‹ Les elégies et les sonnets de Lovïze Labé, lionnoizeChapitre 4 sur 8 · EPITRE DEDICATOIRE 4I · texte numérisé non relu

EPITRE DEDICATOIRE 4I

point, et à la mesme disposicion ou nous estions. Lors nous redouble notre aise : car nous retrouuons le plaisir passé qu'auons ù ou en la matière dont escriuions, ou en Tintelligence des sciences ou lors estions adonnez. Et outre ce, le iugement que font nos fécondes concepcions des premières, nous rend un singulier contentement. Ces deus biens qui prouiennent d'escrire vous y doiuent inciter, estant asseuree que le premier ne faudra d'acompagner vos escrits, comme il fait tous vos autres actes et façons de viure. Le second sera en vous de le prendre, ou ne l'auoir point : ainsi que ce dont vous escrirez vous contentera. Quant à moy tant en escriuant premièrement ces ieuiiesses que en les reuoyant depuis, ie n'y cherchois autre chose qu'un honneste passetems et moyen de fuir oisiueté : et n'auoy point intencion que personne que moy les dust iamais voir. Mais depuis que quelcuns de mes amis ont trouué moyen de les lire sans que i'en susse rien, et que (ainsi comme aisément nous croyons ceus

qui nous louent) ils m'ont fait à croire que les deuois mettre en lumière : ie ne les ay osé esconduire, les menassant ce pendant de leur faire boire la moitié de la honte qui en prouiendroit. Et pource que les femmes ne se montrent volontiers en publiq seules, ie vous ay choisie pour me servir de guide, vous dédiant ce petit euure, que ne vous enuoye à autre fin que pour vous acertener du bon vouloir lequel de long tems ie vous porte, et vous inciter et faire venir enuie en voyant ce mien euure rude et mal bâti, d'en mettre en lumière un autre qui soit mieus limé et de meilleure grâce.

Dieu vous maintienne en santé.

Votre humble amie LOUIZE LABE.

De Lion, ce 34. Juillet iS55.

y temsqii Aniour, d'hommes et Dieusyainquenr, Faisoit brûler de sa flamme mon cœur, En embrassant de sa cruelle rage

Mon sang, mes os, mon esprit et courage :

Encore lors ie îi'auois la puissance

De lamenter ma peine et ma souffrance.

Eucor Phebus, amis des Lauriers vers,

^'auoit permis que ie fisse des vers :

^ais meintenant que sa fureur diuine

Remplit d'ardeur ma hardie poitrine,

Chanter méfait, non les hruians tonnerres

De Jupiter, ou les cruelles guerres.

Dont trouble Mars, quand il veut, F Uniuers.

Il rna donné la lyre, qui les vers

Souloit chanter de T Amour Lesbienne ;

Et à ce coup pleurera de la mienne.

O dous archet, adouci moy la voix.

Qui pourrait feindre et aigrir quelquefois,

En recitant tant d'ennuis et douleurs.

Tant de despits, fortu?ies et malheurs.

Trempe V ardeur, dont iadis mon cœur tendre

Fut en brûlant demi réduit en cendre.

le sen défia un piteus souvenir,

Oui me contreint la larme à l'œil venir.

Il m'est a ni s que ie sen les alarmes,

Que premiers i'u d'Amour, ie voy les armes,

Dont il s'arma en venant m' assaillir.

C'estoit tnes yeus, dont tant faisais saillir

T)e traits, à cens qui trop me regardaient^

Et de mon arc asse:;^ nç se gardaient ,

Mais ces miens traits ces miens yeux me défirent

Et de vengeance estre exemple me firent.

Et me moquant, et voyant tun aymer,

L'autre brûler et d'Atnour consommer :

En voyant tant de larmes espandues,

Tant de soiispirs et prières perdues,

le n'aperçu que soudein me vint prendre

Le mesme mal que ie soulois reprendre :

Qui me persa d'une telle furie,

Quencor n'en suis après long tems guérie :

Et meintenant me suis e?icare contreinte

De rafreschir d'une nouuelle pleinte

Mes maus passe:^. Dames, qui les lire:^^,

De mes regrets auec tnoy soupire:^.

