U ES S A
$e résumer en une seule loi , celle qui défend le culte de* dieux étrangers , de ces dieux qui ne vivent pas. Cette idée domine dans toute l'Ecriture. Vivit Dominus est une formule de serment que Ton rencontre à chaque page , et qui revient à la nôtre , aussi vrai qu'il est. un Dieu. Partout l'Eternel est nommé le Dieu vivant et fort , et les écrivains sacrés y font de perpétuelles allusions. Jéhovah vir pugnator , Jehovah nomen illif s'écrie Moïse dans l'ode sublime qu'il fit chanter au peuple après le passage de la mer Rouge. Ce passage est intraduisible, précisément à cause de la signification de vivens et valens que renferme le nom de Jéhovah; et St. Jérôme l'a si bien sentie, qu'il a rendu le second Jéhovah de ce verset par Omnipotens. « Le Dieu Fort est un héros, aussi a-t-il nom le Fort. :»
Au chapitre 6 de l'Exode , Dieu dit à Moïse : « Pharaon » refuse de vous laisser aller : eh bien ! puisqu'il ne veut se » rendre qu'à la force , puisqu'il faut une main de fer pour » le soumettre, tu vas voir comment je briserai son orgueil » et le forcerai de vous chasser.... Car, je suis le Fort , y> rn>""P (iahouh). Je me suis fait connoître à Abraham comme s> Créateur, VJ££? (schaddaï) , mais il n'a jamais su ce qu'étoit
» le Fort, ni»T (iahouh) J'ai entendu les cris des en-
s fans d'Israël.... va de ma part leur dire , c'est le Fort >y mn^ (iahouh) qui vous délivrera de ces petits tyrans égyp-
» tiens »
On a donné de ce passage une explication différente , je le sais; on a dit: Dieu , en prenant le nom de Jéhovah. a voulu manifester l'immutabilité de son être , et par-là rendre plus vive la foi en sa parole. Je suis Jéhovah, c'est-à-dire, YEtré;]e serai demain ce que je suis aujourd'hui, ce que j'étois hier ; e* ma parole est infaillible.
Cette interprétation seroit peut-être bonne, si elle étoit plus convenable au passage que je viens de citer : Mais , outre qu'elle suppose comme démontré ce qui est en question , est-il vrai de dire qu'Abraham ne connoissoit pas la véracité et l'infaillibilité de Jéhovah, lui qui avoit vu l'accomplissement des promesses à la naissance d'Ismael, d'Isaac, de Jacob et d'Esaù'^ lui qui étoit venu prendre, en quelque sorte , possession de la Terre promise ? I! connoissoit donc Jéhovah comme fidèle et
véridique; mais il connoissoit moins, c'est-à-dire ilavoit moin» éprouvé la force de son bras.
Je dis plus : c'est que l'interprétation de Jéhovah, Celui qui est, ne répond pas à la question des Hébreux. Exode, 3, i3: « Moïse dit à Dieu : J'irai donc vers les enfans d'Israël, et » je leur dirai, le Dieu de vos pères m'envoie vers vous. S'ils » me demandent : Quel est son nom, que leurrépondrai-je? » Moïse suppose que les Israélites , écrasés sous la servitude des Egyptiens, ayant perdu jusqu'à l'espérance, et ne croyan* pas qu'aucune force , même surhumaine, pût briser leurs fers, douteroient peut-être de sa mission et de la puissance du Dieu qui l'envoyoit. Quel est son nom ? c'est-à-dire, dans le style de l'Ecriture, quel est-il ce Dieu, assez puissant pour nous délivrer? A quoi le Seigneur répond .*- Je suis le Fort.
Au reste, veut-on savoir de quelles expressions se sert la Bible elle-même pour nous donner une idée de Pimmutabilité et de l'infaillibilité divines? Genèse, 17, 4 : «Dieu dit à » Abraham; je suis moi , et je fais alliance avec toi; tu seras » père de plusieurs peuples. » Là où nous ne pouvons nous dispenser d'énoncer le verbe affirmatif ou copulalif je suis, l'hébreu ne fait aucun usage du verbe HT! (haïah') ; il dit moi tout court , *>yti (ani) ; et ce moi équivaut à un long commentaire. Moi, c'est-à-dire : je suis , je ne meurs ni ne mens , je ne change ni n'oublie. C'étoit là qu'il falloit traduire , plutôt selon l'esprit que d'après la lettre , ego sum qui sum.
Or, le nom de Dieu en hébreu, Iahouh, ou comme on prononce vulgairement Jéhovah , est formé du verbe HT! TT\T\ (haïah haouah) , précédé de la lettre formative des noms propres 1 (i) , dont l'énergie n'est bien rendue que par l'article grec b , en françois le. Donc , d'après l'étymologie de C2 grand nom"de l'Eternel et d'après les témoignages formels de la Bible , le verbe regardé ordinairement comme verbe substantif, verbe d'existence , n'est rien qu'un attributif de vie et d'action.
Enfin le verbe haïah a une forme passive , et dans ce cas il est toujours traduit par^zm, confici ; donc il a un actif j «i cet actif est synonyme de facere.
S'il n'y a pas de verbe substantif en hébreu , comment donc alloit le discours dans cette multitude de circonstances où le grec, le latin, et surtout le françois, ne peuvent se passer de lui ? Bergier l'a dit : entre le verbe et l'attribut , on ne mettoit rien. Le verbe être , dans les langues où il se rencontre, n'y sert guères que de copule et d'indication du temps : or, puisque les verbes hébreux n'ont point de temps , la langue n'avoit que faire du verbe-copule ou affirmatif.
§. XVII ï. Examen de la proposition-
On enseigne en philosophie : « Toute proposition renferme » nécessairement trois termes , le sujet , le verbe , et l'attribut. » Dans cette phrase, Dieu est grand , Dieu^ est sujet , grand » attribut , est verbe. »
Je demande quel rôle joue le verbe être dans la proposition. Y est-il mis pour exprimer l'être , l'existence ? Non , dit Ans" tote; il n'y sert que de copule entre deux termes, de liaison entre deux idées , d'affirmation. Mais une copule , une affirmation, une exclamation, un souffle , fn'est point un mot ; et je demande encore si ce qui n'a pas de rang dans la grammaire , si ce qui existe à peine dans le langage et qui est insaisissable à la pensée , peut devenir le terme d'une proposition philosophique , parce qirii se trouvera quelquefois représenté par un débris de verbe ? Dans les langues grecque 1 latine , françoise , l'usage permet rarement , il est vrai ? qu'une phrase aille sans verbe : mais il n'en est pas de même en hébreu et dans beaucoup d'autres langues, où l'attribut se joint au sujet sans verbe et sans copule. Quoi donc ! y auroitil des règles de raisonnement et des principes de logique particuliers à tel peuple , nuls chez tel autre ?
Alors le verbe être est sous-entendu, réplique Aristote. — 11 est sous-entendu ! la raison est précieuse, et digne du Péripatétique: elle doit pleinement satisfaire des gens qui croiroient manquer d'air, si on les privoit de leur verbe substantif. Cela rae rappelle l'ancienne horreur de la nature pour le vide. Et comment voulez-vous qu'on sous-entende ce que l'on ignore ? est-ce aussi en vertu du principe que non dalur vacuum in
rerum naturâ ? Non 5 la substance et l'attribut existent unis sans intermédiaire } la pensée les voit de même ; le langage , expression de la pensée , les énonce 5 et pendant des siècles cette simple énonciation tint lieu de copule, d'affirmation, de verbe ; le discours n'en avoit pas besoin.
Le verbe par excellence n'est donc pas plus nécessaire à la proposition qu'à la construction du verbe.
§. XIX. Définition du verbe.
Ew, eo , sert à conjuguer tous les verbes , rien n'est plus vrai ; mais lorsque les grammairiens en ont conclu : « Don^ » il n'y a qu'un verbe , et c'est le verbe substantif» \ et que les philosophes ont ajouté : <:< car pour être susceptible de mo- » difîcation , il faut premièrement avoir l'existence, » les premiers ont posé un principe aussi faux en grammaire que l'argument des seconds est incontestable. Celui qui diroit : En grec et en latin , il n'y a qu'un seul véritable substantif, et c'est l'article, parce qu'il sert à décliner tous les noms , ne raisonneroit pas moins juste.
L'attributif hdiali , :o>, eo } ayant revêtu des formes temporelles , on trouva commode de s'en servir dans toutes les occasions où Ton avoit besoin de faire connoître qu'une chose avoit été ou qu'elle seroit 5 et malgré sa signification de vivre et de faire , on commença à lui donner pour sujets des noms de choses insensibles , et qui par elles-mêmes étoient dépourvues d'action et de mouvement. On s'étoit aperçu qu'une foule de substances, quoique inertes et sans vie , avoient néanmoins une manière d'exister qui étoit comme leur vie à elles : on ne pou voit pas dire d'elles qu'elles fussent vivantes et agissantes , mais ou ne pouvoit pas dire non plus qu'elles étoient mortes. Le verbe auxiliaire , par une extension métaphorique, passa donc à l'usage des sujets bruts et inanimés , et par une suite de cet usage devint le verbe métaphysique d'existence être,- tandis qu'en conjugaison il finit par ne plus marquer que les modifications de personnes, de nombre , de temps et de modes.
Mais les hommes se souvinrent long-temps de ce qiravoit
tonx-oxozi aurou
été I auxiliaire à la naissance des conjugaisons , et , ne pouvant lui rendra sa force primitive , cherchèrent du moins à l'imiter. $()iw qui d'abord avoit signifié j'exerce amitié , je fais V amour, je vis en aimant, ne signifioit plus que j'aime ; il falloit un nouveau moyen d'exprimer ce que l'auxiliaire ne clisoit plus. Alors , au lieu du verbe ordinaire fait, il aime , on dit , conformément à l'ancienne valeur du veber &>, SiareXei «pt).wv , il vit aimant , il passe sa vie à aimer. Au lieu de x\ ao\ Soxtî , que vous semble ? eicon5<xa, j'ai fait ,* on dit tzôôç lyiiç oofe, comment vous possédez-vous dans votre opinion; -rzo'.-nno-.ç ïyu , je me trouve avoir fait. Dans la fable de Y Ane revêtu d'une peau de lion, Esope raconte que le Renard êniy^çxye yap aùrcrj ïrpaaxTjxouia , se trouvait tendu braire ,• au lieu de dire simplement Tt-pc Vavoit entendu. Ces locutions sont familières en grec.
Dans le même but, le latin redoubloit le terme de l'action, et donnoit pour régime au verbe son propre radical : vivsre vilam, dormir e sommum , décerner e decretum , etc.- Toutes ces façons de parler sont des imitations , je dirois presque des réminiscences de l'énergie qu'avoit l'auxiliaire , lorsqu'il devint facteur de conjugaisons. En françois, vivre en bêle , parler en sage , se conduire en jeune homme, sont encore autant de phrases construites sur l'ancien modèle , et qui représentent chacune un verbe, qui manque à notre langue.
