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occupé par la Belle Cordière ; l'affection pour son mari qui lui permit d'éditer ses poésies, ce à quoi il n'aurait peut-être pas consenti si ses vers s'étaient adressés à d'autres qu'à des amants imaginaires, comme cela se pratiquait souvent ; son testament du 28 avril 1565 qui respire la plus angélique piété et où nous relevons des dons importants aux œuvres de charité et des legs pour célébrer des messes à son intention ; enfin son amitié pour Clémence de Bourges, jeune fille de haute noblesse, à qui elle dédie son livre. Peut-être n'aurait-elle pas osé se mettre ainsi sous le patronnage de la vertu si elle avait été connue de tous pour une femme de mauvaise vie. Il est vrai qu'on a reproché à Clémence de Bourges d'avoir été la maîtresse d'un homme que Louise Labé aurait ensuite détourné d'elle à son profit. Mais ceci est une légende. La jeunç
fiancée de Jean du Peyrat ne lui survécut pas, mourut jeune et entourée du plus haut respect. Ses funérailles furent magnifiques et son corps porté à découvert en grande pompe, le front couronné de fleurs blanches. Quant aux jugements des contemporains, certains sont évidemment suspects et parmi eux celui de Calvin, ce protestant hypocrite habitué aux calomnies et fertile en injures.
Par contre, presque toutes ces raisons alléguées en faveur de l'honnêteté de la Belle Cordière n'ont rien de probant et pourraient aussi bien être retournées contre elle. C'est ainsi, comme nous l'avons déjà fait pressentir, que le langage des contemporains n'est pas un gage sûr, les épithètes de très chaste, très honnête étant employées à tout propos et s'adressant aussi bien aux courtisanes qu'aux dames respectables. De plus, bon nombre de femmes légères étaient fort pieuses et s'appliquaient à soulager les pauvres et à soutenir des ordres religieux. Enfin des esprits chagrins trouveraient encore à suspecter l'amitié de Louise pour Clémence de Bourges. A l'époque où la Belle Cordière publia ses œuvres de fâcheux bruits commençaient à courir sur ses mœurs, peut-être voulut-elle y couper court en se mettant sous un haut patronnage, ce qui de sa part était fort habile. — Telles
sont résumées, assez objectivement croyons-nous, les raisons pour et contre la vertu de cette Ninon du xvi« siècle.
Nous ne savons rien des derniers instants de Louise Labé. Elle vivait depuis plusieurs années dans la retraite de sa propriété de Parcieu, ne venant que peu à Lyon. C'est pourtant à Lyon que « malade et au lit » dans la maison d'habitation de Thomas Fortini, elle dicta son testament. Fortini appartenait à la colonie florentine si importante à Lyon au xvi^ siècle, et nombre de ces riches banquiers, «ces messieurs de la nation florentine », avaient du se rencontrer dans les salons de la Belle Cordière. Fortini était presque du même âge que Louise, étant né le 22 septembre 15 13, et semble avoir été son conseiller. Il fut nommé exécuteur testamentaire. Louise lui confie l'administration de ses biens pendant vingt ans, sans aucune reddition de compte. N'ayant pas d'enfants elle élit pour ses héritiers universels Jacques et Pierre Charlin, dits Labé, ses neveux, et leur substitue, s'ils viennent à mourir sans enfants, les pauvres de l'Aumône générale de Lyon, avec défense d'aliéner ses propriétés. Heureuse disposition, car Jacques et Pierre Charlin ne survécurent pas longtemps à leur tante, puisque les pauvres des hospices de Lyon étaient
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déjà le 4 décembre 1569 en possession des biens qui leur avaient été substitués.
Pernetti place la mort de Louise Labé au mois de mars 1566. M. Brouchoud croit qu'on peut la reculer jusqu'au 25 avril ; enfin sur les registres de Delaforest M. Boy a lu: a Le vendredi jo août ij66, Claude de Bourg, iaiUeur de pierres de Bourg en Bresse, demeurant à Lyon , confesse avoir reçu du sieur Thomas Four lin, présent, la somme de dou\e livres deux sols t., pour avoir taillé une pierre de tombeau et sur icelle fait les escripteaux et armes de la feu dame Loysc Charly pour icelle ériger sur son vase à Parcyeu . n Cette pierre ne nous a pas été conservée.
L'œuvre de Louise Labé est légère. Elle se compose d'une épitre dédicatoire « à Mademoiselle Clémence de Bourges lionnoize », d'un charmant essai dialogué, en prose, intitulé Débat de Folie ci d'Amour, de trois élégies et de vingt-quatre sonnets. Ainsi que cela se pratiquait alors sans vergogne, la Belle Cordière a fait suivre son œuvre des pièces de vers qu'elle avait reçues en hommage, sous -ce titre : Escri\ de divers poètes à la loucnge de Loui^^e Lahc lionnoize.
Nous donnons ici son œuvre poétique entière telle qu'elle parut chez Jean de Tournes en 1555. Quant au Dchal entre Folie et Amour sa longueur nous oblige a le supprimer de cette édition choisie. Et c'est grand dommage, car rien n'est plus gracieux que cette fable, h la plus jolie parmi les modernes », au dire de Voltaire, narrée avec entrain et maitrise par la Belle Cordière. Il s'agit de Téter-
nelle dispute entre la Folie et l'Amour pour connaître qui des deux doit céder le pas à l'autre, dialogue «traité en prose à une époque où tout n'était que ramage d'oiseaux et d'oisillons éveillés par Ronsard et Du Belay », dit un peu sévèrement M. Boy. Mais ce morceau domine tellement son siècle qu'on ne saurait trop l'apprécier. Le style est ferme, très clair, bien différent de celui des contemporains pétrarquisants, et pour dire le mot, un des chefs d'oeuvre de la langue française. Cette œuvre seule prouverait à quel point Louise Labé diffère de Maurice Scève, dont quelques-uns ont voulu qu'elle ait subi l'influence. Rien de plus faux. A cette époque de formation de la langue on reste étonné de l'aisance du style et de la perfection de la forme. La prose de Rabelais peut seule rivaliser avec celle du Débat.
Quant à ses sonnets on a dit justement qu'ils représentaient en miniature un épisode du poème inépuisable de l'amour. Encore qu'il soit puéril de vouloir chercher dans ces vingt-quatre sonnets les débuts, le nœud et le dénouement d'une crise sentimentale, la pensée se poursuit avec méthode et ordre, et ces poèmes ne semblent plus des morceaux détachés, sans suite entre eux, mais « les assises méthodiquement élevées d'un petit temple réservé au culte d'une divinité. »
Celle-ci se nomme Amour. Louise Labé c'est tout l'amour et toute la poésie fervente. Les documents sur cette charmante femme, on l'a vu, manquent ou sont contradictoires. Nous avons précédemment réuni et cité ceux qui donnent le son le plus authentique. Mais qu'avons-nous besoin de confidences ou d'indiscrétions. Le plus précieux d'elle-m.ême, ses trois élégies et ses vingt-quatre sonnets nous restent. Ils demeureront à jamais, car l'humanité est avide d'amour et, s'il nous suffit de dire d'un homme ou d'une femme « ils ont aimé », que dirons-nous d'un poète qui a su enguirlander ses transports de strophes fleuries, tout embaumées d'idéal, et cadencer ses vers au rythme de son cœur ! (i)
T. DE VISAN.
(il du'il me soit permis de remercier ici M. Cantinelli, le distingué bibliothécaire de la ville de Lyon, et M. Desvernay, qui ont bien voulu m'aider de leurs conseils et de leur érudition.