II
Affinité des langues orientales entre elles , et avec le grec;
11 faut donc chercher une raison plus véritable de l'affinité des langues; nous ne pouvons la trouver que dans la descendance des peuples , et dans la généalogie que Moïse en a faîte. La comparaison des langues devient ainsi le commentaire le plus lumineux du dixième chapitre de la Genèse, et la preuve toujours subsistante de la vérité de l'histoire sainte.
Selon cette histoire, la famille de Cham se maintint en partie dans la Chalclée, après la dispersion; le reste s'étendit au midi dans la Syrie ou Phénicie, dans l'Arabie, dans la Palestine, dans l'Egypte et l'Ethiopie. Aussi les langues chaldéenne, phénicienne, arabe, hébraïque, égyptienne, éthiopienne, ont toujours été regardées comme autant de dialectes émanés de la même source, et qui ont conservé entre
eux plus ou moins d'affinité, à mesure que les peuples qui les parloient se trouvoient plus ou moins éloignés de la patrie commune.
Les descendans de Japheth, en quittant les plaines de Sennaar, pour tirer à l' Occident , peuplèrent d'abord les provinces de l'Asie mineure : Javan ou I cov , l'un d'entre eux, se fixa dans Flonie et sur les bords de l'Hellespont. Aussi le dialecte ionique étoit l'espèce de grec qui approcboit le plus de l'hébreu, ou plutôt du phénicien et du chaldéen, parce que les provinces de l'Asie mineure confinent à la Syrie et à la Chaidée. Voila pourquoi plusieurs conjonctions ou particules dans le syriaque, et plusieurs mots composés dans le chaldéen, paroissent purement grecs. Il n'est pas nécessaire d'en conclure, comme ont fait quelques grammairiens, que ces termes sont empruntés du grec, il faudroit plutôt supposer le contraire. Les Chaldéens, d'abord sédentaires et placés dans les plaines fertiles qu'arrosent le Tigre et FEuphraie, furent plus tôt policés que les Grecs. Ceux-ci étoient encore errans et nomades, lorsqu'il y avoit déjà des villes bâties et un puissant empire formé près des fleuves dont je viens de parler. La postérité de Javan, ayant franchi le détroit de l'Hellespont et le Bosphore de Thrace, se répandit dans cette province et dans la Macédoine, tourna ensuite au midi vers la Thessaiie et le Péloponèse ; elle forma dans la suite des siècles une nation nombreuse, puissante et polie; mais elle demeura toujours unie d'inclinations et d'intérêts avec les colonies qui étoient restées dans l'Asie mineure, et dont
elle n'étoit séparée que par un espace de mer peu étendu. On les appela du nom commun ËXXyjv ; le commerce entretint une affinité constante dans leur langage mutuel; le grec d'Asie et celui d'Europe n'eurent jamais que de légères différences; ce sont divers dialectes d'une même langue. "Voilà donc la source du rapport qui a du se trouver entre le grec et l'hébreu; ils ont été formés des mêmes racines, des monosyllabes qui composoient le langage de la famille de Noé, et les peuples qui parloient l'une étoient voisins des pays où l'autre subsistoit dans un de ses dialectes.
Origine du latin ; son affinité avec le grec , par conséquent avec l'hébreu.
Il n'est pas aussi aisé de découvrir l'origine de la langue latine, parce que les savans ne sont pas d'accord sur cette matière. Au travers des conjectures des anciens et des dissensions des modernes, on ne peut approcher du vrai qu'en suivant toujours le même fil des migrations du genre humain , et en appelant la géographie au secours de l'histoire. Les familles ioniennes ou grecques qui s'avancèrent le plus vers le Nord, trouvèrent bientôt le Danube et la Save qui s'opposoient à leurs progrès, tandis que la mer Adriatique les resserroit du côté du Midi. Elles furent donc obligées de diriger leur marche entre ces deux barrières^ le long de l'Iîlyrie, et sans doute qu'il fallut plusieurs siècles pour peupler la vaste contrée qui s'étend depuis le Pont-Euxin jus-
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quau\- Âlpçs. Les colonies, arrivées à ces montai gués et au pays que nous nommons maintenant le Friouî, se séparèrent vraisemblablement en trois bandes; Tune passa lesÀîpes Juliennes, et alla peupler la Germanie; la seconde s'étendit le long du Pô, pour pénétrer bientôt dans les Gaules ; la troisième îe traversa, et s'établit entre le golfe Adriatique et l'Apennin, dans îe pays qui fut appelé par les Romains la Gaule en-deçà du Pô; elle alla ensuite dans rOmbrie, d'où elle s'étendit peu à peu vers le Tibre. Ainsi se véridoient le nom de Japbet, qui signifie étendu, et la prophétie de Noé son père.
