‹ Les élémens primitifs des languesChapitre 20 sur 41 · SUR LE MÉLANGE ET LA DÉRIVATION DES LANGUES · texte numérisé non relu

SUR LE MÉLANGE ET LA DÉRIVATION DES LANGUES

Opinion des savans.

Après ce que plusieurs savans ont écrit pour montrer la ressemblance du grec avec les langues orientales, et les efforts qu'ils ont faits pour retrouver les racines de l'hébreu dans les langues de l'Occident, il n'est pas aisé de traiter avec succès la même matière. Copier mes maîtres seroit un travail fort inutile, les contredire est un parti dangereux, et c'est malheureusement celui où je me trouve réduit. Dès que j'ai embrassé un système différent du leur, il m'a fallu nécessairement suivre une autre route qu'eux, pour comparer les langues; et il est difficile qu'en partant de deux points si éloignés, nous puissions nous rencontrer souvent. Je suis d'accord avec eux sur le principe, que le fonds du langage de tous les peuples est le même, mais je ne suis pas de leur avis sur l'origine de cette ressemblance, ni sur la plupart des exemples qu'ils en ont apportés. Je suis persuadé que faute d'avoir cherché les racines monosyllabes, suivi l'analogie des idées et ia mécanique de la prononciation, ils ont très souvent mis en pa-

rallèle des termes qui n'ont aucun rapport, et nous ont donné de fausses étymologies.

Selon eux^ les peuples qui sont sortis de l'Orient pour aller habiter les diverses contrées de l'Europe et de l'Afrique, étant issus dune même famille , ont porté avec eux dans leurs migrations leur premier langage qui étoit l'hébreu; cette langue doit par conséquent se retrouver partout. D'ailleurs, les Phéniciens et les Carthaginois ayant couru les mers pour leur commerce , et fait des établissemens ou des conquêtes dans les trois parties de l'ancien Monde , ils ont fait adopter leur langage, qui étoit un dialecte de l'hébreu, aux nations qui leur étoient alliées ou soumises.

Le premier de ces deux faits a besoin d'être éclairci, le second d'être réfuté; je vais tacher de faire l'un et l'autre.

i°. 11 est certain par l'Écriture sainte qu'avant la confusion arrivée à Babel , tous les hommes parloient le même langage, mais il n'est pas assuré que cette langue fut l'hébreu; je crois même cette supposition très fausse. La langue primitive n'étoit vraisemblablement composée que de monosyllabes, puisque ces mots simples sont encore aujourd'hui le fond de toutes les langues. Dieu ayant déterminé les organes des ouvriers de Babel à les prononcer différemment , ils ne s'entendirent plus , et furent obligés de se séparer. Chaque famille emporta dans la contrée où elle se retira ces monosyllabes avec l'inflexion particulière qu'elle venoit d'y donner, et à laquelle on ajouta bientôt de nouvelles

variétés. La famille (THéber changea peut-être un peu moins que les autres le premier langage, parce qu'elle s'éloigna peu d'abord; mais les patriarches ses descendans voyagèrent, et, sans un miracle, il est impossible qu'ils n'aient pas emprunté quelque chose du dialecte des peuples divers chez lesquels ils séjournoient. Lorsque Abraham quitta la Chaldée par l'ordre de Dieu, pour venir dans la Palestine,, il parloit sans doute la même langue que les Chaldéens, parmi lesquels sa famille habitoit depuis la dispersion; mais en demeurant parmi les Chananéens, il adopta leur langage, puisque Jacob son petit-fils étant retourné dans la Mésopotamie, ne parloit plus comme Laban son beau-père; l'Écriture le remarque expressément. C'est donc par des changemens insensibles que l'hébreu est devenu une langue particulière comme toutes les autres; c'est après différentes révolutions qu'elle a pris l'état de consistance où elle étoit sous Moïse et sous les écrivains postérieurs. Par conséquent au temps de la confusion , elle n'existoit encore que dans ses racines, comme toute autre langue; et lorsque la postérité de Japhet s'éloigna pour peupler l'Occident, cette famille ne parloit pas plus l'hébreu que l'indien.

