unes et les autres sont les meilleurs modèles de
la recherche précieuse, et de la rare élégance. Palmyre, M""' Vigiion ou Leroy le coiffeur ont pour leur service tenté et résolu ces extraordinaires tours de force. Et cependant leur grâce alors si vantée nous cause une souleur. Il nous manque le sens d'époque, nous nous sommes déshabitués, et de voir l'Impératrice en robe ample en son cachemire blanc tombant des épaules jusqu'à terre, nous convenons difficilement qu'elle eut été pour son temps la déesse qu'on a dite. Une fois Disdéri la photographie de dos accoudée à une portière; on la croirait dilforme ou tout au moins une dame très opulente. C'est le cas aussi de la maréchale Pélissier, de la duchesse de Hamilton, et de cette ravissante femme, M""^ de La Tour Maubourg, si définitive en toutes choses. L'objectif a-t-il déformé et enlaidi, comme le prétendent les moroses? Il ne le faut pas croire. Mais si l'on juge par la photographie d'à présent, on se fait une philosophie. Ce qu'il fallait admirer de ce monde étincelant, ce n'étaient ni les décorations splendides, ni la beauté rigoureuse et arrcHée; l'immobilité a ses décevances. Au contraire dans la vie ces mêmes personnes engoncées et raides, revendiquaient pour elles
seules et accaparaient l'intérêt. Gomme Marie- Antoinette avait su rendre agréables ses échafaudages de cheveux et ses paniers démesurés, l'Impératrice jouait à ravir de ses toilettes lourdes, et ses allures savantes en faisaient oublier l'ennui.
11 s'ensuit que ceux qui ont pu approcher les artistes adorables que furent ces élégantes dans leur épanouissement, en gardent une sensation fort opposée à celle ressentie en face de leurs portraits. C'était, dans leurs calèches découvertes, une floraison de nuances jolies, encadrant et animant les inflexions charmantes du buste, les saints mutins, les petites mines chiffonnées. Il sortait de là une impression de càlinerics d'autant plus explicable que ce buste émergeait seul. Car il le faut redire, le profil bouillonné des jupes répondait mal aux caresses d'en haut. Paul d'Ivoi assure que la rage du ballon avait un but, celui de mettre une bonne fois la démarcation entre les femmes possédant voiture et les bourgeoises condamnées aux fiacres et aux courses à pied. Celles-là devaient porter les crinolines les plus sottes qui avaient moyen de les promener sans gêner personne; et comme au bon temps des châte-
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laines armoriées, on eut d'une façon péremptoire sépare les classes l'une des autres. Bon ceci au temps des croisades, mais sous l'Empire ! Sous le régime démocratique oii Cora Pearl et jyjme ^Q Païva pouvaient se mêler aux duchesses dans les hasards des promenades 1 L'une et l'autre eurent, au bel instant des crinolines, l'attirail le plus majestueux tant en robes qu'en attelages. A ce compte elles eussent été au premier échelon des aristocraties.
Qu'il en soit d'une raison ou d'une autre, peut-être même sans raison du tout, les courses remplacèrent Longchamp dès l'année 1857. Et il en fut alors de la passion des chevaux comme plus tard de la vélocipédie; d'abord une curiosité du nouveau, une amusette de parade; au bal ou bien aux courses la mondaine était assurée de ne frôler que des gens comme il faut, et d'apparence au moins tenus sur le meilleur ton. On no se doutait point encore qu'après trentecinq ans, les mômes « récréations » s'en iraient rouh r dans les jeux bCtes, les paris mutuels et les Iricluries. Assurément ni la Cour ni les coquettes ne devmèrent la partie engagée; on donnait la préférence lux courses sur Longchamp justement pour les motifs qui firent
revenir à Longchamp par mépris des courses. La procession des modes s'y colorait d'un prétexte. On avait, en fin de compte, l'excuse de se promener sur les pelouses, et de continuer l'escarmouche d'élégance commencée en voiture. On n'assurerait pas que les femmes gagnassent de s'offrir ainsi dans leur ampleur, car cela n'était de vérité ni vrai ni seyant. Partout sur le ring d'énormes clochettes minces par en haut, se gênant l'une Tautre, comme si la Cour de Marie Leczinska se fut subitement retrouvée en un coin de prairie. Il s y ajoutait l'étrangeté des seigneurs de la récente observance, sanglés dans leurs redingotes de demisolde, couronnés de tuyaux de poêle noirs ou gris, gris en soie pelucheuse, ébouriffée, avec d'étourdissantes ailes, pareils à celui de Got à la Comédie-Française dans son rôle du Major, Toute cette jeunesse dorée, dandys, lions, merveilleux ont adopté un idéal plastique, celui qu'on soupçonnait le moins, l'Empereur ! L'Empereur que le duc de Morny double avec autrement d'impertinence et de chic. On emprunte à ce dernier, en honneur de l'autre, les accroche-cœurs, les moustaches cirées et l'impériale. De nos jours le type en est tombé dans les
héros secondaires de la police, et encore se faitil clairsemé; c'était dans ce moment le dernier, le suprême bon genre, quasiment l'uniforme officiel des personnages du bel air. Cependant il y avait jusqu'à trois façons de se montrer distingué de visage; ou celle que nous disons, ou les favoris de M. de Persigny, ou le menton rasé du comte Walewski qui en gardait les usages vieillis pour mieux accentuer une ressemblance flatteuse. Quelques attardés s'en tenaient à la barbe auvergnate, nettement tranchée aux joues et aux lèvres comme le pauvre homme, M. de Païva, marié à qui vous savez, lequel, en dépit de ses décorations, serait, chez nous autres, un porteur d'eau très incontestable.