Cependant l'énergie de l'auxiliaire n'a pas tellement disparu des verbes , qu'il n'en reste vestige. Qui ne sent , par exemple , la différence qu'il y a entre sapiens sum , et sapio , le premier n'exprimant que l'existence d'une qualité, le second une manière d'agir ï Posséder ne dit-il pas plus que être propriétaire ,• appartenir , qu'être le bien ou le sujet? Qu'on demande à une femme si j'ai de l'amour pour vous est la même chose que je vous aime, il n'y a pas jusqu'aux verbes destinés à exprimer le repos, le silence, l'insensibilité, la mort, par conséquent l'absence de vie et d'action, qui n'aient conservé dans leur physionomie quelque chose de cette force singulière avec laquelle l'auxiliaire peignoit la pensée. Quiesco et quietus esse diffèrent autant que rien faire et ne rien faire , dans ces. y ers de La Fontaine et de Boileau :
La nuit à bien dormir, le jour à ne rien faire. Laf. Passer la nuit à boire , el le jour à rien faire. Boil.
On sait que l'académie ayant été prise pour juge de ces deux expressions, décida que la dernière étoit la meilleure, parce que rien faire étoit envisagé par le poète comme une espèce d'occupation. Taceo , faire silence , renferme l'idée de vie et d'action , puisqu'on ne peut dire sans figure d'une statue , d'un rocher, d'un monument, qu'ils se taisent; au lieu que l'on dit sans métaphore , un désert silencieux. Sto a été fait actif dans Jupiter Stator , et il est presque synonyme iïagir dans cette phrase, ad ostium sto etpulso. Jaceo enfin , jaceo lui-même emporte l'idée d'agir , puisqu'il signifie mot à mot faire le mort, "p (iac) en hébreu , c'est lancer , frapper , tuer; delà viennent jacio , jeter, lancer; et jaceo , être jeté de son long , comme un homme mort.
On doit comprendre à présent, que lorsque j'envisage Faction dans le verbe , ce n'est pas dans la partie appelée radical ; c'est dans la terminaison ou l'auxiliaire. C'est cette terminaison seule qui forme la ligne de démarcation entre le verbe et l'adjectif ; c'est par elle que quiesco , sto , jaceo , etc. expriment l'idée d'agir aussi bien que laboro et curro ? tandis que vivus , operosus , n'emportent pas plus, par la forme, I idée de vie et d'action, que exanimis, piger, somnolentus, etc. Qu'est-ce donc que le verbe , ou attributif conjugué , par opposition à Padjectif , ou attributif simple ?
Le verbe est attributif d'action ,• l'adjectif est attributif cV état.. Le verbe être est attributif de temps et quelquefois d'existence, engendré des conjugaisons.
Demander si une langue a ou n'a pas de conjugaisons, c'est demander si dans cette langue les pronoms se placent après ou avant le radical.
Demander si une langue a des temps dans ses verbes , c'est demander si elle a ou n'a pas d'auxiliaire.
§• XX. Digression sur le participe et le verbe pronominal.
Le grec est riche en participes ; au passif comme à l'actif il en a pour tous les temps : le latin manque du passé à l'actif, et dts, présent au passif.
Le françois est encore plus pauvre que le latin : il ifa qu'un présent , aimant ; et qu'un passé , aimé ; el ce dernier sert de participe passif dans les verbes qui ont un passif.
Rien de plus opposé que les divers systèmes que Fou a imaginés pour expliquer cette dernière forme de participe , et pour rendre raison des différentes règles de concordance qui ïe régissent. MM. de Port-Royal, l'abbé Girard , Dumarsais , Duclos, Reauzée , Court de Gébelin, etc. , sont tous divisés d'opinion ; tous ils ont appuyé leur sentiment particulier sur des argumens plus ou moins plausibles ; mais personne encore n'a eu la gloire de réunir tous les suffrages, et la question est aujourd'hui aussi chaudement controversée que jamais.
Si aimé est participe passif, pourquoi dans cette phrase , j'ai aimé cette personne , ne le fait-on pas accorder avec le nom qu'il est censé modifier , personne ? S'il est actif, pourquoi dans cette autre phrase , la personne que j'ai aimée , le met-on au féminin ? Pourquoi cet accord monstrueux d'un sujet avec son régime Y Et pourquoi suffit— il au participe d'être précédé ou suivi de son régime, poui en prendre ou non les modifications Y
Tout adjectif, verbe, ou participe doit s'accorder avec son sujet: pourquoi aimé n'est-il pas au féminin dans cette phrase, elle a aimé , comme dans cette autre elle est tombée. Tombée est-il adjectif passif ? On n'oseroit le soutenir, car alors je demanderois quel est l'actif. Pourquoi le changement d'auxiliaire met-il une si grande différence entre des termes parfaitement identiques Y
A tout cela , on n'a rien répondu de satisfaisant l. Quelque
1 Ecoutons ce que dit à ce sujet l'abbé d'Olivet : « Si Ton demande » pourquoi le participe se décline lorsqu'il vient après son régime , et » qu'au contraire, lorsqu'il le précède, il ne se décline pas, je m'imagine n qu'en cela nos François, sans y entendre finesse, n'ont songé qu'à leur n plus grande commodité. On commence une pbrase, ne sachant pas bien •n quel substantif viendra ensuite \ il est donc plus commode, pour ne pas » s'enferrer par trop de précipitation , de laisser indéclinable un participe » dont le substantif n'est point énoncé , et peut-être n'est point prévu. »
Voilà tout ce que l'abbé d'Olivet , grammairien de renom, a imaginé de mieux pour expliquer l'énigme. Credat Judœus , non ego. Il faut
parti que l'on prenne, en effet., on s'abuse soi-même : ou Ton est conduit à soutenir quelque absurdité, ou Ton tombe dans des contradictions palpables. Je ne discuterai pas toutes les explications qui ont été données • cela me mèneroit trop loin. II me suffit que des hommes tels que ceux dont je viens de citer les noms n'aient pu parvenir à s'entendre ; c'est pour moi une preuve qu'ils ont suivi une fausse route , et un avertissement de diriger autre part mes investigations.
Après que l'empire romain eut été envahi par les Barbares, et qu'à la domination des Césars eut succédé celle des Gotbs en Italie, des Francs dans les Gaules, des Wisigoths en Esêtre bien grammatisle, en vérité, pour se contenter d'une pareille explication. Quoi! lorsque les grossiers conquérans des Gaules disoient, j'ai aimé la guerre , accueilli votre damande , cultivé ma vigne , bâti ma maison^ ils ne prévoyoient pas ce qu'ils alloient dire! et c'étoit par la crainte de s'enferrer qu'ils laissoient le participe indéclinable! Au contraire , ces gens qui n'y entendoient pas Jînesse , y mettoient cependant plus de façons , quand le régime précédoit le verbe. Ah ! sans doute ils se soucioient peu des finesses du langage, les -vainqueurs des Romains et d'Attila, les héros de Tolbiac ; de même que ceux d'Arcole et de Marengo ne se piquoient pas assurément de parler l'italien comme Pétrarque et Métastase. Mais si nos François furent si peu raffinés , leurs descendans dévoient être plus habiles.
M. Bescher, aujourd'hui notre plus grande autorité en fait de participes , trouve si concluantes les raisons de l'abbé d'OlWet , qu'il les appuie de toute sa métaphysique. « Il est mille circonstances où nous comi) mençons une phrase, sans que nos idées soient exactes. Dans ce cas » nous employons des mots dont la signification , en quelque sorte ban— » nale , peut s'adapter à toute espèce de discours ^ et, tandis que nous » prononçons ces mots, nos idées se fixent, et la phrase s'achève, n
Cela signifie que si M. Bescher savoit ce qu'il veut dire, il feroil accorder le participe-, mais que n'en étant par, bien sûr, il trouve plus commode et plus sage de le laisser en repos. Nous voilà bien instruits.
«. Mais cette incertitude n'existe plus, » ajoute après ces deux Messieurs Girault-Duvivier , u si le régime direct précède le participe. Le nom est » exprimé , le genre et le nombre de ce nom sont connus, et alors plus de 7) prétexte qui vienne empêcher l'accord du participe devenu adjectif. r>
Quare opium facit dormir e ? — quia habet vim dormitivam. On demande ce qui fait que le participe devient adjectif: c'est qu'il est d»;vena adjecîif, îépondM. Girault-Duvivier.
pagne , il y eut une fusion des nations conquérantes et de* peuples indigènes : la puissance civile changea de mains, mais avec la religion et les lois de l'empire , la langue de Rome fut adoptée par les vainqueurs. Cette conversion des hordes étrangères aux mœurs polies et civilisées des Piomains , ne fut cependant pas tellement complète , que les Barbares ne mêlassent beaucoup de leurs usages, de leurs croyances , de leurs idiotismes, aux habitudes nouvelles qu'ils s'étoient formées, aux sciences et à la langue qu'ils avoient apprises.
Ainsi, pour ne parler que de ce qui regarde la grammaire, ces nouveaux maîtres du monde avoient l'habitude de se servir d'article avant le nom, et d'accompagner toujours le verbe (d'un pronom personnel. Ne pouvant concevoir des noms sans articles et des verbes sans pronoms, du démonstratif latin Me, Ma , ils se fabriquèrent du mieux qu'ils purent les articles le , la, il, el, lo, etc., et n'eurent garde d'oublier jamais, en conjugaison latine , le pronom avant le verbe.
Ainsi encore, dans leur langue maternelle ils formoient le futur à l'aide de l'auxiliaire werden , devenir , et qui signifie aussi être, joint à Pinfinitif du verbe : ich werde seyn , je serai. Pour traduite en latin leur futur , ils ne se seroient pas avisés d'employer les formes si simples et si commodes, amabo, audiam, eroj non, prenant le futur de sum pour l'auxiliaire latin correspondant à celui de leur idiome, ils î'accollèrent au radical des verbes , et se créèrent les figures grotesques : ego ess-ero , ego hab-ero, ego intend-ero, je serai, j'aurai, j'entendrai. On ne pouvoit être plus littéral ni plus conséquent. Tous nos temps et nos modes furent bâtis surj ces principes: le subjonctif s'alongea de deux mots , quod ego sim , comme dass ich sey, que je sois. Habuero , amavero , fuero , furent abandonnés pour ego hab-ero habitum , quatre mots, comme ich -werde gehabt haben, j"1 aurai eu.
Toute la capacité de ces terribles écoliers consistent à échanger lettre à lettre leurs locutions germaniques contre des expressions qui, prises séparément, étoient latines, mais ne formoient pas des phrases latines \ ils continuoient à penser en franc, en teuton, en goth , et parJoient barbare en latin. Ce dut être d'abord un plaisant jargon à entendre que ces ger~
manismes latinisés ; telle est pourtant la noble origine de nos langues françoise, espagnole et italienne.
Les langues ou dialectes de la Germanie composoient leur prétérit de l'auxiliaire haben , joint au participe passé : ich habe gehabt, ich habe gelobt, j'ai eu, j'ai loué. Les Barbares suivirent la même méthode en latin \ au lieu de habui, ils dirent: ego habeo habitum. Cette phrase, j'ai aimé cette personne , ils la traduisoient donc, ego habeo amatum hanc personam. Mais les habiles de la nation -, ceux qui se mêloient un peu de grammatiser, ayant remarqué que les Latins trouvoient plus élégant de dire avec le participe futur, habeo scribendam epistolam , au lieu de scribendum , crurent qu'ils feroient aussi plus élégamment de suivre cette règle avec le participe passé , et devenus puristes et amateurs de beau langage, ils disoient avec grâce , habeo amatam hanc personam , Ma persona quam habeo amatam, quoique ces phrases en latin eussent un sens tour différent. ,
Les Espagnols et les Italiens font accorder à volonté , le participe avec son régime, quelle que soit la position de ce dernier : c'est que la règle latine n'étoit pas de rigueur. Le François, au contraire, ne décline le participe que lorsque 1ère* gimele précède, et dans ce cas il exige toujours l'accord : mais cette exigence est le fait des grammairiens \ le bas peuple, qui n'entend rien aux théories de la grammaire, et qui ne suit d'autre règle que le bon sens, ne décline jamais l'adjectif passif. Le passif des verbes , dans le système des langues du Nord , se formoit du participe passé joint à l'auxiliaire werden ; et l'on conjugua de même le passif latin : ego sum amatus , ego habeo statum amatus ,* je suis aimé } j'ai été aimé.
