‹ Les élémens primitifs des languesChapitre 17 sur 41 · IH · texte numérisé non relu

IH

Seconde source des hébraïsmes , plusieurs termes dont on n'a pas pris le sens.

Il y a plusieurs termes d'un usage commun en hébreu, dont les grammairiens paroissent n'avoir pas compris toute la signification; et comme ils n'ont pas trouvé en latin des équivalens pour en rendre toute l'énergie, ils l'ont trop restreinte, et ont fait par ce moyen des hébraïsmes qui ne subsistent que dans leurs versions latines, 1 Par exemple, en traduisant bï?3 (bahal) par Dominas , nous trouverons en hébreu Dominas somniorum, pour somniator; Dominus sagittarum, pour sagittarias ; Dominas irœ , pour iratus ; Dominus inirnïcofum, pour inimicus ; Domini foederis, pour fœderati; Domina pythonis y pour pylhonissa; et ces façons de parler nous paroissent fort bizarres. Mais cette bizarrerie vient uniquement de ce que le latin dominas n'a pas un sens aussi étendu que le mot hébreu. Celui-ci est exactement synonyme à notre substantif homme. Aussi verrons-nous dans le paragraphe suivant, que le nom d'homme a été tiré de l'idée de supériorité , parce que c'est le principal individu de l'espèce. Il n'est donc pas surprenant que homme et maître soient synonymes en hébreu; au lieu que homo et dominas ne le sont pas en latin. Or quel inconvénient y a-t-il de dire l homme aux rêves, pour le rêveur. Homme de flèches fera-t-il un plus mauvais effet en hébreu qu'en français homme cTépée , homme de cheval?

On peut donc dire, homme de colère, homme d'inimitié, homme d'alliance, comme nous disons, homme d'affaires , homme de bon caractère , homme d'un agréable commerce ; et il n'y a pas ombre d'idiotisme dans toutes ces expressions.

Nous pouvons faire la même remarque sur les racines J3i "Q? HD (ben, bar , bath), qui, rendues en latin par filius et filia, font des expressions inouïes : Jîlius impietatis, pour impius ; filius olei ou pinguedinis , pour pin guis ; filius mords ouplagarum, pour dignus morte ou plagis ; filii Orientis pour Orientales; filius areœ^ipour triticum ; filius arc us ou pharetrœ, pour sagitta; filia cantici , pour canora ; filia vocis , pour oratio ou ora~ culum, etc.

Pour savoir si ces expressions sont propres ou métaphoriques, il faut remonter au sens primitif de ben, bar, bath. Ils signifient non-seulement ce qui sort, ce qui est produit, mais encore ce qui est uni et attaché, et c'est pour cela qu'on s'en est servi pour exprimer fils et fille. Qu'est-ce qu'un fds à l'égard d'une mère? C'est non-seulement ce qui est sorti de son sein , mais ce qu'elle porte entre ses bras, ce qui est pendu à son cou^ ce qu'elle ne quitte jamais. Voilà deux idées contraires, mais étroitement unies, par lesquelles on a désigné la filiation, soit dans l'espèce humaine , soit chez les animaux. On le verra par l'explication de tous les mots qui l'expriment dans nos quatre langues.

Ben y bar, bath, sont donc des termes beaucoup plus génériques qne filius et filia. Ils expriment en

général : i°. tout ce qui sort ou qui est sorti,' ainsi filii Orientis signifie à la lettre ceux qui viennent de V Orient ; jilius areœ , cirais, pharetrœ , ce qui sort de la grange , de lare ou du carquois, Filia vocis, c'est emissio vocis , ou vox émis sa, et cela par la force des termes, sans aucune métaphore.

2°. Dans un sens contraire, ils expriment tout ce qui est lié, uni, attaché à quelque chose; voilà pourquoi on a donné ces épithètes, non-seulement aux enfans à l'égard de leurs pères et mères, mais encore aux domestiques , aux esclaves, aux disciples^ aux compagnons,, aux habitans. Par conséquent, au lieu de filius impietatis > la lettre porte partisan de V impiété ; jilius mortis , dévoué à la mort; jilius pin guedinis , doué de fertilité; et ces prétendues traductions latines sont plutôt de vrais, contre-sens.