Possible, un iour le feray le semblable.

Et ayderay votre voix pitoyable

A vos trauaus et peines raconter,

Au tems perdu vainement lamenter.

Quelque rigueur qui loge en votre cœur,

Amour s'en peut un iour rendre vainqueur.

Et plus aure^ lui esté ennemies,

Pis yous fera, vous sentant asseruies,

N'estune:^ point que Ion doiue blâmer

Celles qua fait Cupidon enflanier.

Autres qm nous, nonobstant leur haufesse,

Ont enduré Vamoureuse rudesse :

Leur cœur hautein, leur beauté, leur lignage.

Ne les ont su p-eseruer du seruage

De dur Afnour : les plus nobles esprits

En sont plus fort et plus soudein espris.

Scmiramis, Royne tant renotnmee.

Qui mit en route auecpues son armet

Les noirs squadrons des Ethiopiens,

Et en montrant louable exemple aus siens

Faisoit couler de son furieus branc

Des ennemis les plus braues le sang,

Ayant encor en nie de conquerre

Tous ses voisins, ou leur mener la guerre,

Trouuu Amour, qui si fort la pressa,

Qu armes et loix vaincue elle laissa.

Ne nieritoit sa Royalle grandeur

Au moins auoir un moins fascheus malheur

Quaytmr ssn fils ? Royne de Bahyhnne,

Ou est ton cœur qui es combai resonne ?

Quest deuenu ce fer et cet escu, Dont tu rendais le plus braue veincu ? Ou as tu mis la Marciale creste, Qui obotnbroit le blond or de ta teste ? Ou est l'espée, ou est cette cuirasse.

Dont tu rompais des ennemis Vaiidace ?

Ou sont fuii tes coursiers furieus, Lesquels trainoient ton char victorieus ? T'a pu si tôt un foible ennemi rompre ? Ha pu si tôt ton cœur viril corrompre. Que le plaisir d'armes plus ne te touche : Mais seulement languis en une couche ?

Tu as laissé les aigreurs Marciales, Pour recouurer les douceurs géniales.

Ainsi Amour de toy fa estrangee, Qu'on te dirait en nue autre changée, Banques celui lequel d'amour esprise Pleindre me voit, que point il ne tnesprise Mon triste deuil : tAmour peut estre, en brief En son endroit n'aparoitra moins grief.

Telle i'ay vu qui aux)it en jeunesse Blâmé Amour : après en sa vieillesse

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Brûler d'ardeur, et pleindre tendrement L'apre rigueur de son tardif tourment.

Alors de fard et eau continuelle Elle essayoit se faire venir belle, Voulant chasser le ridé labourage.

Que Vaage avait graué sur son visage. Sur son chef gris elle avait empruntée Quelque perruque, et asse:^ mal antee : Et plus estoit à son gré bien fardée.

De son Ami moins estoit regardée :

Lequel ailleurs fuiant nen tenait conte, Tant lui semblait laide, et auoit graïuï honte Uestre aymé d'elle. Ainsi la poure vieille Receuoit bien pareille pour pareille.

De maints en vain un temps fut réclamée, Ores quelle aynu, elle n'est point aymee. Ainsi Amour prend son plaisir, à faire Que le veuil d'un sait à l'autre contraire. Tel nayme point, qu'une Dame aymera :

Tel ayme aussi, qui aytné ne sera :

Et entretient, neammins, sa puissance ^t sa rigueur d'une vaine espérance^

'vN tel vouloir le serf point m désire La liberté, ou son port le naiiire, ^ Comme lattens, helas, de iour en iotir De toy, Ami, le gracieus retour.

La, lauois mis le but de ma douleur, Qui fineroit, quand laurois ce bon heur De te reuoir : mais de la longue atente, Helas, en vain mon désir se lamente.

Cruel, Cruel, qui te faisoit promettre Ton brief retour en ta première lettre ? As tu si peu de mémoire de moy.

Que de m'fiuoir si tôt rompu la foy f

Comme ose tu ainsi abuser celle

Qui de tout tems t'a esté si fidelle ?

