‹ Les elégies et les sonnets de Lovïze Labé, lionnoizeChapitre 3 sur 8 · A MADEMOISELLE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE

CLÉMENCE DE BOVRGES,

LIONNOIZE

STANT le tems venu, Mademoiselle, que les seueres loix des hommes n'empeschent plus femmes de s'appliquer aus sciences et disciplines ; il me semble que celles qui ont la commodité, doiuent employer cette honneste liberté que notre sexe ha autrefois tant désirée, à icelles aprendre : et montrer aus hommes le tort qu'ils nous faisoient en nous priuant du bien et de l'honneur qui nous en

pouuoit venir : Et si quelcune paruient en tel degré, que de pouuoir mettre ses concepcions par escrit, le faire songneusement et non dédaigner la gloire, et s'en parer plustot que de chaînes, anneaus, et somptueus habits : lesquels ne pouuons vrayement estimer nôtres, que par usage. Mais l'honneur que la science nous procurera, sera entièrement notre : et ne nous pourra estre oté, ne par finesse de larron, ne force d'ennemis, ne longueur de tems. Si j'eusse esté tant fauorisée des Cieus, que d'auoir l'esprit grand assez pour comprendre ce dont il ha ù enuie, ie seruirois en cet endroit plus d'exemple que d'amonicion. Mais ayant passé partie de ma ieunesse à l'exercice de la Musique, et ce qui m'a resté de tems l'ayant trouué court pour la rudesse de mon entendement, et ne pouuant de moymesme satisfaire au bon vouloir que ie porte à notre sexe, de le voir non en beauté seulement, mais en science et en vertu passer ou égaler les hommes : ie ne puis faire autre chose que de prier les vertueuses Dames d'esleuer

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un peu leurs esprits par dessus leurs quenoilles et fuseaus, et s'employer à faire entendre au monde que si nous sommes faites pour commander, si ne deuons nous estre dédaignées pour compagnes tant es afaires domestiques que publiques, de cens qui gouuernent et se font obeïr. En outre la reputacion que notre sexe en receura nous aurons valu au publiq, que les hommes mettront plus de peine et d'estude aus sciences vertueuses, de peur qu'ils n'ayent honte de voir précéder celles, desquelles ils ont prétendu estre toujours supérieurs quasi en tout, Pource, nous faut il animer l'une l'autre à si louable entreprise : De laquelle ne deuez eslongner ni espargner votre esprit, ià de plusieurs et diuerses grâces accompagné : ny votre ieunesse, et autres faueurs de fortune, pour aquerir cet honneur que les lettres et sciences ont acoutumé porter aux personnes qui les fuyuent. S'il y ha quelque chose recommandable après la gloire et l'honneur, le plaisir que l'estude des lettres ha acoutumé donner nous y

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doit chacune inciter : 'qui est autre que les autres recreacions ; desquelles quand on en ha pris tant que l'on veut, on ne se peut vanter d'autre chose, que d'auoir passé le temps. Mais celle de l'estude laisse un contentement de foy^ qui nous demeure plus longuement. Car le passé nous réjouit^ et sert plus que le présent : mais les plaisirs des sentimens se perdent incontinent, et ne reuiennent iamais, et en est quelquefois la mémoire autant fâcheuse, comme les actes ont esté délectables. Dauantage les autres voluptez sont telles, que quelque souuenir qui en vienne, si ne nous peut il remettre en telle disposicion que nous estions : et quelque imaginacion forte que nous imprimions en la teste, si connoissons nous bien que ce n'est qu'une ombre du passé qui nous abuse et trompe. Mais quand il auient que mettons par escrit nos concepcions, combien que puis après notre cerueau coure par une infinité d'afaires et incessamment remue, si est ce que longtems après reprenant nos escrits, nous reuenons au mesme

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