5°. \"2 (ben , bin) signifient souvent in , inter, intra. Jon. 4, 1 1 : Tu doles super hederam... , quœ suh unâ nocte nata est , et sub unâ nocte periit , ou intrà unam noctem. Au lieu de sub , il y a |2 en hébreu. Mais les cri tiques , pour se ménager le double plaisir de faire un hébraïsme et de contredire la Vulgate, ne manquent pas de traduire, qui filius noctis fuit et filius noctis periit. De même dans une infinité de passages où. les ponctuateurs auroient pu mettre |D (bin) iriter, ils ont mis ip, (ben) filius ; et les partisans de la Massore se feroient bâcher plutôt que d'en démordre.

De même qu'en fVauçois nous changeons quelquefois la préposition en substantif, et que nous

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disons le dessus y le dessous, les dedans , les dehors ; les Latins ont aussi formé superi et inferi de super et infra, et les Grecs disent comme nous toc Ivroç , les dedans, -roc escroc, les dehors. Il n'est donc pas extraordinaire que de la préposition Ï2. (bin) inter, les Hébreux aient formé le singulier |U (ben) , et les pluriels D^3i n\33(banim, benaïm, banoth), pour signifier les dedans , V intérieur, ce qui est dedans, ou <?£ qui entre dedans, Ainsi filia maris exprime ce qui est dans la mer; et filia cantici, Eccl. ï2, 4, doit se traduire introïtus cantici , ou auditio cantici. Mais les grammairiens, qui ne remontent point à la racine, ne l'entendent pas ainsi, et partout où ils voient ces noms au singulier ou au pluriel, c'est toujours pour eux filins ou filii, et voilà comme sont nés les hébraïsmes,

Par une allusion encore plus ridicule , ils prétendent que l'expression syriaque N"L1X *Q (bar egoro), pour désigner la maladie d'un lunatique, signifie à la lettre filius tecti , parce que les lunatiques se précipitaient en bas des toits, et qu'ainsi le toit accouclioit d'un homme. Ils ne voient pas que bar signifie maladie; c'est la racine du grec Bocpuç, pesant^ incommode. Gar, gor, gur, exprime dans toutes les langues tour, circuit , révolution; c'est le même que yopoç, gyrus, gyrouette. Par conséquent, bar egoro désigne une maladie périodique, une maladie qui circule, qui revient de temps en temps.

Personne sans doute ne sera surpris de ce que l'on attribue ici aux svllabes ben, bar, bath des si-

gniiîcations opposées, entrée et sortie, liaison et séparation. On verra la même chose dans tous les mots primitifs; et dans le dictionnaire des racines, ces quatre sens différens seront démontrés par des dérivés dans nos quatre langues.

Mais on ne manquera pas de m'objecter que la plupart des traductions que je désapprouve se trouvent en propres termes dans les Septante et dans le nouveau Testament , où nous lisons mdç Qœjdrou, moç yg£vvv}ç, etc. Est-il probable que les auteurs de ces traductions n'aient pas conçu l'énergie de leur propre langue, et le vrai sens des termes? lis l'ont compris sans doute, mais ne trouvant pas en grec un terme aussi général que le mot hébreu ou syriaque^ ils ont pris celui qui y répond oit le plus communément. Or il est certain que le mot qui répond le plus communément à ben et bar, c'est utoç eu grec^, filius en latin; mais il n1est pas moins vrai que ces deux derniers ne rendent point dans l'usage tout le sens des deux premiers, et que pour accommoder la traduction au génie du grec et du latin , il faut en substituer d'autres. Je ne crois point manquer de respect en cela pour les auteurs inspirés du nouveau Testament ; l'inspiration ne leur a pas été donnée pour nous apprendre le sens grammatical des mots, ni la mécanique des langues. Ma réponse est fondée d'ailleurs sur les propres termes du traducteur grec de l'Ecclésiastique. Oo yap ho&jvupiï ox>tol h IocdtoTç iëpoiiGTi hyopîva., xat orav pzTOcyQri v.q zrépav y\u>GGOLV* Non enim eamdem vim habent hebraïca, quando translata sunt in aliam linguam. Prolog. Eccl.