Le passé de certains verbes neutres en allemand se conjugue à l'aide de l'auxiliaire seyn ^ être , dont la valeur est très différente de celle de werden, formateur du passif. Les Barbares . après avoir rendu leur seyn par le latin sum. ne trouvant point de participe passé ou passif aux verbes neutres, en forgèrent avec les supins , et veni , iV/, accurri furent remplacés par ego sum veriilm , ego sum itus , ego sum accursus , façonnés sur le modèle de ich bin gegangen , je suis allé. Et comme d'un autre eoté les participes conjugués avec être s'accordoient avec leurs
?m ESSAI
sujets , il en fut de même pour les participes neutres , malgré îa
différence.
Certaines actions que le latin exprime par un verbe neutre ou passif, se rendent en allemand par un verbe à pronom redoublé 5 c'est ce qu'on appelle verbe pronominal ou réfléchi; siclifreuen , gaudere ,• sich irren , Jjzîli , etc. Que firent nos apprentis latinistes? Ils s'en alloient demandant aux Romains: Comment dites-vous réjouir , asseoir, apercevoir , évanouir? Gaudere, sedere , percipere , evanescere , répondoit-on. Et làdessus, sans autre information, ils construisoient le plus logiquement du monde les phrases gotho-latines, ego me regaudeo, ego me assideo, ego me evanesco. C'est comme si i.n soldat romain , ressuscitant parmi nous et se mettant à l'étude du françois, disoit, dans les analogies de sa langue , j'assieds , je tais , j'évanouis.
Mihi suhvenit est une expression latine dont le sens est , il me vient dans l'esprit, Unie souvient. Puisqu'on avoit choisi ce verbe de préférence à recordari et meminisse , rien n'étoitplus aisé que de lui conserver du moins sa forme impersonnelle, forme de conjugaison que l'on trouve dans toutes les langues , et qui ne devoit pas paroître trop civilisée , même à des Barbares. Mais ces massacreurs de noms et de verbes ne l'entendoient pas ainsi : il leur falloit un verbe pronominal 5 suhvenit l'impersonnel s'étant présenté , on fît sur lui main-basse , et puis après l'on vit paroître les énormes caricatures, ego me subvenio , ego me resubvenio.
Quelle désolation ce dut être parmi les grammairiens et les rhéteurs , d'être chaque jour témoins des outrages que recevoit, au sein de Rome même, la langue des Cicéron et des Virgile, que dis-je ? la langue des Marius et des Jules-César , des Trajan et des Marc-Aurèle ! Quelle patriotique indignation devoit sVtlumer dans leurs cœurs, lorsqu'ils s'entendoient dire, dans un style macaronique et avec un accent effroyable , a illa hora quod ego me inde essero resubvenitus (alors que je m'en serai ressouvenu)! Le génie de Rome étoit vaincu : mais il falloit que des races jeunes et vigoureuses vinssent rendre ie cœur et l'énergie aux nations énervées par la tyrannie corruptrice et abrutissante des enfans de Romulus ; il falloit un baptême de
sang aux âmes infectées et amollies; le saint et la liberté du. monde étoient à ce prix.
Mais d'où venoient aux peuples germaniques ces formes pronominales si extraordinaires en latin, si rebelles aujourd'hui même à l'analyse ;J Doit-on les attribuer au laisser-aller de la conversation , et ne seroient-elles qu'une dégénérescence du langage ; ou ne faudroit-il pas plutôt y voir des traductions maladroites de locutions antiques, dans l'origine très bien fondées en raison, mais dont les progrès et les révolutions du langage auront peu à peu fait perdre de vue la formation et la trace ? Je n'ose affirmer que la langue allemande ne puisse absolument, par ses propres racines , rendre raison de ses verbes pronominaux } mais quand elle ne le pourroit pas , ce qui me paroît probable , quand les verbes pronominaux allemands seroient aussi peu raisonnables que Jes pronominaux françois, qu'importe? alors il en sera des idiomes teutoniques comme de la langue françoise : ils ne seront eux-mêmes qu'une vieille dégradation de .langues encore plus anciennes, bizarrement travesties et ridiculement métamorphosées.
Voyons donc s'il ne seroit pas possible d'expliquer le verbe pronominal par quelque procédé grec ou hébreu. Qu'on me pardonne cette excursion sur un sujet encore si peu débrouillé, et qui d'ailleurs tient de si près à nos règles de participes.
Qu'entend -on, que doit -on entendre par verbe pronominal? Je me sers de cette désignation , en attendant que nous en ayons découvert une meilleure.
« Le verbe pronominal est celui qui se conjugue avec deux » pronoms de la même personne, » dit Girault-Duvivier, d'accord avec tous les grammairiens ; j'ajouterai : avec cette circonstance particulière , que le premier pronom demeurant toujoui s sujet, le deuxième, quoique mis à un cas indirect, ne puisse être considéré comme régime.
Ainsi je me repens , je me souviens, je m 'évanouis , sont verbes pronominaux, parce que me, bien qu'en apparence indiquant un datif ou un accusatif, n'est pourtant pas régime ; car, qu'est-ce que repentir quelqu'un, souvenir, évanouir, enfuir quelqu'un ou quelque chose? Au contraire, me, dans les exemples suivans, je m'admire, je m'écoute, je mè parle $
je me nuis, étant régkne-, tout comme dans on m'admire^ on m'écoute, tu me parles , il me nuit,, et toutes ces phrases étant parfaitement identiques, les verbes s'admirer, s? écouter , se nuire, et autres semblables, ne sont pas pronominaux; et c'est contrairement à toute idée d'analogie, en dépit de la critique et de l'analyse , que les grammairiens ont confondu des choses si différentes.
D'après le même principe, s'abstenir, s"1 arroger ne seront plus réputés pronominaux, puisque ces verbes sont évidemment actifs, et que leur 2e pronom est non moins évidemment régime. De ce que Faction marquée par un verbe se réfléchit sur son sujet, de ce que même elle ne peut avoir d'autre terme que ce sujet \ il ne s'ensuit pas que ce verbe soit pronominal; il faut, comme j'ai dit, que le 2e pronom ne puisse être pris pour régime du verbe.
C'est donc ce pronom qu'il s'agit d'analyser; c'est le rôle qu'il joue que nous devons tâcher d'apprécier. Comment et pourquoi s'est-il glissé dans les conjugaisons? voilà ce qu'il faut savoir.
La plupart des verbes hébreux sont susceptibles d'une forme de conjugaison , dont l'effet est de marquer une action tantôl spontanée, tantôt réfléchie ; c'est la conjugaison hithphaël. On la forme en ajoutant la syllabe HH (bith) en tête de la conjugaison active : "IDD (masar) il a livré j "lODHn ( hithmaser) , il s'est livré. Cette syllabe hith a été prise par Bergier et Court de Gébeîin pour le verbe être ; j'ose n'être pas de leur avis. Ces illustres savans étoient trop préoccupés de l'idée que le verbe substantif doit se retrouver partout, pour que leur saga cité ne se soit pas trouvée une fois en défaut. HH hith, f'ormatif de hithphaël, n'est pas le verbe être , et l'on auroit peine à citer un seul exemple où il en ait la signiiication. Hith est une espèce de pronom réfléchi , l'analogue , sinon l'équivalent de se, soi, que les grammairiens disent manquer en hébreu, parce qu'ils ne savent pas l'y reconnoître. C'est une forme adverbiale de l'article ou pronom ^IH i NTi (hou, nia) , il , elle.
En hébreu, les adverbes se forment au moyen de la terminaison J"P i ith , ajoutée au radical : or, pour faire du pronom
«Je la 3e personne un pronom indéfini, étoit-il un expédient plus logique que de lui donner celte terminaison, dont le propre est de rendre tout adjectif indéfini et indéterminé ? l)n convient d'ailleurs que ia signification de hilhphaël est souvent réfléchie \ c'est ce qui ne s'expliquera jamais par le verbe substantif. Tout au contraire, la signification passive que Ton donne quelquefois à hilhphaël lui vient de sa comparaison avec la langue latine, dans laquelle on est forcé de rendre par le passif toutes les phrases que le françois exprimeroit comme l'hébreu, parmi verbe réfléchi-, cela se fait , se vend ; hoc agilur , vendilur ; cet homme se trouble , homo turhatur. Ici , j'ai l'avantage de combattre Bergier avec ses propres armes.
Mais, objectera-t-on , si la syllabe hith est le pronom réfléchi se, soi, comment se fait-il qu'on l'emploie avec des sujets de i,e et de '2e personne ? qu'on dise, par exemple, ""IDûnn *V2^ (am hithmaser) , je me livre , ce qui, selon moi , devroit être traduit, je se livre F
C'est que, comme je viens de le dire, hith n'est pas exactement notre pronom réfléchi se, soi, et qu'il répond mieux au mot même en françois , selhst en allemand, ipse ou met en latin . Le grec, en lui donnant une nouvelle terminaison et des cas, Fa conservé Mans autbç. On disoit donc, je livre même , la livres même , pour je me livre, lu te livres. Même, c'étoit comme le nom d'un personnage fantastique, qui étoit tout le monde, parlant de soi, agissant sur soi, ou de son propre mouvement. L'emploi de ce pronom vague et incertain , en guise de ine et te , est une nouvelle preuve de ce que j'ai avancé au §. 9, que les pronoms de ire et de ie personne s'ctoient formés , par extension , de l'article démonstratif.
Maintenant, quel est le rapport exprimé par le pronom hitlu apposé au radical?
Je réponds que sa fonction est d'indiquer une action , tantôt réfléchie sur le sujet, et qu'alors hith est régime du verbe , je viens d'en donner un exemple ; tantôt spontanée , et ou'aîors il modifie le sujet, c'est surtout ce que je dois prouver.
"■pn(nalak) en hébreu signifie ivit , incessit , ambulavit. Or, comme une action de cette espèce ne peut jamais avoir de patient direct , qu'on ne peut pas dire ire , ambulare seipsum ,
Sos i;ssa i
les grammairiens tic manquent pas de dire de ce verbe , coftifUrf de beaucoup d'autres, que le sens , à la conjugaison hithphaël, est le même qu'à la conjugaison kal ou active. C'est qu'ils ne comprennent pas l'énergie du pronom. Mais , en supposant ce pronom au nominatif , nous concevrons qu'il indique une action qui se fait d'elle-même et naturellement, et nous sentirons la force de ce passage de l'Exode , 21 , 19 : Q*)p^ QK Tbftnni 0m lcfolim 1 ou- liithhallek), si le malade se lève, et marche de lui-même , c'est-à-dire sans appui ni soutien, sans le secours de personne. Le terme hébreu scroittrès bien rendu par le grec xurb-cuç-, qui marche sur ses propres jambes , qui va tout seul.
n^ïl (hodah) , louer, chanter , publier, célébrer, d'où vient le grec £#«-, chanter, wo.i, chanson, signifie à la conjugaison hithphaël , non pas se louer soi-même , mais avouer, confesser î VÏNÎDH minDti (ou mithodah chatathi) , et confitebar peccatum meum. Comment cela? si ce n'est que hith équivaut à UbenSy ultroneus, et qu'il donne au verbe la signification de publier de soi-même , faire connaître volontairement ?
