Les elégies et les sonnets de Lovïze Labé, lionnoize
n, A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE SIX EXEMPLAIRES SUR JAPON IMPÉRIAL NUMÉROTÉS DE I A 6 ET 12 EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE NUMÉROTÉS DE 7 A l8.
11 n'est pas de période, dans l'histoire de notre littérature lyonnaise, aussi prospère, aussi féconde en œuvres et, pour tout dire, aussi brillante que celle qui s'étend des premières années du xvi^ siècle à 1562, date de la publication du Microcosme de Maurice Scève et de la révolte des protestants à l'aide des troupes du baron des Adrets.
M. Ferdinand Brunetière, un des rares critiques officiels qui aient daigné s'occuper de l'école lyonnaise, a donc eu raison d'écrire : « On exagérerait à peine si l'on disait de la ville de Lyon qu'elle était vraiment alors (vers le milieu du xvie siècle^,
pour la seconde fois dans l'histoire, autant et plus que Paris même, la capitale intellectuelle et poétique de la France. » (i) Le plus récent comme le plus averti des biographes de Maurice Scève, M. Albert Baur, pense de même. (2)
Cette situation littéraire privilégiée est due à plusieurs causes: économiques, sociales et morales, et l'on ne comprendrait rien au tempérament si original de Louise Labé si l'on n'en énumérait ici quelques unes.
(i) Ferdinand Brunetiére : La PUiaie française, L'Ecole lyonnaise, Kevut des Deux Mondes, 15 décembre 1900.
(2) Albert Baur : Maurice Scève et U Renaissance htmnaise. Chaœp'on, Pins 1.9c 6.
Par sa position géographique Lyon s'offrit, dès le Moyen Age, comme un centre de commerce de premier ordre. Située aux frontières de la France, du Dauphiné et de la Savoie, sur deux fleuves navigables qui la mettaient en communication directe avec la Bourgogne, la Suisse et la Provence, cette ville privilégiée était en même temps la porte principale du commerce italien avec le nord de la France, les Pays-Bas et une partie considérable de l'Allemagne.
Les financiers les plus habiles à cette époque et les plus influents, les Florentins, ne tardèrent pas à fonder à Lyon, dès le milieu du xv« siècle des succursales de leurs banques. Des échanges incessants s'établirent avec l'Italie. D'autre part Lyon fut choisie, lors de l'expédition de Charles viir, comme base des opérations. Là se croisaient, en eflfet, les routes par où arrivaient les différentes parties de l'armée du roi de France.
12 LOUISE LABE
La cour faisait de fréquents séjours dans la ville. Sous Louis XII elle fut même plus souvent à Lyon qu'à Paris, ainsi que sous François i. Il en résulta une certaine émulation entre lyonnais et parisiens, lesquels considéraient avec jalousie cette préférence. Des fêtes magnifiques s'organisaient, rehaussées par le luxe, la beauté et la multitude des femmes richement parées. Comme la noblesse était en très petite quantité à Lyon, les femmes des bourgeois notables prirent part à ces réjouissances et retirèrent de cette vie brillante des manières délicates et une façon distinguée de s'intéresser aux choses de l'esprit.
Par le contact avec la joie et avec l'Italie s'introduit ici une nouvelle forme de penser et de sentir. On a très finement remarqué que la Renaissance ne s'est pas implantée à L3'on au moyen de livres et de sociétés pédantes, mais par la vie sociale, « par des rapports directs avec des hommes du monde... et elle s'est développée sous l'influence de l'art et du luxe italien, dans une société qui s'adonnait à la gaité et à des fêtes auxquelles les femmes prenaient part... Voilà pourquoi, ajoute M. Baur, (i) la Renaissance lyonnaise est polie, galante, sans aucune inclination à la gauloiserie du
I) ÂlDert Eâ'ir : »fus ctt p. (.
Moyen Age, bien différente de celle du nord de la France qui a fait naître Rabelais et la plupart des humanistes français... Voilà aussi pourquoi les femmes prennent une part si vive à la vie littéraire de Lyon, beaucoup plus que dans aucune autre ville de la France. »
On comprend, dès lors, avec quelle force a grandi à Lyon le goût des belles lettres, facilité encore par l'extraordinaire développement de l'imprimerie dans notre ville. Des typographes tels que Seb. Gryphe, Jean de Tournes, Jean Frellon qui hébergeait Calvin, Etienne Dolet correcteur chez Gryphe, François Juste l'éditeur de Rabelais, tout dévoués à l'œuvre de Renaissance, ne pouvaient qu'attirer les érudits et les humanistes.