On ne s'est pas moins trompé sur le mot FV3 (beth) clomus. Non-seulement on lit en hébreu domus servorum, lieu ou pays de servitude; domus remotionis, lieu écarté; domus sœculi , domus quietis , tombeau, sépulcre; mais si nous en croyons les rabbins et leurs sectateurs, on trouve, Is. 5, 20, domus animée, pour signifier des ornemens de femme. L'usage de ce terme est encore plus universel en chaidéen et dans les paraphrases, où on lit domus congre gation is y pour congre gatio aquarum; domus irrigaiionis, pour terra irrigua; domus boum, pour armentum; et le front d'Aaron ,, Exod. 28, 58, est appelé, dit-on, dans le Targum, domus oculorum Aaronis. Selon la même méthode, les rabbins appellent des gants , domus manus ou digitorum , et un voile, domus faciei, etc.

Je conviens que si beth ne signifie rien autre chose que domus, une maison^, voilà des métaphores bien extraordinaires, et il faut avouer que les Hébreux ne parloient pas comme les autres hommes. Mais cette supposition est une erreur. Beth, dans les langues orientales, est un terme aussi générique que lieu en françois, locus en latin; c'est donc très mal à propos que Ton restreint sa signification à la seule idée de maison.

i°. Il faut remarquer que beth est la même racine que bath de l'article précédent; Fun de ses sens, comme nous avons dit, est d'exprimer lieu, arrêt, par conséquent fe lieu où Von s'arrête, le repos et le lieu du repos. On remarquera en même temps que lieu en françois n'a pas une racine différente du

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verbe lier; que par une analogie constante, locus en latin^, toizoç en grec, OlpD (makom) en hébreu , sont de même tirés des racines qui expriment lien, arrêt. Or, en mettant locus au lieu de domus dans plusieurs des phrases citées, la métaphore disparoit et le sens devient clair.

Selon Tordre naturel des analogies, toute racine qui signifie lien, signifie aussi ce qui environne, comme un lien , une bande , une écharpe , une ceinture , un voile, un habit, une couverture ; voilà pourquoi beth, lien, est employé pour exprimer couverture. Or que des gants soient appelés couverture des mains , et un voile couverture du visage, il n'y .a pas là de mystère; mais pour les appeler maison des mains, etc. , il faudroit cxtrava-

guer

5°. Beth, en suivant toujours le même fil d'idées, signifiant enceinte et couverture , a exprimé conséquemment ce qui est creux et fermé , ce qui est propre à serrer, à renfermer quelque chose. Beth , en ce sens, est le même que le françois boîte , le grec jSaôuç, |3qc9oç, /3u9oç. Ainsi ^DJH TQ (bathé hannephesch) dans Isaïe^ signifie des boites d'odeurs et de parfums , et a été parfaitement rendu dans la Vulgatepar olfactoriola. Ceux qui ont traduit domus animas , et qui ont débité là-dessus des rêveries, n'ont senti la signification ni de F un ni de l'autre de ces deux termes. Le dernier ne désigne Fâme en hébreu que parce qu'il signifie le souffle; or, dans toutes les langues, souffle, vapeur et odeur, sont synonymes. Beth à le même sens, ps. 45, 9 : Myr-

DES LANGUES. Utj

rha et gulta et casia in vesiimentis tais ex pyxidibus ehurneis.

4°. Beth, dans Ezéch. i, 27, et ailleurs, signifie inier, intra, intus ; ainsi le passage du Targum ridiculement traduit par domus oculorum Aaronis , signifie inter oculos Aaronis.

Un autre terme dont il me semble que l'on n'a pas compris les différentes significations en hébreu est le substantif HDODi Q^D (plie, phi, phanim, pé, pi, panim), la bouche ou le visage ; de là l'expression si commune dans les versions in oie glaaii, pour dire au fil de Vépée, et l'on ne voit pas l'origine de cette métaphore. Selon les critiques, Gen. 43, j; il y a, secundum os verborum istorum , pour secundum verba ista ; Num. 26, 56, secundum os sortis , pour secundum sortent : Prov. 26, 6, instrue puerum secundum os viœ suœ , pour juxta viam ejus ; d'où ils concluent que dans les prépositions *>s}> *SÙ (îéphi, \\éphi) , juxta, secundum , la syllabe phi est explétive , c'est-à-dire inutile. Enfin , Gen. 2 5, 3, il y a selon eux : surrexit Abraham à faciemortui sui , pour à moriuo suo , et ils blâment la Vulgate d'avoir traduit ab officio funeris. Tout ceci mérite d'être éclairci.

