S- IV
Troisième source des hébraïsmes , les fausses étymologies.
Une des principales raisons qui ont empêché les grammairiens de découvrir le vrai sens de plusieurs termes hébreux, c'est qu'ils n'en ont pas connu la source; ils les ont fait descendre de racines avec lesquelles ces termes n'ont aucun rapport, et ils en ont donné conséquemment des étymologies ridicules. Je n'en citerai qu'un petit nombre, pour ne pas lasser la patience des lecteurs.
Si nous en croyons tous les dictionnaires, le nom OIX (Adam) signifie roux , parce que la terre dont le premier homme fut formé étoit rousse; mais comment peut-on savoir si elle n'étoit pas plutôt noire ou grise?
CPDttf (schammaïm) ,, les deux, est dérivé de Oïîf (scham) ibi, et ED^D (maïm) aquœ , parce que c'est le siège des eaux; ou de OIEf (schoum) porter e , fun- Jare, à cause de leur solidité; ou enfin de DDE/ (schamam) mirari , parce que nous les admirons.
WÙtf/ (schemesch) le soleil, est formé de VIÏ2& (schamasch), verbe chaldéen qui signifie ministrare ou uti, parce qu'il nous administre la lumière.
Les géans sont appelés Dv^DJ (nephilim), de b%2 (naphal)., tomber, parce qu'ils faisaient tomber les gens de peur, ou parce qu'ils tomboient sur leurs ennemis. Us sont nommés O^NDH(rephaïm),de HD1 (raphah), affoiblir, parce qu'en les voyant on se sentoit affoibli parla crainte; enfin ils sont appelés
D^pJJ7 (hànakim), de pT$ (hanaq) , collier , parce qu'ils portoient des colliers.
D"1H (choreph) l hiver, vient de PpM (charaph), insulter y déshonorer, parce que l'hiver est le déshonneur de l'année. Il signifie encore la jeunesse , parce que cet âge est l'opprobre de la vie.
HEO (naschah) T usure, est tiré de *TKtà (naschac), mordre , parce qu'elle ressemble à une morsure ; et cette étymologie, dit-on, est une élégante métaphore; 7D£0 (nischkah) chambre ou cabinet , descend encore du même verbe, parce qu'ils tiennent à un édifice, comme nous tenons avec les dents ce que nous mordons.
YVH^ (la ville de Jéricho), a reçu son nom de îTT (jerach) , la lune, parce qu'elle étoit ronde comme la lune, ou de Hl (rach) odeur, parce qu'il y croissoit des parfums.
OTH (rechaïm) , des meules de moulins, vient aussi de rach, odeur, parce qu'elles sentent la farine.
Je pourrois grossir cette liste à l'infini, et rassembler au moins cent étymologies de cette espèce. Or, un homme sensé qui lit toutes ces fadaises, n'est-il pas tenté de regarder les Hébreux comme un peuple extravagant , et leur langue comme un délire perpétuel? Voilà cependant ce que l'on trouve dans les dictionnaires anciens et modernes, dans ceux des catholiques comme dans ceux des protestans. Je sais bien qu'ils n'ont fait que copier les rabbins; mais c'est ce qui m'étonne, que des savans et des critiques se soient abaissés jusqu'à consulter de pareils maîtres? Essayons de donner des clymo-»
150 ÉLEMENS PRIMITIFS
logies plus raisonnables, et de montrer que les Hébreux avoient autrefois du bon sens.
Le nom d'Adam a pour racine dam, dom, mot qui est usité dans toutes les langues pour signifier maître ou seigneur. C'est ainsi que Dieu lui-même s'est expliqué quand il a voulu créer l'homme , c'était pour donner un maître à ses ouvrages. Faciamus hominem.... , et prœsit piscibus maris, et volatilibuscœli, et bestiis unwersœque terrœ.... Crescite et multiplie amini y et replète terram, et subjicite eam, et dominamini piscibus , etc. Nous montrerons ailleurs que les noms grecs âvrtp et ayOporrroç, les noms latins homo et vir ont la même signification et la même force.
Schammaïm, les cieux ., est formé de Otf (scham^ schom, ssam, ssom) hauteur, élévation; et il est au pluriel ., parce que la terminaison du pluriel est augmentative. Ce nom signifie le lieu le plus haut. Le grec Ovpotyoç, tiré de ran, élévation; Oluprcoç, de lup y loup , hauteur; le latin cœlum, analogue à l'ancien verbe cello et à l'adjectif celsus , enfin le françois ciel, ont tous la même énergie, et sont la traduction fidèle deFhébreu.
Schemesch , le soleil , est dérivé de la même racine scham, schom, le ciel ou le haut, et de t#X (esch) feu j lumière ; il signifie par conséquent le feu ou le flambeau du ciel : tiXiqç en grec^ sol en latin, n'expriment rien autre chose que feu ou lumière.