Ceux-ci affluèrent en grand nombre. Bonaventure des Périers demeurait à Lyon depuis 1535 pour collaborer avec Dolet à la publication des Commentaires de la langue latine. Rabelais y séjourne depuis l'été 1532 jusque vers la fin de 1538. Il remplit ses fonctions de médecin à l'Hôtel-Dieu avec si peu de zèle qu'il se voit congédié. C'est durant son séjour à Lyon qu'il lui nait un fils naturel — Théodule Rabelais — qui ne vécut que deux ans, mais que son père reconnut en lui donnant son nom. Marot vient en 153e à Lyon. Il est tellement enchanté de
14 LOUISE LABE
la société mondaine de cette ville, des amitiés littéraires, des femmes charmantes et habiles en amour — en particulier de Jeanne Gaillarde — qu'il y retourne à plusieurs reprises et que chaque fois il la quitte à regret.
Adieu Lyon qui ne morJs point Lyon plus donz qae cent pu:elles. . .
N'oublions ni Lemaire des Belges, ni Mellin de Saint-Gelais, ni Antoine du Moulin, ni Olivier de Magny, ni notre grand Maurice Scève. Illustres prosateurs ou poètes, érudits ou humanistes, archéologues ou artistes, collectionneurs ou mécènes se donnèrent rendez-vous à Lyon où, par surcroit, régnait une grande liberté religieuse et une complète indépendance de pensée.
De ces influences combinées devait naître une doctrine nouvelle qui a beaucoup contribué à l'élaboration d'un idéal tout neuf de l'amour, de la femme, de l'amitié, de la vertu : le Platonisme.
Cette religion de la beauté avait été importée à Lyon par les Florentins. Il y aurait, à ce sujet, une curieuse étude à tenter des différences entre le platonisme lyonnais et celui du nord de la France: celui-ci plus scientifique, plus directement poussé Ters l'hellénisme et l'imitation de Platon ; celui-là
plus italien, plus enclin aux questions de sentiment et à la joie de vivre. Le platonisme du nord fut introduit à Lyon par Marguerite de Navarre dont la cour était le foyer de la nouvelle doctrine. Le platonisme lyonnais antérieur ne repose pas d'abord sur l'étude des œuvres de Platon, mais sur l'imitation des usages de la société florentine et sur la connaissance intime de quelques œuvres de la littérature italienne, telle que le Cortegiano (i) de Baldassar Castiglione, Y Hécatomphile (2) de Léon Baptiste Alberti et surtout le Can:{ionere de Pétrarque.
« Le platonisme ne fit que rendre plus vive la vie sociale que l'italianisme et la longue période de fêtes avaient éveillée à Lyon. On se réunissait dans des salons et, chose remarquable, c'est déjà la maîtresse de la maison qui préside aux réunions. » Madame du Perron a eu son cercle littéraire ; Louise Labé et bien d'autres auront le leur, où les gens d'esprit se feront gloire de défiler.
Nous voyons ainsi renaître l'idéal de la galanterie chevaleresque et un nouveau code d'amour
(i) Lt Cortegiano eut deux éditions lyonnaises en 1557 et 1558. (2) Hècatomfhile, Lyon, Juste, JS34.