Les courses eurent pour le badaud parisien l'intérêt particulier d'apercevoir, au moins, une fois lan le monde officiel, à la file des Champs- Elysées, sans l'intrusion malencontreuse des tapissières ni des coucous de Longchamp. En moins de deux saisons le spectacle s'est déplacé, l'opinion part sur de nouvelles curiosité, et dès la victoire de Gladiateur les courses du bois de Boulogne auront triomphé des traditions pieuses. Un parisien de maintenant ignore
jusqu'à l'existence du Longcliamp antique, l'extraordinaire chevauchée de toute une population sceptique vers un couvent de nonnes oii l'on avait, bien dans le temps, ouï des cantiques et reçu la bénédiction. M"^^ de Mainte non, Marie- Antoinette, la duchesse de Berry en avaient été des fidèles observantes. Nous les verrions, pour le quart d'heure, courir au grand Prix et parier sur les couleurs amies. Bien mieux — les autres peut-être non — mais la duchesse de Berry sûrement fût montée à bicyclette, elle eut donné la réplique aux trois dames du second Empire, maintenant grands-mères et qui s'en vont, chaque matinée de printemps, pédaler aux bons coins de leur jeunesse.
Si l'on prend la peine de bien observer, tous les flonflons, les partis pris, les engoûments ou les dédains du régime impérial s'essorent aussitôt la Crimée finie, après les traités, quand les gens de finance inaugurent leur bataille. Ceci parmi les incohérences de direction, sans but déterminé, comme le vent pousse. Nulle passion d'art, rien qui donne à ces frénésies somptuaires la note relevée et doucement pas-
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sionnée. C'est de jouir qu'il s'agit, et de jouir vite, au hasard des aventures, en gens pressés qui savent la minute courte et l.e jeu plein de fortunes. Alors si quelque romantique fatal et intransigeant, Wagner, par exemple, risque dans le brouhaha et les fariboles une note grave et hautaine, on le conspue. Foin des sévères et des apôtres; les réformateurs qu'on aime sont ceux du rire et de la cabriole. Deux Allemands sont là qui, chacun dans leur genre, ont bousculé les idées. L'un est OfTenbach qui tient pour la folie électrique, le diable au corps ; Tautre, Wagner, religieux, trouvère au bon sens, mais dédaigneux des farces. Wagner est Barrabas; on a subi son Tannhaiiscr qu'une très grande dame honore de son appui, mais rentraînement est pour l'autre, celui dont la langue musicale n'exige que très peu d'efforts pour être comprise et adaptée aux cascades régnantes.
Wagner est pourtant chez nous, il fallait qu'il y fût; non que ceux là môme qui le prônaient engoùtassentabsolument les allures, mais ngeuls très inconscients des choses, ces admirateurs ajoutaient un nouveau facteur aux préludes du drame : Guillaume, Bismarck, Wagner
OU Mommsen paradant au lever du rideau, reîtres ou histrions, et n'allant plus apparaître qu'au final pour l'apothéose, nous par terre, eux grandis, décuplés et par une étrange force contraignant nos extases. Car, déjà, ce Wagner étonne s'il déplaît, avec ses rohes de dentiste et ses toques d'orviétan, des Français ont sur lui le don de prophétie, témoin Walleyres, qui en écrivait ces phrases: «M. Wagner n'aura pas un succès de vogue emporté à la pointe de Tarchet, voilà pourquoi un jour, je ne sais lequel, il régnera souverainement sur rAllemagne et sur la France. Nous ne verrons pas cette aurore, ni vous ni moi peut-être, qu'importe si de loin nous lavons saluée ! »
Voilà dans son injustice et sa radieuse inconséquence la vie parisienne de l'Empire, dansant la ronde du veau d'or au bruit ahurissant des quadrilles, risquant un œil dans les cafés concerts, processionnant aux courses, et traitant en dèmi-dieux ceux qui lui voudront tantôt porter noise. Paris est pour l'étranger comme la Rome antique, l'endroit où les Gaulois chevelus voyaient tomber leurs crinières, oii l'Africain rude s'amollissait, quitte, au beau temps des jalousies retrouvées et des concupiscences,
à s'en aller quérir main forte chez soi et à revenir casser les marbres et démolir les palais. Les Romains, tout occupés à leurs cirques, endormis sur leurs trésors, éreintés par les vices capitaux et les danses, n entendaient point les voix... Paris de l'Empire non plus guère.