‹ Les élégances du Second EmpireChapitre 34 sur 35 · S. SI · texte numérisé non relu

S. SI

et des moins bégueules pourtant en a un hautle-corps. Chacune chez soi, dans l'intimité, est une femme bien élevée, souvent très excellente maman; amarrée aux autres, c'est le diable.

Les cocodettes ontun jeu, celui des charades. Vous connaissez la petite scie innocente : mon premier a la pierre, mon second, aussi la maladie de la pierre, mon tout également la maladie de la pierre. M. Haussmann est le mot de la charade, mais les développements gaulois en sont donnés en présence de l'Impératrice qui en rit follement. Le plaisant de l'histoire est d'attribuer chacune de ces calembredaines à Victor Hugo. Au jeu des mots historiques on en entend d'autres et de très inattendus. — La garde meurt et ne se rend pas ! s'écrie une dame qui a deviné une demande. -Mange ! riposte une marquise blonde. Voici une précision, eussent dit nos pères. Où diable la belle dame avait-elle appris l'histoire? Toujours dans Victor Hugo, il faut bien croire... (4).

\. I.e piquant était que ces jeux eussent pour auditeur l'abbé Hauer, isra élite converti, habillé chez Worth d'une soutane bleue, et Ueuraut les parfums rares. On n'a pas oublié l'odyssée singulière de ce personnage depuis ; la robe bleue est allée rejoindre les convictions religieuses aux orties.

222 LES ÉLÉGAiXCES

Ce qu'est une représentation au théâtre de Compiègne? Un peu, beaucoup, passionnément un retour aux spectacles donnés par Napoléon I" sur la scène des Tuileries. La salle est de deux rangs de balcons, d'un amphithéâtre et d'un parterre. Au premier rang des galeries, face au rideau, la grande loge impériale, de plus de cent cinquante places, où s'asseyaient les souverains, leurs invités princiers, les grands officiers et les dames de la Cour. A droite et à gauche des balcons, les femmes du bon ton, nobles des environs, ralliées, femmes de fonctionnaires ou d'officiers; dans le pourtour d'en haut le moindre gibier, avec, sur le devant, toutes les dames décolletées, scintillantes, et derrière les habits noirs lugubres, rejetés loin des yeux, et parqués en dehors des lumières. Au parterre, les uniformes mineurs ; à Tamphithéâtre, les majeurs, dans un mêli-mêlo civil et militaire tout à fait réjouissant. Quand neuf heures son-J naient, un personnage infiniment sérieux s'avançait au rebord de la loge impériale : c'était! M. Bacciochi, il annonçait TEmpereur. Tout aussitôt un remue-ménage fou, un froufrou singulier de robes, elles assistants tournant lej dos à la scène se levaient pour saluer Leurs |

Majestés. Napoléon et l'Impératrice s'inclinaient à droite et à gauche et prenaient place en leurs deux fauteuils, oii on les voyait tout petits, tant ces fauteuils étaient grands. Si quelque roi assistait au spectacle, son siège était au milieu, et tantôt un essaim de jolies personnes occupaient les places libres des deux côtés. Ici les cocodettes ne se fussent point reconnues ; toutes réservées, sérieuses, à peine glissant un mot drôle, mais sans rire derrière Téventail, on les voyait « de cour » ces jours-là et les plus sévères beautés qui fussent au monde. Quant au reste des assistants, leur réception était subordonnée au choix du grand chambellan. Il en venait du bout de l'univers avec des poulets de recommandation pressante ; mais le duc de Bassano avait un flair très en éveil sur la qualité des êtres; comme l'entrée au théâtre n'était pas subordonnée à la réception au château, il jugeaitl'aiïaire d'un coup d'œil, et au risque d'une haine farouche, refusait le visa aux réputations frelatées.

A peine installé, l'Empereur commençait son petit jeu drôle ; il s'armait d'une jumelle et dans le rang des belles inconnues guettait une héroïne. Malicieusement, et se sachant observé.

il arrêtait dix minutes son regard sur telle ou telle, la quittant pour y revenir, et plus il sentait l'auditoire intéressé, plus il outrait sa poursuite galante. Ironiste froid pourtant, il égarait les courtisans sur de fausses pistes, comme un soir qu'il ne quitta pas de sa lorgnette la femme d'un maire voisin, personne plutôt mûre et couperosée, avec, sur le bout du nez, une verrue surmontée d'un m gnon fagot de poils roux. Jamais il n'intrigua davantage, il le sut et il eut son gros rire bonhomme qui le remuait de la base au faîte.

De préférence, la pièce donnée était de l'un des auteurs invités ce jour-là. C'était la façon de lui faire fête et de se l'attacher à toujours. Les actrices du Théâtre Français étaient complimentées ensuite par l'Empereur; il ne le faisait que pour elles, à cause des hiérarchies. S'il en complimentait d'autres, c'était à la façon d( son oncle avec George. Au fond, tout ce qui l'attirait au théâtre ferait, dans l'instant, trépij gner nos contemporains; c'était le mot, Thistoire drôle, le coup de pied de Schneider 01 les papelardises de Séraphine. Et puis, il abominait la musique, et si l'opéra-comique n'était jamais appelé à Compiègne, le Palais-Royal y

Sarah iJcinhardt en 1867

venait deux ou trois fois la saison, le Vaudeville deux fois. Ce triste, aux yeux gris indifférents, avait une façon de se récréer en dedans; il n'osait pas toujours rire parce que son rire bourgeois le faisait pleurer, et qu'il en avait honte; mais, intérieurement, il était joyeux, joyeux, et il ne pensait plus à rien.

Le plus ordinairement, les journées qui suivaient étaient réservées aux stations archéologiques, une visite à Pierrefonds, un pèlerinage aux camps romains de la contrée ou, pour bien peu, un savant avisé vous eût montré le squelette du grand César. L'archéologie impériale, comme la vénerie, comme l'architecture, ne souffrait pas d'anicroches. On avait toujours un cerf à riiallali, et toujours le casque ou la bisaiguë souhaitables dans une fouille. Les Compiègnes accréditèrent dans le monde nombre de ces anachronismes dont les bien renseignés s'amusaient au moins autant que le souverain historien à la Leçon de grammaire de Labiche. Le vase lacrymatoire de la Décadence n'eùt-il pas son origine-là? Après tout, on avait bien montré au roi soleil, à Louis XIV lui-même, de faux ambassadeurs persans : la foi sauve en pareil cas.

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