l6 LOUISE LABÊ
se composer. Toute femme qui veut passer pour instruite s'essaye à la corresponnance poétique, chante et joue du luth. Ce féminisme de bon aloi est bien une des plus curieuses caractéristiques de notre Renaissance lyonnaise. Dans la préface de ses œuvres parues chez Jean de Tournes avec privilège du Roi en 1555 Louise Labé, s'adressant à son amie Clémence de Bourges, s'exprime ainsi : « Estant le temps venu, Mademoiselle, que les « lois des hommes n'empeschent plus les femmes « de s'appliquer aus sciences et disciplines : il me « semble que celles qui ont la commodité, doivent « employer cette honneste liberté que notre sexe « ha autre fois tant désirée, à icelles apprendre : et « montrer aux hommes le tort qu'ils nous faisoient « en nous privant du bien et de l'honneur qui « nous en pouvait venir. » Elle ajoute : « L'hon- « neur que la science nous procurera, sera entiè- « rement notre : et ne nous pourra estre oté, ne « par finesse de larron, ne force d'ennemis, ne « longueur de tems. » Et plus loin : « Ayant passé « partie de ma jeunesse à l'exercice de la Musique « et ce qui m'a resté de tems l'ayant trouvé court « pour la rudesse de mon entendement, et ne « pouvant de moymesme satifaire au bon vouloir « que je porte à notre sexe, de le voir non en « beauté seulement, mais en science et vertu
passer ou égaler les hommes : je ne puis faire autre chose que prier les vertueuses Dames d'eslever un peu leurs esprits par dessus les quenoilles et fuseaus, et s'employer à faire entendre au monde que si nous ne sommes faites pour commander, si ne devons nous estre desdaignées pour compagnes tant es afaires domestiques que publiques, de ceux qui gouvernent et se font obéir... Pource, nous faut-il animer l'une l'autre à si louable entreprise. » Bref il s'agit d'un véritable plaidoyer en faveur de la femme écrivain, auquel souscrivent tous les artistes du temps. Chose assez digne de remarque, les relations entre les deux sexes sont si étroites qu'on voit les frères entraîner leurs sœurs,- les amants leurs maîtresses « vers la terre nouvellement découverte : la Renaissance de la beauté, de la poésie et de la science. » Pernette du Guillet va jusqu'à remercier, Maurice Scève son amant, de ce qu'il a fait le jour dans la nuit de son ignorance.
Ces considérations nous ont semblé nécessaires pour situer Louise Labé dans son véritable climat psychologique et dans l'ambiance de cette Renaissance lyonnaise dont elle est le plus délicat parfum.
On ignore la date de la naissance de celle que M™'^ Desbordes-Valmore appelait « la nymphe ardente du Rhône. » La plupart des critiques qui se sont occupés de la Belle Cordière la font naître en 1526. Cette date, dit avec des raisons convainquantes M. Charles Boy, (i) qui nous a donné la meilleure étude sur la vie et l'œuvre de Louise Labé, doit être rejetée et la naissance de Louise située entre deux dates extrêmes 15 15 et 1524.
Même incertitude sur le lieu de cette naissance. Les uns veulent que Louise ait \'u le jour à Lyon, rue de l'Arbre sec où habitait son père Pierre
(i) Œuvres de Louise Laht publiées par Charles Boy, 2 volumes, Pari», I.çmerre 1887,
Labé ; les autres la déclarent originaire de Parcieu en Bombes dans la campagne de sa mère, dont elle deviendra propriétaire et où elle sera enterrée.
Son père Pierre Charlin ou de Charlieu, dit Labbé ou Labé, (i) était cordier. Ce commerce semble fort honorable au xvi^ siècle. Plusieurs familles des plus distinguées exerçaient ce genre de négoce. Pierre Labé avait une situation aisée, à en juger par plusieurs maisons lui appartenant en ville, ainsi que des terres aux environs, et suffisamment d'argent liquide pour cautionner des gens d'ailleurs insolvables. Il fut plusieurs fois marié, d'abord à la veuve Jacques Humber.t prénommée Guillemie ou Guillemette, puis a une certaine Etiennette Roybet. Ces deux unions ne semblent pas l'avoir découragé puisqu'il convole en troisièmes noces avec Antoinette Taillard. Il meurt en 1552.
Louise Labé, croit-on, nacquit de la seconde femme, Etiennette Roybet. Douée des plus précieuses qualités de l'esprit elle se consacra de bonne heure â l'étude des arts et belles lettres. Son père lui donna une éducation soignée et des maîtres excellents. Dans sa troisième élégie qui est presque
(j) 'Hous trouvons ce nom écrit L'Aht, L'4ihé ou Iaht\
20 LOUISE LABE
une autobiographie, elle nous donne un tableau fidèle des occupations de sa jeunesse :
Lors qu'exerçoi mon corps et mon esprit En mils et mile euvres ingénieuses.
La broderie qu'elle nomme l'art de peindre avec rcsgiiille l'occupe ainsi que la musique
Loaise ha voix qne la musique avoue Louise ha main qui tant bien an luth jone.
Guillaume Paradin, dans ses Mémoires sur l'hi^' toire de Lyon, déclare que Louise « estoit instituée en langue latine dessus et outre la capacité de son sexe. » Elle écrivait aussi en italien et en espagnol.
Dans le même temps se placent ses premières expériences d'amour.