i°. NBi nSi ">D (pa , pe, pi, pha, plie, phi) signifient en hébreu pointe et tranchant , comme acies en latin, et ces deux significations sont toujours réunies : nVD ZT\ (chereb phioth), Prov. 5, 4, gladius biceps / HVD W (schené péoth) , Jud. 5, 6, duœ acies ';CPD rTT^Sn (haphtsirah phim)^ 1 Sam. 1 3^ 2i; retusio acierum : PiV&ÏÏ ?J73 .Tï© (morag

UG ELEMENS PRIMITIFS

bahal pipioth), Is. 41 ? 1 5, plaustrum habens rostra serrantia. Ainsi 3*Y1 w (lephi chereb) , Gen. 34, 26, etc. , signifie à la lettre, in acie gladii , au fil de Fépée, et non pas in ore gladii, parce que os en latin n'a pas cette signification.

On m'opposera que ces mots sont cependant traduits par les Septante et dans le nouveau Testament par h <7Top.orn pay&lpaLç ; mais il faut faire attention que <7To'p.ot exprime en grec, non-seulement bouche et ouverture, mais encore coupure et tranchant, tout comme phi en hébreu , puisque Sigto^oç signifie anceps, utrinque scindens, et l'un et l'autre sont dérivés de Tspvw, couper.

2°. En effet, les mêmes racines, qui expriment pointe et tranchant, désignent aussi leur effet, Faction de percer et de couper, l'ouverture faite par la pointe, la coupure faite par le tranchant,* voilà l'origine du double sens de crrop.a et aro^oç- voilà pourquoi pha, plie, phi, qui signifient pointe et tranchant, signifient aussi la bouche , qui est une coupure ou une ouverture dans le visage; et ils se disent nonseulement de la bouche de l'homme , de la gueule des animaux, mais encore de toute autre ouverture, de la bouche d un puits , Gen. 29, 1, 5, S, 10; du creux d 'une fontaine , ïs . 9, 17, etc.

5°. Coupure et partage sont synonymes; phi, coupure, désigne donc encore partage ou partie ; ainsi Ol3t# *© (phi schenaïm), ne signifie pas os duorwn, mais pars duorum, pour pars duplex.

4°. Fil en françois signifie tranchant : donner le fil à un rasoir; mais il exprime aussi suite, succès-

sion , continuité : suivre le fil d'une affaire. Ces deux sens contraires sont fondés sur une analogie évidente, parce que le tranchant d'une lame ressemble kun fil délié. Voilà pourquoi phi en hébreu, tranchant, signifie encore liaison, suite > ordre, succession. Ainsi, Gen. 4^? 7^ *>£ V$ (hal phi) est bien traduit par la Vulgate per ordinem, de suite. Léphi, képhi, signifient donc j uxta ordinem , juxta sérient , et c'est le sens des phrases citées ci-devant, secundum ordinem ou tenorem verborum istorum, secundum ordinem sortis , juxta ordinem. via ? sua? ; en quoi il n'y a rien que de clair et de naturel.

5°. ED^S (phanim) n'est point le pluriel de HD (phé), mais de [D (phan, phen) inusité au singulier; il a les mêmes significations que phe et phi; il exprime comme eux la bouche, le visage , la présence , et de plus liaison et occupation, garde et conservation. On peut donc traduire^ Gen. 25, 5, surrexit Abraham à conspectu mortui sui , ou à cura, à custodiâ mortui sui; ou comme la Vulgate, ab officio funeris ; c'est toujours le même sens.

Je pourrois faire encore les mêmes remarques sur les mots T (jad) manus; 131 (dabar) verbum; "02 (bacar) primogenitus , et plusieurs autres; mais on trouvera dans le dictionnaire des racines tous ces termes expliqués, l'origine de leurs divers sens, les raisons de leurs difFérens visages.

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