Les noms donnés aux géans expriment tous la grandeur, la taille élevée : nephilim de ne augmentatif et/? hil, élevé; comme en grec otpeMw qui signifie
DES LANGUES. i5i
augmenter ou faire croître ; Rephaùn de repli , qui a le même sens dans rpsW, élever, faire grandir; enfin hanakim de nak qui est la racine du grec rjvsxr/ç, grand, long, étendu], et àvexa'ç, en haut, sursum. On les appeloit encore O^N (emim), de em, aim, hauteur ^ élévation. C'est ce qui a donné le nom au mont Hœmus, Aljjioç , entre la Mésie et la Thrace; au mont Imœus en Italie , entre les Marses et les Sammites; au mont Irnaùs qui fait partie du Caucase. On sait très bien que le grec y/yaç formé de ya'.oo , croître ou $ élever, et notre substantif géant; ne présentent pas une autre idée que celle de grandeur.
Horeph, choreph, l'hiver, a tiré son nom de repli, humecter, arroser, pleuvoir, parce que dans tous les pays du monde l'hiver est le temps des pluies. C'est le grec s.\)pm;6ç, eau coulante , le latin nvus, le françois breuvage. De même %£>\i-ol , en grec, de ^sa>, verser, fondre, réduire en eau; hyems, en latin , de humeo , être mouillé ou humide; hiver, en françois, de hive qui signifie de Veau dans plusieurs patois, sont une preuve démonstrative que tous les peuples ont pensé et parié de même.
Horeph, la jeunesse , a pour racine repli, qui signifie non-seulement la grandeur, comme dans rephaïm, mais encore la force et la vigueur ; ov, la jeunesse a-t-elle pu être mieux caractérisée que par cette idée?
Naschah , nassah , V usure, est dérivé de ass ou nass avec une n paragogique. C'est le nom assis des Latins, de V argent ou de la monnoie , parce que
Pusure est le trafic de Pargent. Le latin fœnus , qui lui répond, est dérivé de P hébreu phen et du grec otpsvoç, qui signifie argent ou richesse; c'est le même que le mot patois fenin, de Pargent.
Nischah ou lischah, nissecah 9 sont tirés de "Tp (schec, ssec) , couverture, lieu à couvert; c'est le grec otjîcoç, maison, temple, demeure; vczxxhç , saceus , sac , couverture, et la prétendue allusion à la morsure n'y a rien de commun.
Jéricho a reçu son nom de m (rich) enceinte, clôture y lieu fermé; le grec çrriypç, sepes , septum, maceriœ , est la même racine; et le nom général de ville n a pas une autre signification.
Cette même syllabe vichy rech, signifie encore hauteur, rondeur, grosseur, comme rpoyoç, en grec; voilà pourquoi rechaïm signifie des meules de moulin. Les noms meule et mola, qui font allusion à moles et jjwftAoç, ont la même signification , et n'ont aucun rapport a la farine.
Nouvelle source d'hébraïsmes, la ponctuation des Massorètes °, ce qu'on doit en penser.
J'ai eu occasion dans cette dissertation et dans les précédentes, de citer deux ou trois exemples d'hébraïsmes, qui viennent uniquement de la manière dont les mots hébreux sont ponctués, et j'ai laissé entrevoir que je faisois peu de cas de cette ponctuation. 11 seroit inutile d'apporter de nouveaux exemples, et de dire les raisons qui me déterminent à n'avoir aucun égard pour ces points que des savans
distingués ont si fort respectés. Cette matière a été épuisée , je ne pourrois faire que répéter. Je me bornerai à une ou deux courtes remarques, et peut-être ne seront-elles pas nouvelles.
S'il y a un nom propre qui ait du être également connu des Juifs et des étrangers, c'est celui de Gyrus. Les Grecs n'ont pas pu en ignorer la prononciation, surtout depuis l'histoire de Cyrus-le-Jeune, si étroitement liée a celle de la Grèce. Or tandis que les Septante et Origène ont constamment écrit Kupoç, comme tous les auteurs profanes ,, les Massorètes se sont obstinés à ponctuer ^"TD Koopyjç ou Kw^yjÇ, dans les Paralipomènes , dans Isaïe, dans Daniel, sans varier jamais. Les croirons-nous plutôt que toute l'antiquité sacrée et profane? Si leurs prétendues règles d'écriture les ont conduits à défigurer ainsi un nom qui étoit dans la bouche de tout le monde, comment pouvons-nous imaginer qu'ils aient mieux réussi dans tous les autres ?
Depuis que les rabbins se sont avisés de faire des livres, à commencer par le Talmud, plus ancien que la Massore, ils se sont fait connoître pour les plus ignorans et les plus insensés de tous les hommes. On peut juger de leur capacité par leurs étymoîogies,, dont j'ai donné un léger échantillon , et par la manière dont parlent d'eux les plus sensés de leurs disciples. Puérilités, rêveries, obscénité, voila le caractère de leurs écrits. Telle est cependant l'Académie où se sont réfugiés ces sa vans quidédaignoient les écoles catholiques, qui se seroient crus déshonorés de prendre pour maîtres les Pères et les docteurs
iU ELEMENS PRIMITIFS
de l'Eglise. Dieu, selon eux, a fait un miracle pour empêcher que les Juifs ne changeassent rien à la prononciation de l'hébreu ; mais pour des gens qui nous reprochent notre crédulité sur les miracles, c'est en supposer un bien à la légère. Dieu n'a point fait ce miracle, et il n'étoit pas nécessaire. On peut entendre le texte hébreu sans les rabbins et sans la Massore, comme on peut entendre toutes les autres langues mortes, par leur comparaison seule. Je crois l'avoir déjà fait sentir, et le Dictionnaire des racines en fournira la preuve complète.