Je n'avois vu encore seize hivers
Lors que j'entraj- en c«s ennuis divers :
Et jà voici le tieiziime esté
Que mon cœur fat par amour arresté.
Elle repoussa un vieux poète italien qui s'en fut mourir en Espagne et elle aima un certain homme de guerre qui, semble-t-il, l'a dédaignée. C'est alors qu'elle entreprend de chanter sa peine en vers tendres et passionnés où l'accent de la plus forte douleur lui dicte les plus belles strophes que
l'amour ait jamais inspirées à notre Sapho lyonnaise. S'adressant à l'infidèle et, s'examinant devant Dieu, elle dit :
l'ay de tout tems vescn en son service Sans me sentir conlpable d'antre vice Que de t'avoir bien souvent en son lieu D'amour forcé, adoré comme Dieu.
Et plus loin elle semble vouloir sacrifier son amour au bonheur de son amant. Cet élan enflammé lui dicte les beaux vers suivants :
Goûte le bien que tant dhommes désirent : Demeure au but où tant d'autre.^ aspirent : Je ne dy pas qu'elle ne soit plus belle ; Mais que jamais femme ne t'aymera.
Ne plus que moy d'honneur te portera.
Ici se place l'aventure de Perpignan qui a tant occupé les commentateurs. La plupart ont cru que Louise Labé avait suivi a cheval l'armée commandée par le Dauphin en 1542 et avait assisté au siège de Perpignan, capitale du Roussillon. La légende est jolie et plus jolie encore le nom de Capitaine Loys que les gentilshommes, émerveillés de la bravoure de notre héroïne, lui décernèrent.
La vérité est tout autre. Il est de fait que Louise savait piquer un cheval et jouer de l'épée à ravir. Elle même a écrit à ce sujet des vers révélateurs.
Mais quoi ? amour ne pat longuement yoa Mon cœnr n'aimans que Mars et le savoir.
Or ces qualités guerrières ne se montrèrent pas dans une expédition réelle contre les Espagnols, mais dans un tournoi auquel elle prit part sur la place Bellecour à Lyon, lors du passage du Dauphin dans notre ville, se rendant à Perpignan. Montluc déclare qu'il ne vit jamais armée plus brillante, plus luxueusement équipée. La jeunesse lyonnaise, partagée en deux camps, espagnols et français, simula la prise de la capitale du Roussillon. Louise Labé joua son rôle, aux côtés de son frère François Labé, ainsi qu'avaient accoutumé les dames, en ce temps où l'usage du cheval était commun aux deux sexes par suite du peu d'emploi des voitures.
Quoiqu'il en soit l'amour devient sa grande affaire. Très entourée, très désirée la Belle Cordièrc est célèbre pour sa beauté et son esprit. L'un trouve dans son nom l'anagramme de Belle à soy, un autre fait la description de ses charmes, un troisième l'appelle la dixième Muse. Ainsi se forme autour d'elle un cercle d'admirateurs et de beaux esprits qui la visitent, lui dédient des vers, goûtent ses « exquises confitures ». Sa maison est le rendezvous de la haute société. « Elle y recevait gracieusement, écrit du Verdier, seigneurs, gentilshommes
Notice 23
. autres personnes de mérite, avec entretien de devis et discours ; musique tant à la voix qu'aux instruments ou elle estoit fort duicte, lecture de bons livres Latins et \'ulgaires, Italiens et Espagnols, dont son cabinet estoit copieusement garni.» Entre temps c'était son mariage, dont on ne saurait donner la date exacte. Une chose seule demeure certaine c'est que Louise était mariée en 155 1, sans qu'on puisse dire depuis quand. Son époux, Ennemond Perrin, était marchand cordier à Lyon et beaucoup plus âgé que sa femme, car dans un acte daté de 1531, Ennemond Perrin agit comme majeur. De plus, le testament de Louise de 1565 nous apprend qu'il a cessé de vivre, puisque la Belle Cordière y est qualifiée de Veuve de sire Ennemond Perrin, en son vivant bourgeois citoyen de Lyon.
Dans des vers à la louange de Louise Labé on fait la description de son jardin en ces termes :
Un peu plus haut que la plaine, Ou le Rone impetuens Embrasse la Sone hameine De ses grands bras tortueus, Ce la mignonne pucelle Le plaisant jardin estoit.