""OO (makar), c'est vendre ?- pourquoi ^JOn'H (hithmakker) signifie-t-il venumdatus est , et non pas vendldit seipsum F C'est, encore une fois, que le pronom hith indique une action qui se fait d'elle-même , coutumièrement.
Au livre des Nombres, 7 , 89, on lit : « Lorsque Moïse en- » troitdans le sanctuaire pour consulter l'oracle, il entendoU 2> la voix qui lui adressoit la parole. » Il y a dans l'hébreu , TON 137Q ^p HN (etlî qoul middebar aliou), vocem ultroîoquentem ad eum. Le verbe HS^ (dabar), parler, n'est pas mis ici à la conjugaison hithphaël pour dire que l'Eternel se parloit à lui-même, puisque cetoit à Moïse que Dieu s'adressoit , et que ce régime est exprimé. Il ne signifie pas davantage loqui seipsum, comme l'explique un hébraïsant} car que signifîeroit une phrase comme celle-ci : loquebatur seipsum ad Mojsen? Mais le terme hébreu, dans son énergie propre, marque que Dieu donnait ses ordres k son prophète» de sa propre bouche et de son propre mouvement , sans attendre même que Moïse lui exposât sa requête ; et ce terme, t|ue j'ai tâché de rendre par ultroloquentem , le seroit enc
mieux par le grec xùtowmvov, t/u: pari? par son propre orgaiu . En Grèce , on appeloit aurocpcovo-j,- ^prja^ouj, les oracles rendus par la divinité elle-même.
La langue grecque a conserve plus d'un souvenir de celte énergie particulière de la conjugaison hébraïque hithphaël. Aûtoç, qui, comme j'ai dit, est le même que l'hébreu luth, signifie en grec qui agit seul , de soi-même , sans avoir besoin (V être excité $ et cet article a servi à former environ une centaine de mots composés, auxquels il a communiqué sa valeur. Ainsi aÙTo&jc/w , juger par soi-même , aùroupyéo, travailler de ses propres mains ,* aÛTOTctsco^ ^o/r cfe se.? p/ opres yeux ; auTO|Jta^éw, combattre par soi-même; aùvoSa-nç, aù'toypoo^, av-toTe^vos-, (/wt ^'e^i instruit tout seul , £?<? couleur naturelle , naturellement industrieux , etc. i Qu'on essaye d'analyser tous ces mots et d'en séparer le pronom , et Ton verra qu'on est toujours forcé de le mettre au nominatif. Avzbç rend donc parfaitement l'hébreu hith. Or, supposez quêtons les verbes grecs soient susceptibles de recevoir à toutes leur; conjugaisons le pronom a\ixbç, comme les verbes hébreux prenoient le mot hith , avec la faculté d'indiquer une action , tantôt réfléchie , comme s.eroit'aù:oa?£vw, se tuer soi-même; tantôt spontanée , comme aùroo'.oàsxco, apprendre de soi-même (s'instruire), et vous aurez une idée plus claire et plus juste de la 7e conjugaison hébraïque, que vous ne pourriez l'acquérir avec toutes les grammaires.
En hébreu, l'article préposé au verbe est donc tantôt modi-
* Le commentateur de Lactance , qui s'avisa de trouver peu conforme à l'exactitude théologique ce passage de l'auteur latin : Deits ante omniu ex seipsa est procrealus , ideoepte ab Apolline x-jToipy-/)ç nominatur, et qui crut devoir prémunir le lecteur par cet avertissement : « Cautè lege ista, •» nam vehementer abhorrent à more loquendi theolo^orum : neque enim s> Deus à se ipso genilus est aut procreatus, cum nibil magis impossi- » bile sit quam aliquid se ipsum generare : » ce commentateur, dis-je, ne comprenoit pas la force de Fépithète grecque, que Lactance , au même endroit, s'efforce d'expliquer en latin par toutes les périphrases imaginables. Apollon , et Lactance après lui , n'eurent garde de dire jamais que Dieu s'étoit, engendré lui-même , mais qu'il étoit existant par luimême, de sa nature*, c'est ce que signifient éx seipso procreatus et
«•JTOÎpVY!-;.
m ESSAI
ficateur tantôt régime : je crois l'avoir démontre. En grec, le nième article n'est jamais que modificateur : pour exprimer Faction du sujet sur lui-même, dans cette langue, on s'y prenait d'une autre manière.
Ce qui me reste a faire à présent, c'est de montrer comment l'article hith, primitivement commun aux trois personnes, fut restreint dans ses fonctions et métamorphosé en pronom réfléchi; comment la conjugaison tout orientale hitliphaël fut imitée dans les langues du nord de l'Europe ; comment enfin elle a donné le jour à notre conjugaison pronominale.
"Qu'arriva-t-il , lorsqu'après les migrations des peuples , la langue primitive reçut tontes les modifications dont elle étoit susceptible ? Les uns, comme les Chaldéens et les Hébreux ,
conservèrent en conjugaison l'usage du pronom indéfini , hitli? son énergie étoit trop évidente , et son emploi trop précieux, pour qu'il fût en même temps abandonné de tous. Les autres, comme les Latins etles Grecs, aimèrent mieuxrépéter les mêmespronoms personnels, lorsqu'ils avoient à exprimer une action réfléchie : ainsi ils préféroient dire ego me diligo, jem7aime moimême, plutôt que UHKnn (liitljahab) ou a&iroytHà (inusité):. lu te diligis, tu t'aimes. Hiih fut de la sorte suppléé aux deux premières personnes ; mais comme il indiquait le sujet d'une manière indirecte , on le réserva pour la 3e, dont iî devint le correspondant spécial ; ille se amat , sibi arrogea. On n'arriva pas de plain-saut à l'idée suffisamment abstraite du pronom réfléchi se, soi : ce ne fut que par une restriction de son emploi primitif qu'il se trouva exister tout à coup dans le langage , au moment où l'on y pensoit le moins.
L'origine hébraïque et articulaire du réfléchi se, soi, se décèle : sut , sibi , se, en latin, n'a fait que changer en lettre sifflante, l'aspiration du grec s, ou, o\, he\ hou, hoi; or, celui-ci est encore le même que l'article 6, -h, et ^e relatif 6- ri, ô,f .qui reviennent à l'hébreu for, lie, ho, hou; et nous avons vu au §. 6 la naissance et l'homogénéité de ces particules.
Ce ne fut pas tout : ceux qui plus tard arrivoient sans cesse de l'Orient par le Nord , rencontrant des peuples dont les idiomes étoient déjà tout façonnés aux habitudes européennes, et forcés de traduire en langues Japhétiqucs leurs idées orien-.
taies , vinrent tout bouleverser et tout confondre. Dans leurs patois maternels, ils exprimoient les articles avant les noms, les pronoms avant les verbes , comme font encore les Chinois -, les Indiens et antres , mais n'avoient ni cas , ni conjugaisons: sans renoncer à leurs anciens usages , ils adoptèrent ou imitèrent en partie la mode de décliner et conjuguer; et de là vient qu'en allemand on trouve, et toujours l'éternel article et l'indispensable pronom comme enfrançois, et les variétés de terminaisons comme en grec. Tout, dans l'allemand , trahit une naissance équivoque et adultérine ; nous en verrons encore d^utres preuves.
Cette forme araméenne du verbe, que j'appeîlerois volontiers sponianéo-ré fléchie , trouvoit dans le plus grand nombre de cas son équipollent en grec et en latin, lorsque le même pronom répété devenoit régime : on traduisoit donc "ID/DDH (hithmaser), ego me trado ,• ÊU£?nnn (hithchaschaph) , ego me nudo; c^étoit bien jusque-la. Mais on ne réfléchit pas que mnnn (hithchadah, sponte lœtor), "ÙJinPl (hithallek, «l-~ tro-incessit) , et ego me gaudeo , ego me ambulo, n^étoient plus la même chose : et comment des Barbares, des Scythes , se seroient-ils avisés de faire une distinction , au fond très importante et bien nuancée , mais en apparence asse& subtile , quand depuis trois siècles nos grammairiens , hommes du métier , n'ont pu en venir à bout? L'usage du pronom redoublé lut donc adopté sans méthode et sans choix; et voilà comment les idiomes germaniques se chargèrent peu à peu de ces singulières locutions : je m"1 en vais t je me promène, etc.
Si donc il est vrai , comme je le soutiens , que les anciens colons du Nord , trompés par l'équivoque acception de la conjugaison hithphaël, aient fabriqué les verbes pronominaux par suite de traductions mal-entendues , on conçoit qu^il n'étoit point nécessaire que le verbe fut susceptible d'un régime direct ou indirect, pour devenir passible de deux pronoms. On conçoit en même temps , tjue s"il ne s^git point alors d'exprimer une action réfléchie sur le sujet . mais une opération intérieure, spontanée, automatique, nous ne devons pas aujourd'hui chercher la raison du pronom répété à la conjugaison pronominale, dans aucune signification transitive du verbe,
Et il devient évident , eniin , que ce pronom répété , faisans fonction de hithen hébreu, a\jzôç en grec, signifie littéralement sponte sud , motu proprio , ipsissimâ naturâ ; qu'il n'est pas régit par le verbe , mais qu'il en est le sujet , le sujet redoublé.
Le verbe pronominal , quelque bizarre que soit sa forme, est une acquisition précieuse pour nos langues modernes ; avec lui , on exprime d'une manière énergique et rapide certaines nuances d'idées que le latin ne peut rendre , si ce n'est par des périphrases ou d'autres équivalons. S'asseoir n'est bien traduit que par considère ; s'écrouler , se répandre, que par cornière, dijjluere. On trouve cependant nîl conscire sibi, n'avoir rien à se reprocher ,• mais cette phrase et quelques autres de même nature sont plutôt des analogues du verbe pronominal , que de vraies traductions. En effet , nil conscius swn mihi signifie mot à mot, je ne sais à moi aucun crime. Je ne connois qu'un seul exemple de verbe employé pronominalement en latin, et c'est un barbarisme calqué sur le syriaque; Malth. 3 , i j : Hic est Jilius meus dilectus , in quo mihi complacui. Complacere sibi in aliquo est plus hébreu que latin , ou plutôt c'est de très bon françois. Cicéron auroitdit, in quo meoblecto, qui est mihi in amore et deliciis, ou toute autre chose semblable. Ce pronominal latin fut forgé par l'auteur syrien de l'Evangile, de même que les pronominaux allemands l'avoient été par des Asiatiques émigrés.
Certaines idées semblent encore attendre, pour être exprimées dans toute leur vérité, quelque verbe pronominal dont nous avons besoin. Par exemple, rouler dans sa pensée , rougir en soi-même, seraient beaucoup mieux rendus par des verbes analogues à ceux-ci , se douter, s'apercevoir , s'instruire , se lamenter , qui traduisent si bien les circonlocutions concevoir le soupçon , recevoir la perception , acquérir la connoissance , pleurer de toutes ses forces. Je connois un patois dans lequel la phrase, j'en ai le pressentiment , se rend par un seul mot d'une admirable énergie ; et c'est un verbe pronominal.