Je sais que des auteurs respectables ont supposé que Dieu avoit fait un miracle pour perpétuer parmi les descendans de Sera la même langue qu'Adam et Noé avoient parlée; ils n'ont pas fait attention qu'il faudroit supposer ce même prodige en faveur des Chananéens, peuple maudit de Dieu, mais qui parloit certainement comme les Hébreux. Quel eût été

d'ailleurs le but de ce prodige,, puisqu'il ne devoit pas durer? Le langage des Juifs changea pendant leur captivité à Babylone, et reçut encore de nouvelles altérations après leur retour et avant l'arrivée du Messie.

Il n'y a donc pas d'exactitude dans la manière de parler des savans qui ont prétendu que l'hébreu s'étoit répandu par tout L'univers, dans le temps de la dispersion du genre humain ; ils auroient pu dire la même chose du chinois. C'est le langage primitif qui s'est répandu , et il a servi de matériaux pour l'hébreu, comme pour toutes les autres langues; telle est la vraie raison de leur ressemblance. Si les nations occidentales avoient jamais su l'hébreu , elles l'auroient conservé , et nous trouverions dans leurs langues un très grand nombre de mots composés comme en hébreu; nous n'y trouvons cependant que les racines; les élémenssont les mêmes, mais l'arrangement est différent.

J'ai déjà observé que l'hébreu s'est moins alongé que la plupart des autres langues, qu'il a par conséquent plus de ressemblance qu'elles avec le langage primitif; mais il n'est pas vrai pour cela de dire que les premiers hommes parîoient l'hébreu ^ ni que les peuples en se dispersant ont emporté l'hébreu avec eux.

2°. Il y a encore moins de fondement d'assurer que les Phéniciens ont fait des établissemens ou des conquêtes sur les côtes de l'Europe et de l'Afrique, qu'ils ont porté dans ces diverses contrées leur langage, leurs mœurs, leur religion. Excepté Carthage,

nous connoissons peu de colonies phéniciennes ? ; ces négocians n'ont guère fréquenté que les lieux où l'on trouvoit des métaux, principal objet du commerce de toutes les nations, et ils ne traînoient avec eux ni grammairiens ni missionnaires. Les langues de TOccident ont du rapport avec le phénicien et l'hébreu, parce qu'elles sont formées des mêmes racines, du langage primitif confondu à Babel. Les mœurs des Occidentaux approchent de celles des Tyriens et des Hébreux, parce que les hommes se ressemblent partout. On a montré que les nations de l'Amérique avoient les mêmes usages que les Patriarches : sont-ce encore des Phéniciens qui les leur ont communiqués? L'idolâtrie phénicienne, égyptienne, indienne, grecque, romaine, japonoise, américaine, se ressemble en beaucoup de choses, parce qu'elle est l'ouvrage de l'imagination et des passions des hommes, qui sont partout uniformes. Prétendre sur ce fondement seul , que des marchands de Tyr et de Carthage ont altéré les langues , changé les mœurs, régenté les nations, subjugué l'univers, c'est méconnoître l'empire de l'habitude et de l'éducation , c'est bâtir un système en l'air.

Supposons pour un moment ces établi ssemens prétendus des Phéniciens sur nos cotes, comment nos ancêtres ont-ils été assez complaisans pour oublier leur langage et leurs usages en faveur d'une poignée d'étrangers? Lorsqu'une compagnie de mar-

1 L'univers en est plein , si l'on en croit Bochart : mais quelques noms approchant du phénicien ne suffisent pas pour prouver l'existence d'une «olonie.

chauds va négocier dans un pays éloigné, c'est elle qui se trouve obligée d'apprendre la langue du peuple avec lequel elle veut établir un commerce réglé; il est naturel sans doute qu'un petit nombre de particuliers s'accommode aux usages d'une nation entière, et non pas que celle-ci se plie au gré de quelques nouveau-venus. Je ne pense pas que le commerce des Phéniciens ait été plus considérable, ni leurs exploits plus brillans que ceux de la compagnie des Indes. Or quelle est la nation indienne à laquelle nos négociais seuls soient venus à bout de communiquer notre langue, notre créance, nos lois, en un mot les moeurs françoises?

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