Ce jardin faisait l'angle de la rue Confort et
d'une ruelle tendant à Bellecour (i). Le mari Ennemond Perrin possédait sur cet emplacement un jardin et une maison. C'est là que vécut notre héroïne jusqu'au temps où elle se retira à Parcicu, dans sa maison de campagne.
Ici doit prendre place la grave question des mœurs de Louise Labé. Devons-nous croire toutes les accusations d'impudicité dont on l'a accablée, ou essayer, comme s'est efforcé de le faire M. Cochard, (2) de laver son honneur et de la présenter, daus un siècle assez dissolu, comme un modèle de chasteté ? Disons tout de suite que ce problème, d'ailleurs secondaire, ne sera jamais résolu.
Dans ses Documents historiques sur la Vie et les Mœurs de Louis Labé M. P. M. Gonon s'est plu a réunir tous les textes témoignant pour ou contre la vertu de Louise. Ces documents sont amusants à feuilleter à cause de leur parfaite contradiction. Les uns la défendent de toute faute, les autres l'accusent des pires actes d'immoralité. Il est absolument impossible de peser à leur juste poids ces
(1) Notice sur la me Belle-Cordière à Lyon, contenant quelques renset. gnements biographiques sur Louise Labe et Charles Bordes, Lyon J.-M. Barret, 1828.
(2) Cf. U notice sur Louise Labé que M. Cocbard i mise à l'idition de ses oeuvres p»nie chez Durand et Perrin, Lyon 1824.
documents, et de discerner le vrai du faux. Autant il serait imbécile de refuser tout amant à Louise, comme le veut ce bon Cochard, autant il est peu naturel, par amour du scandale, de transformer cette charmante femme en gouge et en louve ivre. Quoi qu'il en soit, on ne peut citer des noms. Maurice Scève, bossu ou boiteux, et d'ailleurs l'amant de Pernette du Guillet doit être écarté. L'ode de Baif,
O ma belle rebelle
Las, que tu m'est cruelle...
n'est pas une preuve suftisante. Seul Olivier de Magny semble avoir eu des chances et avoir joui des faveurs de ce beau corps. Son rôle en cette, affaire ne fut pas brillant. Il écrivit en 1559 des vers intitulés A sire Aymon où il ridiculise fort malhonnêtement Ennemond Perrin. Etait-ce dépit d'amoureux éconduit, basse vengeance ou nécessité de l'amant qui décoche une flèche au mari avant de quitter le lit de l'épouse ? On ne sait qu'une chose : c'est que cette ode fut une mauvaise action.
Pour bien juger les mœurs de la Belle Cordière, on oublie peut-être trop de se reporter aux conceptions morales de l'époque où elle vivait. L'idéal de
vertu de ce temps était bien différent du nôtre. La virtu italienne est surtout un appel à la puissance, à l'individualisme affranchi de préjugés, à la joie païenne, au libre développement des instincts.
La beauté et l'amour passent alors avant toute autre considération morale, si bien qu'on en vient à glorifier les courtisanes et que, le style lyrique aidant, on vante leur chasteté et leur honnêteté au point que de simples lecteurs peuvent se faire illusion sur la qualité sociale des héroïnes aussi célébrées. Nombre de courtisanes vivaient alors à Lyon où l'argent, rapidement gagné, était plus vite dépensé. Beaucoup d'entre elles étaient fort adroites en l'art de faire des vers et de jouer du luth. Leur instruction était assez étendue et leur conversation digne des plus fins lettrés. Lorsqu'on parle d'elles on dit toujours «la très chaste, très honorable, très vertueuse dame » ce qui déroute un peu. Louise Labé fut-elle du nombre des cortigiana onesîa ? On n'a aucune chance d'éclaircir la question. Le mieux est encore de puiser dans les documents du temps, comme le dit si bien M. Baur, « sans cette galanterie posthume et cette pruderie sentimentale qui ont si souvent faussé les jugements sur cette femme célèbre ».
On peut semble-t-il alléguer en sa faveur les
mœurs du temps qui permettent tout écart d'imagination et qui acceptent les plus grandes hardiesses de langage. Les admirateurs de Louise ont pu chanter en latin certains détails de sa beauté, comme dans la fameuse pièce imprimée à la suite de ses œuvres, De Abysse Labœx osculis, sans que personne y ait trouvé à redire. Il y a loin, à cette époque, de la parole aux actes.
Il faut aussi noter à sa décharge le rang distingué