Quelle est la vraie définition du verbe pronominal? Si j'ai réussi à me faire comprendre , le mot doit être sur la langue, verbe de spontanéité. Appelons maintenant , si on le désire ,, yerbe réfléchi, ou plutôt réflecteur , celui dont le deuxième
pronom est régi par le verbe , quoiqu'au fond cette distinction soit assez inutile.
Tandis que les Espagnols et les Allemands conjuguent leurs verbes pronominaux, avec avoir, les François les conjuguent avec être ; d'un autre côté , beaucoup de verbes pronominaux en francois ne le sont pas en allemand et en espagnol , et réciproquement. Ces variétés viennent de ce que le dialecte des Francs difïé'roit à cet égard de celui des Goths , des Allemanni , des Saxons , etc. \ preuve nouvelle que le système de langage qui régnoit des bords du Rhin aux rives de la mer Noire reçut à divers intervalles des modifications profondes, et qu'il n'y a pas eu pour lui unité et simultanéité d'origine.
La préférence accordée au verbe être sur le verbe avoir pour la conjugaison du verbe pronominal , au fond étoit chose assez indifférente ; mais dès le principe elle avoit fait tomber les Francs dans une méprise. Si cette race guerrière, plus amoureuse des armes et des combats que du savoir et de l'éloquence, avoit été capable de la moindre réflexion , de la plus petite distinction grammaticale , elle auroit vu que tout verbe conjugué avec deux pronoms de même personne, dont l'un est sujet et l'autre régime , n'est pas pour cela verbe de spontanéité ; que je vie suis aimé ne différant pas , quant au sens , de j'ai aimé moi-même , il falloit conserver dans le premier cas le même auxiliaire que dans le second. Pareillement elle auroit compris que je me suis fait un manteau, c'est la même chose que j'ai fait à moi un manteau ; et que la transposition du pronom n'étoit pas une raison suffisante de changer l'auxiliaire. Mais une première erreur devoit en entraîner une seconde : le hith oriental ayant été rendu toujours par la répétition du même pronom, partout où l'on avoit aperçu cette répétition l'on n*avoitplus rien conçu qu'une conjugaison pronominale , partout on avoit fourré le verbe être; et sans s'en douter, la nation Franque , dès son origine, tailloit de la besogne aux grammairiens futurs. Ceux-ci, en effet, travaillant sur des matériaux mal assortis et ne voulant jamais remonter à l'origine du mal, ne sont jamais parvenus à donner une parfaite régularité à cette œuvre d'ignorance et de barbarie ; heureux , quand leura élucubrations n'ont pas rendu plus épaisses les ténèbres' qu'ils s'efforcoient de dissiper.
5ii ESSAI
Les grammairiens &e sont aperçus de bonne heuiv que dansées phrases, elles se sont donné la main, elle s'est fait uns robe, être est mis pour avoir $ et ne pouvant par un décret académique changer cet usage , du moins ont-ils su en neutraliser l'effet. Ainsi , tandis que dans tout autre cas le- participe conjugué avec être s'accorde avec son sujet, ici, il reste invariable , à moins qu'il ne soit précédé de son régime direct, et alors il rentre dans la règle du participe conjugué avec avoir. -En ceci les grammairiens ont rendu service à la langue.
Mais pourquoi font-ils accorder les participes des verbes pronominaux essentiels , comme elle s'est repentie , elle s'est écriée , elle s'en est allée, ete? Les raisons qu'ils en donnent sont incroyables.
•M. Bescher , auteur de plusieurs ouvrages de grammaire, paroît avoir surtout médité et approfondi le sujet qui nous occupe. Consulté sur un cas difficile, cette dame s'est plue, ou plu , dans cet appartement , il a répondu :
« Se plaire signifie , selon l'Académie , prendre plaisir à y> quelque chose , jr trouver du contentement , y mettre sa sa- » tisf action.
» Donc la phrase , cette dame s^est plu dans cet apparie- » ment , signifie qu'elle y a trouvé du contentement, qu'elle » y a mis sa satisfaction. Aussi l'Académie n'hésite pas à donner » pour règle que le participe plu doit , en toute circonstance, » rester invariable. »
La décision de l'Académie , ainsi motivée , est sage et juste : pourquoi que M. Bescher ne Ta-t-il pas jugée suffisante ?
'<< De ce qu'on dit : parler à quelqu'un , j'écrirai : nous nous » sommes parlé.
» De ce qu'on dit : convenir à quelqu'un, j'écrirai : nous » nous sommes convenu.
y> De ce qu'on dit : ressembler à quelqu'un , j'écrirai : vous ï> ne vous êtes jamais ressemblé,
» Et j'en conclus que puisqu'on dit aussi : plaire à quel— » qu'un , on doit dire : ils se sont plu à la campagne. »
Halte sur la conclusion î M. Bescher , vous sortez des termes de l'académie , et votre témérité ne vous porte pas bonheur.
Ï)E GRABlMÂlïff GENERALE. 8*5
Bans les trois premiers exemples le pronom est régime } prouvez qu'il le soit clans le quatrième.
Mais M. Bescher a trop de sens pour soutenir une telle absurdité : pourquoi donc s'efforce-t-il d'établir une règle sur des analogies fausses , et qui n'ont aucune parité entr'elles? Fautil des jeux de lynx pour voir que se plaire à soi-même et se plaire à la campagne sont deux phrases totalement dissemblables ; que se plaire =, là verbe transitif indirect , ici exprime un sentiment spontané , occasionné seulement par la vue de la campagne '?
N'importe : M. Bescher trouve des régimes partout.
« On ne dit pas repentir à soi, écrier à soi , moquer à soi, etc» » Cela suffit pour que le pronom se, précédant repentir, écrier, s> moquer , soit aux jeux de tous les grammairiens construit » dans le sens direct. » Donc cela suffit pour qu'on dise repentir soi, écrier soi, moquer soi; et voilà pourquoi l'on écrit, elle s' est repentie, moquée, jouée. Est-ce là ce que M. Bescher veut dire ?
Si je retournois l'argument : On ne dit pas repentir soi , écrier soi, et cela suffit pour que le pronom soit à mes jeux construit dans le sens indirect} en conséquence, j'écrirai, elle s"1 est repenti, elle s'est écrié, etc., je raisonnerais aussi bien que M. Bescher ; et pourquoi ne me donnerait-on pas raison comme à lui ?
Je ne dissimulerai pas cependant que M. Bescher ne paroisse quelquefois se douter du peu de solidité de son sjstème : ii lui échappe des aveux remarquables. «. Il est assez rare que les » participes dérivant de verbes pronominaux puissent subir une -» analjse qui satisfasse pleinement l'esprit et la raison. » Il falloil la chercher cette analjse : d'après le principe que rien ne se fait de rien , qu'il n'est point d'effet sans cause , le verbe pronominal doit trouver son explication quelque part.
« Quand on dit qu'une personne s'est souvenue, s'est en- » fuie , s'est tue , etc. etc., comment décomposer de pareilles » locutions , et mettre le régime en présence du verbe ? » Eh ! c'est pourtant ce que vous faites : qui donc vous oblige de tenter l'impossible, et d'être absurde ?
u Les grammairiens se sont donc vu^ obligés de faire une
;3i6 ESSAI
s> large part au sens métaphorique, et de justifier , à l'aide de » figures, des décompositions qui ne semblent pas françoises.» Voilà de grands mots qui semblent dire quelque chose, mais qui ne signifient rien du tout.
Qu'est-ce que la métaphore ?
La métaphore est une figure par laquelle on attribue à un objet une qualité qui ne peut naturellement lui appartenir , au moyen d'une comparaison qui est dans l'esprit. Ainsi Ton dit , âme de bronze , tempérament de glace , esprit de travers. Mais comment apercevoir rien de pareil dans un verbe pronominal? Je vous donne se taire, s ^ enfuir , se mourir : essayez d'en dégager la métaphore.
L'erreur de M. Bescher et de ceux qu'il a suivis , vient de ce qu'un grand nombre de verbes transitifs sont susceptibles de devenir verbes de spontanéité , et de ce que le pronom répété, pouvant être quelquefois régime , on a cru qu'il l'étoit toujours. Quand on dit s'irriter soi-même par ses réflexions , -ce journaliste s^est vendu au ministère , il est évident que l'action est opérée par le sujet sur lui-même , et que le pronom est régime du verbe. Mais quand on dit : s'irriter de Vobstacle, le blé se vend cinq francs , ce n'est plus la même chose, et il est impossible en bonne logique de regarder le pronom comme régi parle verbe. Pour s'en convaincre , il suffit d'essayer la traduction en latin de toutes ces phrases : dans le premier cas , on dira comme en françois, seipsum ùritare, seipsum vendere; mais dans le second il faut tourner par le passif, obstaculo irascitur, venditur triticum. Cela est si vrai , et la raison publique l'a si bien senti, que toutes les fois qu'on donne à un verbe ordinairement pronominal la signification réfléchie, on a soin d'y ajouter un complément qui avertisse de la véritable acception et prévienne l'équivoque. Nous l'avons vu dans les deux premiers exemples.
S'irriter, se vendre, verbes de spontanéité , en grec aù-rovo- Xoopott , aÙToWîoaat (inusités), signifient donc, être irrité spontanément , de soi-même ; être vendu publiquement et selon la coutume foraine ; de même que se plaire , avrocpcOTcopot (inusité), signifie trouver son plaisir, sa satisfaction, comme l'entend l'Académie, et non passe plaire à soi-même, comme
Ï)È GRAMMAIRE GENERALE. Uf
l'entend M. Bescher. Le rapport des verbes françois aux mot* grecs est si frappant , qu'il est étonnant qu'on ne Tait pas aperçu , lorsqu'il pouvoil seul dévoiler tout le mystère.
Se n'est donc pas régime dans se plaire , se vendre, s'irriter, pas plus que auvoç dans les composés avrocpsaxo^ou, aùroTroXco^at, aÙTo^o>.oop.at; et si le verbe françois est employé à la forme active , c'est que les vieux Germains n'en eurent jamais d'autre. Que conclure de cette discussion Y que l'on doit cesser d'écrire elle s'est écriée , elle s'est évanouie , elle s^est extasiée ? Nullement : ce qui est fait, est fait 5 la langue ne sauroit désormais subir îa plus petite modification sans courir la chance d'une ruine totale. Contentons-nous de recueillir cet enseignement: que toutes les règles imaginées pour expliquer l'accord du participe et surtout du participe pronominal, sont fausses et ridicules ; et que c'est rendre à la grammaire un vrai service , que de la déblayer des vaines théories qui l'encombrent. Je me hâte d'en finir avec les participes. Le jargon des Francs , comme l'allemand moderne , comme peut-être aussi la langue celtique, n'avoit que deux formes de participes : habend, ayant, gehabt, eu. Accoutumés à rendre le participe futur par une périphrase , les Barbares traitèrent sur le même pied la langue latine; et les formes simples habiturus , habendus, furent perdues pour nous.
Qu'est ce que ce participe allemand, teuton, goth, ou franc , gelobet, gehabt? C'est un participe passé, tout le monde m convient. Il se forme de l'infinitif en changeant Vn finale en /, et en le faisant précéder de îa yllabe ge : haben, avoir, gehabt , eu.
Ce t final seroit-il par hasard un plagiat fait aux supins de la langue latine , itum , audition , amatum ? La syllabe ge ne seroit-elle rien une pâle copie du redoublement des Grecs \ h- Xuxa>ç, -TrEtfoiinxtoç ? Et le prétérit allemand, ich habe gehabt, j'ai eu , ne seroit-il pas enfin la traduction grammaticale , le calque fidèle du grec è'^co TreTroir/xwf, j'ai fait ?