Dans l'intervalle qui s'étoit écoulé pendant cette longue migration , les familles restées dans la Grèce avoient eu le temps de multiplier, de se civiliser, de commencer à cultiver les arts, de faire quelques essais de navigation. Ce ne fut pas une entreprise bien difficile de passer depuis î'Epire dans la Calabre; il uj a que sept à huit lieues de mer. Quelques troupes de Grecs qui se nommèrent Pêlasges , c'est-adire dispersés, tentèrent ce passage et pénétrèrent en Italie. Tandis que les premiers colons arrivoient au nord, ceux-ci s'avançoient du midi ; s'étant rencontrés dans îe Latium, qui est le centre de l'Italie, ils se joignirent, et ne formèrent bientôt qu'une même nation qui prit le nom de peuple latin.
Ceux qui étoient arrivés par terre se nommoient Aborigènes , c'est-à-dire peuples qui ne connoissoient plus leur première origine, parce qu'étant venus de proche en proche, à mesure que les générations se suceédoient, les en fans ne connoissoient
que le lieu où ils étoient nés; ils ignoroient profondément quelle avoit été l'ancienne demeure de leurs pères; et ce nom les distinguait fort bien des Pélasges, ou coureurs arrivés par mer.
Il y eut sans doute des hostilités entre les deux peuples, avant leur réunion; la tradition s'en étoit conservée chez les historiens latins; et Ton peut rapporter à cette ancienne inimitié le nom de Graïus ou GrœcuSy que les Aborigènes donnèrent aux nouveau-venus. Il est analogue à l'hébreu J?1i pi (raâ, raq) méchant, mauvais ; on retrouve ces deux noms dans les patois où croie signifie mauvais, et craquer c'est mentir. On sait ce que c'étoit que fides grœca chez les Latins. Leur adjectif pravus , et le verbe runco, sarcler, oter les mauvaises herbes , parqissent formés des mêmes racines. On nommoit en latin pica grœca l'oiseau que nous appelons pie grièche y pie méchante, importune; mais comme c'est un nom injurieux, il ne se trouve point dans les auteurs grecs.
Je me suis écarté du sentiment des savans qui prétendent que les Gaules furent peuplées avant l'Italie, parce que je ne vois pas comment on peut le concilier avec la géographie. Ils s'appuient du témoignage des anciens historiens latins, qui disent que les Ombriens ont été le premier peuple d'Italie r et un rejeton des Gaulois. Mais on se souviendra que les Romains appeloient Gaule tout le pays arrosé par le Pô , et Gaulois les peuples qui habitoient à la droite et a la gauche de ce fleuve; c'est de là effectivement qu'étoient venues les premières eolo-
nies pour habiter l'Ombrie; et c'est en ce sens
seulement que Ton peut dire que les Ombriens^
nommés ensuite Aborigènes, étoient descendus des
Gaulois.
La langue latine fut donc formée dans son origine du jargon grossier des Aborigènes, tel que les peuples encore nomades ont coutume de l'avoir, et du langage un peu plus doux des Pélasges , tel qu'ils l'avoient apporté de la Grèce. Comme ces deux langages étoient originairement le même , les deux peuples, sortis l'un et l'autre de la famille de Javan , ne durent pas avoir beaucoup de peine à s'entendre. Le grec n'avoit pas encore été cultivé ni alongé comme il le fut depuis. De nouvelles colonies grecques ayant continué de passer en Italie , et ayant peuplé la Sicile, il y eut un commerce continuel entre les Grecs et les Latins. Toute la partie méridionale de l'Italie fut appelée la Grande-Grèce ; les Romains apprirent des premiers les arts, les sciences, et les termes qui leur sont propres; ainsi la langue latine reçut de la grecque la meilleure partie de ses richesses. Mais l'une et l'autre étoient sorties de la même source primitive., et formées des mêmes racines. Les ornemens quelles ont successivement reçus, n'ont pu leur faire perdre entièrement leur ressemblance originaire; nous voyons, en les comparant, qu'elles portent encore toutes les marques d'une extraction commune.
Quelques historiens latins ont démêlé, du moins confusément, l'origine de leur langue, lorsqu'ils ont dit qu'elle étoit composée en partie de termes
grecs, en partie de mots barbares. Ils appelèrent de ce nom odieux tout ce qui ne venoit pas de la Grèce. Comme ils a voient reçu toute leur érudition de cette nation policée avant eux, leurs grammairiens ont tourné toute leur attention vers le grec, pour trouver les étymologies de leur langue , et lorsqu'ils ne rencontrent pas un mot grec pour expliquer le terme latin, ils sont désorientés, lis ne savoient pas que le langage qu'ils nommoient barbare, avoit servi de fonds pour le grec aussi bien que pour le latin; et sans l'histoire sainte, l'origine et l'affinité des langues seroient encore un mystère pour nous.