Or que tu es auprès de ce riuage

Du Tau cornu, peut estre ton courage

S'est embrasé d'une nouuelle flaim.

En me changeant pour prendre une autre Dame

là en oubli imonstamment est mise

La loyauté, que tu m'atwis promise.

S'il est ainsi, et que desia la foy

Et la bonté se retirent de toy :

Il ne me faut emerueiller si ores

Toute pitié tu as perdu encores.

O combien ha de pensée et de creinte.

Tout à par soy, l'ame d'amour estante !

Ores ie croy, vu notre amour passée.

Qu'impossible est, que tu m'aies laissée :

Et de nouuel ta foy ie méfiance.

Et plus quhumeine estitne ta constance.

Tu es, peut estre, en chemin inconnu

Outre ton gré malade retenu.

le croy qu£ non : car tant suis coutumiere

Défaire aus Dieus pour ta santé prière,

Que plus cruels que tigres ils seraient, Quand maladie ils te prochasseroient :

Bien que ta foie et volage inconstance Mériterait auoir quelque soufrance.

Telle est ino foy, qu'elle pourra sufire A te garder d'auoir mal et martire. Celui qui tient au haut Ciel son Empire Ne me saurait, ce nu semble, desdire : Mais quand mes pleurs et larmes entendrait Pour toy prians, son ire il retiendrait. Vay de tout tems vescu en son seruice, Sans me sentir coidpahle d'autre vice Que de f auoir bien soutient en son lieu D'amour forcé, adoré comme Dieu.

Desia deusfois depuis le promis terme De ton retour, Phebe ses cornes ferme, Sans que de bonne ou tnauuaise fortune De toy, Ami, i'aye nouuelle aucune.

Si toutefois, pour estre énamouré En autre lieu, tu as tant demeuré.

Si say ie bien que t'amie nouuelle A peine aura le renom d' estre telle,

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Soit en beauté, vertu, grâce et faconde,

Comme plusieurs gens sauuans par le monde

M'ont fait à tort, ce croy ie, estre estimée.

Mais qui pourra garder la renommée ?

Non seulement en France suis flàtee.

Et beaucoup plus, que m veus, exaltée.

Ld. terre aussi que Calpe et Tyrenee

Auec la mer tiennent enuironnee.

Du large Rhin les roulantes areines,

Le beau pais auquel or te promeines,

Ont entendu (tu me l'as fait à croire)

Que gens d'esprit 7ne donnent quelque gloire.

Goûte le bien que tant d'hommes désirent :

Detneure au but ou tant d'autres aspirent :

Et croy qu'ailleurs n'en auras une telle.

le ne dy pas qu'elle ne soit plus belle :

Mais que iatimis femtne ne faymera,

Ne plus que nioy d'honneur te portera.

Maints grans Signeurs à mon amour prétendent.

Et à me plaire et seruir prêts se roulent.

Joutes et ieus, maintes belles deuises

En ma faueur sont par eux entreprises :

Et néanmoins tant peu te m en soucie,

Que seulement ne les en remercie :

Tu es tout seul, tout mon mal et mon bien :

Avec toy tout, et saus toy ie nay rien :

Et n ayant rien qui plaise à ma pensée.

De tout plaisir me Ireuue délaissée.

Et pour plaisir, ennui saisir me vient.

Le regretter et plorer me conuient,

Et sur ce point entre en tel desconfort,

Que mile fois ie souhaite la mort.

Ainsi, Ami, ton absence lointeim

Depuis deus mois tne tient en cette peine.

Ne viuant pas, mais mourant d'un %Amour .

Lequel m'occit dix mile fois le iour.

Reuien donq tôt, si tu as quelque enuie

De me reuoir encor' un coup en vie.

Et si la mort auant ton arriuee

Ha de nwn corps l'aymante ame priuee.

Au moins un iour vien, habillé de deuil,

Enuironner le tour de mon cercueil.

Que plust à Dieu que lors fussent trouue^

Ces quatre vers en blanc marbre engrarn:^.

Par toy, Amy, tant vesqvi enflammée ov'en langvissant par fev s vis consvmmee, ovi covve encor sovs ma cendre embrazee, Si ne la rends de tes plevrs apaizee.

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