Je ne prétends pas dire que les peuples de Ja Germanie aient envoyé des députés à Athènes et à Rome pour y apprendre l'art de fabriquer des participes , et de monter la machine du verbe : je ne veux que rappeler un fait simple et dont char-
cun peut acquérir l'expérience} c'est que les variations àà langage, fortement tranchées dans les livres , sont presque insaisissables de canton à canton, de village à village, et que la ligne de démarcation entre les langues de deux peuples voisins, n'est bien marquée qu'au sein de leurs capitales respectives. Or, qu'y auroit-il d'étonnant que les tribus germaniques , confinant à l'Italie par le Tjrol , et à la Grèce par ta Thrace et la Macédoine, eussent fait, que bien, que mal, divers emprunts à la langue de chaque pays , pour en décore:leurs radicaux déshabillés et nus?
Au reste, je ne donne cette conjecture que pour ce qu'elle vaut : mais je déclare que je regarde comme impossible d'ex -^ pliquer naturellement le participe et le verbe allemands, ainsi que je l'ai fait pour le grec et le latin ; que le choix de haben pour auxiliaire me paroît sortir de la marche ordinaire et progressive de la pensée 5 que le participe passé gehabt est trop artificiellement composé pour pouvoir rendre par lui-même raison de sa valeur ; enfin , qu'en tout ceci je ne puis voir autre chose que le mélange mal assorti d'idiomes incompatibles , on les débris d'une langue ruinée et d'une civilisation éteinte.
Quoi qu'il en soit, les passés geîobt , gehabt, sont-ils actifs on passifs? Un grammairien répondroit qu'ils sontlantôt l'un tantôt l'autre : effectivement, ils se construisent dans le sens actif comme dans le sens passif Pour moi , il me semble qu'ils ne sont ni Vun ni l'autre : car, de même que nous avons vu les radicaux des verbes grecs et latins indifïerens à toute acception active ou passive, et ne recevoir cette modification que des métamorphoses de l'auxiliaire • de même le passé allemand gehabt exprime une action passée, mais sans indiquer si elle est produite ou soufferte; et c'est l'auxiliaire wer'den , fieri , formateur du passif, qui communique au participe passé la signification passive.
D'après cette donnée , il ne seroit pas difficile de caractériser nos participes françois. Sont-ils gérondifs, supins, participes ou adjectifs? Hien de tout cela : ils se sont formés des supins de la langue latine, et le génie franc en a fait des passés, actifs, passifs, à la mode allemande \ variables, invariables, suivant que le goût, le caprice, l'usage , la comparaison avec
te latin, et l'autorité des grammairiens par-dessus tout, en ont ordonné '.
§. XXI. Syntaxe.
Les êtres ne peuvent être considérés que sous deux rapports -, ou seuls et avec leurs modifications, ou comme agissant les uns sur les autres.
Les mots qui composent le discours ou les tableaux des choses seront donc entr'eux , tantôt sujets et modificateurs , tantôt agens et passifs : dans le premier cas ils sont dits en concordance, dans le second en dépendance.
Accord et régime , c'est toute la syntaxe.
§. XXII. Accord.
L'attribut n'existe que par le sujet qu'il modifie , et en subit tous les accidens : de même l'attributif subira toutes les varialions du substantif, et en portera la livrée.
Indépendamment de cette première raison , prise dans la nature des choses , il y en a une autre d'utilité accidentelle \ c'est d'éviter les équivoques. Donc ,
Tout attributif s'accorde avec son substantif, en genre, en nombre , en cas , et en personne.
§. XXIII. Adverbe.
La qualité existe dans la substance à divers degrés , ou de diverses manières : dans le langage, l'attributif pourra donc aussi être modifié , et les mots chargés de cette fonction seront des attributifs d'attribut.
« Or, » dit Dumarsais cité par Girault-Duvivier , « comme » les mots modifiés n'ont par eux-mêmes ni genre ni nombre ,
1 Je suis loin de croire que le latin et les Baibares soient les seuls auteurs du françois, et je ne doute pas que Tancienne langue des Gaules, la langue autochthone, dont les patois nous ont conservé de précieux restes , n'y ait aussi beaucoup contribué. C'était le sentiment de Bergier et de Fabbé Bullet. Mais comme je ne connois pas de grammaire gauloise, je n'ai pu comparer notre système moderne de déclinaison et de conjugaison avec celui de nos aïeux , et mes recherches à ce* égard ont été forcément restreintes.
» il en résulte que cette partie d'oraison reste toujours iiiva- > riable. »
Au premier abord , rien de plus naturel et de plus simple que cette remarque de Dumarsais : voyons si elle soutiendra Tépreuve de l'observation et de l'analyse.
i° En françois, en italien, en espagnol, aussi bien qu'en grec et très souvent en latin , l'adverbe est un composé , une contraction de deux mots , dont le dernier signifie comme , ou manière. Par exemple, saintement, grandement, mot à mot signifient d'une manière sainte , d'une manière grande] la terminaison ment est un nom surajouté à l'adjectif, et dont le sens est mode, façon, manière, apparence, air , etc. Ainsi l'ont expliqué Bergier et Court de Gébelin , et nul n'a jamais songé à contredire cette étymoîogie. Les adverbes saintement, grandement, et tous leurs pareils, sont donc proprement la contraction d'une phrase subordonnée , dans laquelle l'adjectif se rapporte , non pas à l'adjectif ou au verbe qu'il est censé modifier, mais bien au substantif avec lequel il est combiné, manière. Donc, si l'adverbe reste invariable, ce n'est pas parce que les mots qu'il modifie n'ont par eux-mêmes ni genre ni nombre, comme dit Dumarsais.
2° Plus, très, fort, sont des adverbes qui, joints à un adjectif, marquent les degrés de comparaison , plus beau , très beau ,• plus saint, très saint. Or, il est arrivé que dans certaines langues où le goût de l'inversion domine , ces adverbes , au lieu d'être mis avant l'adjectif qu'ils modifient, ont été placés après ; puis, qu'ils en ont pris l'article , le genre et le nombre : pulchr - ior , pulcher - rimus ; sanct - ior , sancti - ssimus. Les syllabes ior, rim, sim, sont des attributifs apposés à l'adjectif, lesquels signifient supérieur , excellent , et que l'on a couronnés de l'article us , a, uni. Et ne doutons pas un instant que Ton n'ait décliné dans l'origine les deux parties du comparatif et du superlatif : pulcher-rimus, pulchra-rima, pulchram-rimam : sanctus-ior, sancti-ioris, sanctum-iorem , absolument comme respublica, reipublicœ , rempublicam. Ceux qui ont examiné les langues d'un peu près , savent que la polysyllabie est de formation tout-à-fait secondaire , et qu'elle est née de l'amalgame <jes racines monosyllabiques.
DE GRAMMAIRE GENERALE. H2i
Voilà donc des adverbes déclinés.
En François nous avons quelque chose de semblable. Tout, servant à modifier un adjectif et signifiant combien, étant par conséquent adverbe , prend le genre et le nombre : toute belle que vous soyez. On dira que c'est une exception consacrée par l'usage •* d'accord ; mais cela n'explique pas comment un adverbe est tantôt masculin et tantôt féminin, singulier ou pluriel.
3° On trouve dans beaucoup de langues des exemples de verbes et d'adjectifs modifiant d'autres verbes et d'autres adjectifs, par conséquent faisant fonction d'attributifs d'attribut. Tandis que nous disons : Il prit derechef une femme ; il fit le mal sans cesse ; il écouta dédaigneusement ; il bâtit de nouveau ; il revint; l'hébreu, par une tournure à lui familière , dit : il ajouta , et il prit femme ; il ajouta, et il fit le mal; il écoula, et il méprisa: il réitéra, et bâtit; il se retourna, et vint. Or le sens est parfaitement le même dans les deux langues , et la phrase ne diffère que par la forme et le procédé syntaxique : ajouta, méprisa, réitéra, se retourna, modifient certainement les verbes fit le mal, prit femme, écouta, bâtit % vint; et comme ils sont mis au même genre, au même nombre, à la même personne que ces derniers , j'en conclus encore qu'un attributif d'attribut peut suivre la règleDeus sanctus.
En latin il est souvent plus élégant d'employer, au lieu d'adverbe, l'adjectif dont il dérive, le sens demeurant toujours le même. Virgile, Enéide, V :
At non tardatus casu neque territus héros Aciuor ad pugnam redit, ac vim suscitât ira • Prœcipitemque Daren ardens agit acquoi'e toto, Nunc dextrà ingeminans ictus, nunc ille sinistrâ. Nec mora , nec requies : quàm multà grandine nimbi Culminibus crépitant , sic densis ictibus héros Creber utrâque manu puisât versatque Dareta.
Acrior , ardens, creber, remplacent les adverbes acrihs $ ardenter , crebrô , et modifient les verbes redit, ûgitj puisai versât. Ce n'est pas l'athlète qui est creber , c'est l'action ren fermée dans le verbe puisât : il frappe à coups redoublés. De même c^estla poursuite qui estardente, c'est le renouvellement
du combat qui est plus terrible que le commencement. Acrior redit, ardens agit, creber puisai , sont autant d'idées complexes exprimées par deux attributifs modifiés l'un par l'autre, et dont le dernier est attributif d'attribut.
De tout ce que je viens de dire , je tire cette triple conséquence : i° qu'un adjectif ou un verbe n'a pas besoin, pour devenir attributif d'attribut , d'être aiongé d'aucun appendice adverbiforme ; i° que cet attributif d'attribut pourroit toujours suivre les variations de son sujet verbe ou adjectif; 3° qu'alors le sujet de toute la phrase serait réellement qualifié par deux attributifs, dont l'un auroit pour effet de modifier, de restreindre, ou d'augmenter la signification de l'autre. [Et c'est ainsi que Pidée exprimée p?.r l'adverbe est ordinairement rendue en hébreu ; j'en pourrois citer des milliers d'exemples.
Remarque. En allemand, chose singulière, c'est l'adverbe qui est le simple, et l'adjectif qui est le composé : gui , benè ; gutter , bonus. Cela vient de ce que, dans la langue antique qui a servi de fonds à l'allemand, les radicaux ne reçurent d'abord aucune marque de genre et de nombre , ces modifications étant exprimées avant les noms ; mais les races germaniques ayant jugé à propos d'avoir des terminaisons variées à la manière des Grecs et des Latins , l'adjectif devint , par l'addition d'un article , masculin ou féminin, singulier ou pluriel, et la racine, c'est-à-dire îe mot primitif, fut réservée pour exprimer la qualité d'une manière vague et abstraite, et surtout pour servir d'adverbe. Par-là se confirme tout ce que j'ai dit aux §. 6-, 7 et 20 ; que toute !a différence des langues , quant aux noms, consiste dans la pré-position ou la post-position de l'article; et que l'allemand a dû, à diverses époques, subir des changemens et des modifications considérables.
§. XXIV. Régime.
Toute action , tout mouvement se passe entre deux extrêmes opposés : la cause, et l'effet \ l'auteur, et le terme de l'action : le point de départ , et le but.
La manière la plus simple d'exprimer ce rapport est d'énoncer successivement les différcns termes de la proposition : i° le
sujet, Dieu; i° Faction, créa; 3° l'objet, le monde. L'ordre des mots correspondant exactement à Tordre des idées , suffit pour l'intelligence du discours.
§. XXV. Préposition.
La seconde manière d'exprimer le rapport du régime au sujet a lieu par l'intermédiaire d'une préposition. J'en ai donné des exemples au §. 7, où j'ai fait voir que les cas étoient engendrés des prépositions mises après le régime.
Quant aux prépositions en elles-mêmes, elles se ramènent toutes à un nom , substantif, adjectif, participe ou verbe. Elles n'existent pas autrement dans la langue chinoise , où le même mot signifie dans et entrer; sur et supérieur; hors et sortir ; sous et inférieur , etc. Ainsi en latin versus signifie vers et tourné; secundum, selon, auprès et deuxième; ainsi en françois suivant , touchant , environ , etc. sont tantôt prépositions, tantôt participes ou substantifs.
§. XXVI. Conjonction.
La conjonction est destinée à marquer les rapports entre les phrases , groupes d'idées , ou propositions , comme la préposition entre les mots. Gomme cette dernière , elle consiste souvent en un nom , même en une phrase , et peut toujours y être ramenée par l'étymologie et l'analyse. Et est signe d'addition, et pourroit être suppléé au besoin par le participe étant, cela étant. Si, abrégé de sit , pourroit aussi être remplacé par soit, c'est-à-dire soit cela. I)e même, ou rencontre un synonyme dans le même subjonctif soit; soit que. Or ces trois conjonctions sont les plus simples de toutes.
§. XXVIÏ. Résumé de toute la gi
àmmaire.
Tel je conçois le système du langage, considéré soit dans sa plus simple expression, soit dans son plus grand développement : toujours des sigues ou peintures de substances, et des peintures ou signes de modifications.
La pluralité fut exprimée par un nom , le sexe par un autre :
et deux termes modificateurs devinrent , selon la place qu'ils
oceupoient , les terminaisons désignatives du genre et du
nombre.
Un cri d'appel , d'avertissement ou d'indication, accompagnoit le nom de l'objet sur lequel on vouloit fixer l'attention : ce cri , qui évidemment n'étoit par lui-même ni substantif ni attributif, se détache du nom , en revêt , pour le mieux représenter, les modifications de genre et de nombre, et l'article est trouvé.
A lui se joignent deux adverbes de lieu opposés l'un à l'autre ; et voilà l'article de simple dénominateur devenu démonstratif, et enfin personnel.
Ainsi constitué sur son double élément, le nom substantif et le nom attributif modifiés en genre , en nombre et en personnes , le langage, à l'aide de ces matériaux si simples, pouvoit tout peindre, tout exprimer, tout dire. Ce qui lui restoit à acquérir n'étoit plus qu'objet de luxe et de fantaisie; il avoit le nécessaire, et ce nécessaire suffisoit à tous les besoins de la pensée.
C'est ici que commence la division des langues 5 c'est de ce point qu'elles se ramifient et se séparent , comme autrefois des plaines de Sennaar les peuples se dispersèrent dans tout l'univers. Et c'est dans l'infinie variété des combinaisons de l'article , du pronom et de l'auxiliaire ; c'est dans l'inversion et la manière d'exprimer les rapports des mots entr'eux et des phrases entr'elies, qu'il faudra surtout chercher la différence des idiomes. On a quelquefois trop superficiellement conclu l'homogénéité de deux langues de la conformité de leurs racines. On a dit, par exemple, que le grec et le latin tenoient de l'hébreu. Cela est vrai d'une vérité étymologique et pour ce qui regarde les radicaux ; ou plutôt l'hébreu, le grec et le latin doivent tous trois leurs racines à une mère commune 7 à un langage plus ancien et primitif. Mais l'hébreu ressemble aussi peu du reste au latin et au grec, qu'un Israélite ressembloit à un Athénien, Cincinnatus à Pompée, ou le paysan du Danube à Cicéron.
Dans l'origine, l'article précédoit ou suivoit indifféremment le nom : quelques peuplades préférant la dernière méthode ,
et peu satisfaites (Tune première inversion , y en ajoutèrent une seconde, en mettant après le nom et l'article la préposition qui les régissoit tous deux; et sans préméditation ni. calcul, la déclinaison naquit , pour ainsi dire, d'elle-même.
Par un autre effet de ce goût pour l'inversion, les mêmes hommes aimoient à exprimer le pronom après l'attributif; puis, quand ils eurent trouvé un auxiliaire , ils mirent le tout ensemble , auxiliaire et poronm , à la queue du radical : et la conjugaison ne fut pas plus l'œuvre de l'esprit et du génie que n'avoit été la déclinaison.
Mais l'auxiliaire renfermoit le germe des temps ; aussi toute langue qui n'a point de temps n'a point non plus d'auxiliaire , et vice versa. Ici, l'homme fut comme malgré lui nécessité à peindre son action passée , et à faire connoître son action future; et nous avons vu avec quelle intelligence il étoit sorti victorieux de cette épreuve.
Et comme il avoit jadis séparé l'article du nom , la modification de la substance, pour s'en faire des adjectifs démonstratifs et personnels; cette fois encore nous l'avons vu s'emparer de la terminaison temporelle des verbes pour exprimer en toute occasion les temps de ses volontés et de ses actes , et de l'idée physique de vivre, extraire l'idée métaphysique d'être.
Enfin quelques noms , quelques phrases elliptiques fort courtes, servoient à marquer les rapports entre les idées et les jugemens, entre les mots et les phrases, ou bien encore à modifier les attributifs : ces noms et ces phrases, altérés, abrégés par l'usage, défigurés par le temps, devinrent à la longue des prépositions , des conjonctions et des adverbes.
§. XXVIII. Résultats de fétude comparée des langues , ou conséquences de la grammaire générale.
1. Toutes les langues se ressemblent dans leurs racines ; toutes sont construites sur un fonds commun de monosyllabes dont le sens et la forme ont peu varié ; toutes ne diffèrent , en dernière analyse, que par l'inversion et la composition des mots. Rien de plus aisé que de s'assurer de la vérité de ce fait : il suffiroit d'écrire en regard et sur des colonnes parallèles les
ZM ESSAI
racines de toutes les langues , avec les variations propres à chaque idiome. Le travail seroit long, mais facile, et la démonstration sans réplique.
On verroit, i° que dans toutes leurs variations les racines n^ont fait qu'obéir à des lois aujourd'hui bien connues, déterminées par la science étymologique , et qui donnent un moyen sur de reconnoître l'élément primordial , à travers ses déguisemens les plus impénétrables.
On verroit, i° qu'entre deux langues dont la divergence seroit telle qu'elle sembleroit ôter tout moyen de rapprochement, il esttoujours possible, à l'aide d'idiomes, de jargons, de patois intermédiaires, de renouer la chaîne des traditions communes, en sorte qu'aucune langue sur terre ne reste seule et isolée.
Or ces deux faits , bien constatés, ne s'expliqueroient ni par l'uniformité de la nature humaine, en tous temps et en tous lieux imitatrice -, ni par la ressemblance des organes de la voix. La faculté d'imiter a fait imaginer les signes , la voix articulée les a produits ; mais l'homme a toujours conservé son libre arbitre dans le choix des noms. Ainsi les monosyllabes gur et rond expriment la même idée de circonférence , et ne se ressemblent pas ; ainsi le bruit de la foudre a reçu quatre noms différens, quoique tous imitatifs, en hébreu, en grec, en latin et en françois. Le même objet a été, a diverses reprises, diversement nommé ; preuve que la nécessité n'est entrée pour rien dans la formation du langage. Plus souvent encore la même racine a retenu la même signification dans toutes les langues ; preuve qu'elles sont toutes parties d'une source commune : le hasard ne produit pas de ces rencontres.
Donc il y a eu une langue primitive de laquelle sont descendues toutes les autres; et ce principe, généralement admis par les plus savans linguistes , peut être rigoureusement démontré.
II. Qu'entends-je par langue primitive? Je me îiâte de le dire : ce n'est autre chose que l'état primitif, la période d'enfance du langage j c'est le premier Age de la parole.
Quels sont les caractères de la langue primitive r* L'histoire et l'anatornie du langage nous rapprennent : elle doit renfer-
mer en elle-même toutes ses racines*, ses mots, en très petit nombre, tous monosyllabes et invariables, doivent former autant d'images ; elle doit être au plus haut degré métaphorique, exprimer par des noms physiques toutes les idées morales, avoir plus de brièveté que de précision, etc. etc. A ces traits on recounoîlra la langue primitive 5 et, à son défaut, on jugera de la plus ou moins haute antiquité d'une langue secondaire , par la réunion du plus ou moins grand 'nombre de ces caractères.
III. Après nous avoir dévoilé ce que fut le langage à sa naissance, l'histoire et la comparaison des langues nous enseignent encore , que toute langue secondaire n'est autre chose que la conséquence d'un premier pas , fait , à droite ou à gauche, en dehors de la langue primitive; c'est-à-dire que toute langue secondaire se réduit à la combinaison, soit directe, soit inverse, des mêmes élémens.
D'où il résulte : i° Que l'arbre généalogique des langues se bifurque en deux branches principales , que l'on pourroit nommer, des contrées où elles s'étendent, la première , branche des langues sémitiques , la seconde , branche des langues japhétiennes.
20 Que toute langue dérivée rentre dans l'une ou dans l'autre de ces divisions , ou dans toutes deux à la fois : soit qu'elle n'ait fait que se développer progressivement suivant l'un ou l'autre de ces systèmes ; soit qu'elle se soit formée du mélange et de la combinaison de tous deux , auquel cas on pourroit la nommer langue mixte.
IV. Sur ces principes , si nous examinons les langues , nous verrons que dans leurs progrès , leurs changemens , leurs altérations même , elles n'ont fait que parcourir une série de conséquences amenées nécessairement, mais d'une nécessité de logique et de raison ; nous verrons que toute langue secondaire, tertiaire, mixte, quel que soit enfin son degré de dérivation , forme un système spécial et distinct , ayant ses lois, ses règles , ses constructions , ses idiotismes à lui, en un mot sa constitution et sa physionomie particulière.
Par exemple, les races qui s'établirent en Grèce et en Italie aimoient à placer l'article, le pronom , la préposition , l'auxi-
liaire, à la suite des substantifs et attributifs. De cette habitude, que l'on auro.it pu regarder d'abord comme indifférente en elle-même et sans conséquence pour l'avenir , naquirent toutes les déclinaisons, conjugaisons , degrés de comparaison , adverbes, etc. , du grec et du latin \ de là toutes ces inversions latines si extraordinaires pour nous autres François \ de là encore, une certaine concision, une rapidité, une énergie , une allure franche et libre dans le style, qu'avec notre bagage d'articles , de pronoms , d'auxiliaires séparés , nous ne pouvons imiter que foiblement.
Ceux d^Asie ne savoient ordinairement que joindre le substantif à l'attributif :, ils disoient : Dieu créer; Dieu dire, lumière se fasse! et lumière se faire. Ceux de Grèce et d'Europe, au contraire, avec leur endémique babil, ne manquoient jamais de joindre au nom attributif le mot qui exprimoit l'idée de faire, daller, Nagir, ou de vivre ; et cette continuelle battologie leur avoit donné les temps et les modes, qui manquèrent toujours aux langues sémitiques.
Pendant que les Orientaux demeuroient réduits à l'usage des adjectifs employés substantivement, et disoient le bon, le vrai, le saint , pour la honte , la vérité, la sainteté; les Grecs et les Latins , au moyen de leur auxiliaire, avoient trouvé le secret de forger les noms abstraits, comme veritas , sanctitas, forti*. tudo, benevolentia , etc.
Ce penchant à tout dire et ne rien sous-entendre , à exprimer au-delà même de là pensée:, cette manie de développer une idée sous toutes les faces et d'en représenter les nuances les plus légères, devoit donner à la langue grecque l'abondance et l'art. Aussi, tandis que l'Hébreu, pressé d'avoir dit, ne changeant rien, ajoutant peu au vieux langage, va droit au fait, sans se soucier d'enchaînement de phrases, de variété ou de richesse de style \ on voit le Grec , plus occupé des sons que des idées , du tableau que du modèle, s'écouter lui-même, disposer savamment la marche , ménager habilement la chute de sa période, et goûter d'avance le plaisir que doit causer a l'oreille sa longue et harmonieuse tirade.
V. Si un philosophe , plein de sagacité et de discernement , disposoit de tous les travaux qui ont été exécutéssur les langues^
«t qu^ l'aide de cette immense quantité de matériaux Adressât des tableaux synoptiques, contenant les racines, terminaisons, compositions de mots, inversions, idiotismes , singularités de prononciation, etc. , etc. , de toutes les langues, d'un coup d'œil il pourroit juger de leurs ressemblances et de leurs contrastes ; fixer ce qui appartient à Tune plus qu'à l'autre :, déterminer les emprunts qu'elles se sont faits mutuellement ; préciser enfin , avec toute l'exactitude dont la science est susceptible, les traits de leurs diverses physionomies.
Et comme le naturaliste , à l'inspection d'un os, d'une fleur, d'une feuille ou d'une racine, sait reconnoître à quelle famille d'animaux ou de plantes appartient le fragment qui lui est présenté } de même notre philosophe linguiste pourroit, à vue d'un idiotisme, d'un auxiliaire, d'une simple terminaison, abstraction faite du matériel du mot et ne tenant compte que du procédé logique ou grammatical, pourroit, dis-je, sans se tromper , retrouver le système de langage auquel auroit appartenu l'échantillon soumis à son infaillible analyse.
VI. Mais là ne se borneroit pas le fruit de son étude, et sa science , toute merveilleuse qu'elle seroit , mériteroit peu l'estime des hommes sages, s'il ne la faisoit servir à des considérations plus élevées, et plus dignes d'une philosophie grave et profonde. Portant le flambeau de la linguistique sur les pro blêmes les plus intéressans de notre destinée passée et future ; éclairant des lumières que lui fourniroit la comparaison des langues, 1 histoire oubliée des premiers âges du monde j retrouvant dans les monumens du langage le fil rompu des vieilles traditions , il se diroit :
« S'il est vrai, comme il n'est guère possible d'en douter, que toutes les langues remontent par une filiation authentique à une langue commune et première , il faut de nécessité absolue qu il y ait eu un temps où le genre humain tout entier parloitle même langage, un temps où, par conséquent, l'universalité de notre espèce se réduisoit à quelques milliers , à quelques centaines d'individus, formant tous ensemble une seule natiou, une même famille. Donc il y aura unité d'origine pour toutes les races humaines comme il y a unité dans leur langage \ et contre des témoignages subsistans, contre des m-Ch
numens immortels, aucune probabilité contraire, tirée de quelques variétés équivoques dans la couleur, la chevelure le pins ou le moins d'ouverture de l'angle facial, ne sauroit être admise. La parenté des langues prouve la fraternité universelle.
Vïl. » Si l'humanité, comme le langage , est une dans son origine, elle n'est pas née en même temps sur tous les points du globe 5 en Grèce et à la Chine, en Afrique et au Canada : elle a dû apparoître d'abord dans une seule contrée, d'où elle se sera ensuite et de proche en proche répandue sur toute la face de la terre. Quel pays a donc été habité le premier? quelle est la patrie du genre humain?
» L'étude comparée des langues me fournira peut-être des lumières sur ce curieux problème.
' » l° Un phénomène singulier attire mes regards, et fixe mon attention. Toutes les langues autrefois pariées en Syrie, en Arabie, en Chaîdée , même au pied du Taurus et du Caucase, portent , autant que nous pouvons en juger par les monumens qui nous sont parvenus , les caractères d'une commune physionomie , dont le type originel paroît devoir être fixé au centre même des contrées que nous venons de parcourir, sur les bords de l'Euphrate et de Babylone. En effet, à mesure que les langues , par leur position géographique, se rapprochent de la Chaldée, leurs traits de ressemblance semblent augmenter et devenir plus frappans -, ils s'altèrent au contraire et diminuent , à mesure qu'elles s'en éloignent.
» Sortons du cercle des langues araméennes, du côté de l'occident : nous trouvons que le dialecte Ionien conserve beaucoup du génie oriental 5 que l'Attique s'en éloigne davantage , mais moins encore que le Dorien et le Cretois ; qu'enfin le latin , presque tout entier formé du Dorien , semble avoir oublié la plupart des traits de la famille. 11 faut croire que la même dégradation de langage auroit pu être observée , mais dans un sens inverse, du côté de la Perse et des Indes.
» 2° Imaginons une langue, dans laquelle les radicaux substantifs et attributifs restent toujours invariables ; qui exprime par des monosyllabes placés avant les noms, toutes les modifications de genre, de nombre, d'article, de personne et de
DE GRAMMAIRE GENERALE. Mi
régime; une langue où l'auxiliaire temporel , invariable comme ie verbe lui-même, se place entre le pronom et Fattributii, verbal ; une langue enfin toute monosyllabique , et qui soit le renversement, Fextrème opposé des idiomes grec et lalin : tel est le chinois , si ce que j'en ai lu dans les livres de quelques savans ne m'induit pas en erreur. Le latin et le chinois , voiià donc les représentai des deux systèmes principaux, auxquels j'ai fait voir que se ramènent toutes les langues.
» Or, il se trouve que la langue des pays situés à une distance à peu près égale de la Chine et de l'Italie , avec tous les caractères de la plus haute antiquité , participe de l 'un et de l'autre de ces deux systèmes; c'est-à-dire , que cette langue mitoyenne semble hésiter et flotter entre deux extrêmes, également susceptible de se transformer dans Fun ou dans Fautre. Par exemple, l'hébreu a des articles avant et après ses noms , des pronoms avant et après ses verbes ; il a peu de mots composés , point d'auxiliaire, point de cas. S'il évitoit avec plus de soin toute inversion , toute agglomération de racines , il seroit du chinois. Si au contraire il prenoit plus souvent la peine d'unir ses monosyllabes et d'exprimer son verbe Jiâïah; s'il apportoit plus d'attention et d'uniformité dans la post-position de l'article, du pronom , et de quelques particules , il deviendrait infailliblement du grec et du latin l .
» Dans nos langues modernes , comme ie François et l'allemand, le mélange bâtard des procédés antipodes de syntaxe et de grammaire prouve invinciblement une ancienne mixtion de deux races étrangères Furie à l'autre ; mais dans l'hébreu , dans une langue de seconde formation, cette incertitude, cet état d'indécision n'estpas un moindre argument de son droit deprimogéniture. Il faut que le chaidéen, l'hébreu et leurs dialectes soient fils immédiats de la langue primitive ; il faut qu'ils lui aient succédé dans les lieux mêmes qu'elle avoit habités,
1 Pourquoi le chinois, depuis sa naissance, n'a-t-il pu faire un pas? La raison en est simple : c'est qu'il n'a jamais su transposer et souder deux de ses monosyllabes , et fabriquer un mot complexe.
Que faut-il pour donner l'impulsion à cette langue immobile, et la mettre en marche? Presque rien : lui enseigner le secret de retourner noms et verbes, et lui donner un alphabet.
pour avoir conservé d'une manière si peu équivoque l'aptitude
qu'elle eut à recevoir toutes les combinaisons possibles.
» Toutes les langues , et il ne peut être ici question de celles d'Amérique, dont l'informe et incommensurable polysyl labié atteste une nouveauté' déjà surannée; toutes les langues, dis-je, la face tournée vers Babel, semblent regarder leur mère patrie; et comme autant de rayons diversement colorés , converger et se réunir en un seul point lumineux. Que j'essaie de déplacer ce centre de langage, de le transporter, par exemple^ au Kamscliaika ou en Islande: je ne conçois plus rien à la ressemblance plus ou moins prononcée de toutes ces figures ; je n'entends plus qu'une mêlée confuse de sons cliscordans, là où j'avois cru reconnoître une progression harmonieuse. Mais le phénomène existe tel que je viens de le décrire, et brille avec éclat : or, il ne sauroit avoir qu'une cause, c'est que le berceau du genre humain fut situé entre la mer Caspienne et le golfe Persique , près de l'Euphrate et du Tigre.
VIII. » Lorsque j'examine les langues françoise, italienne, espagnole, je découvre que la plupart de leurs mots sont latins ; qu'ils ont conservé le sens, la charpente, souvent l'orthographe et jusqu'à la prononciation latine , à tel point que je serois tenté de ne voir dans ces trois langues qu'un latin vieilli et dégénéré. Mais lorsque je viens à me demander compte de ces perpétuels pronoms et articles, de ces auxiliaires être et avoir dont le latin savoit si énergiquement se passer ; quand j'observe, dans nos trois langues modernes, cette marche timide et uniforme dans la syntaxe, ces rimes dans la poésie, etc., etc.; je dis que tout cela n'est pas du latin, qu'une langue peut se corrompre , s'altérer , varier dans la prononciation , l'orthographe et l'acception des mots ; mais qu'elle ne peut changer brusquement sa constitution propre , son essence intime; je dis qu'il y a ici d'autres causes de modification de la langue , que l'usage et le temps.
» Ma curiosité s'éveille, et je pousse avec ardeur mon travail d'investigation. Tout à coup j'aperçois dans une vaste contrée un système de langage parlé par cent peuples divers , dans lequel je retrouve tous les caractères étrangers au latin ,
caractère* qu'il ne pouvait naturellement revêtir , et qu'il avoit reçus pourtant, lorsqu'il étoit devenu du françois , de l'italien et de l'espagnol. Alors je conclus qu'une immense émigration a du, à une époque déjà éloignée, déborder du Nord sur les contrées où fut autrefois parlée la langue romaine ; qu'une fusion des peuples s'est opérée; que chacun apportant son contingent de mots et de règles grammaticales, de ces matériaux hétérogènes s'est élevé l'édifice bigarré des langues nouvelles. Et l'histoire vient confirmer pleinement mes conjectures.
» Or, un événement qui date presque de notre âge, et dont les résultats vivent encore , a du arriver plus d'une fois. Si donc il m'étoit possible de retrouver tant de langues perdues* et de les comparer avec les autres que nous avons conservées et avec les modernes, ne pourrois-je pas , sur ces ruines de la pensée, lire les témoignages ineffaçables des commotions qui à diverses époques ont bouleversé les sociétés humaines; refaire l'histoire oubliée des nations éteintes, et, d'après les variations delà parole, raconter les révolutions des empires?
IX. » Le géologue calcule l'ancienneté du globe sur les époques probables des différentes superpositions de terrains : ne pourrois-je pas encore, d'après !a marche des langues observée pendant une ou deux périodes certaines, d'après la date bien connue de telle invention dans l'art de la parole, estimer appreximativement la date de naissance du langage, et conséquemment l'âge du genre humain ?
» Je suppose qu'un second déluge vienne changer la face du globe, que la tradition soit interrompue, que les monumens historiques disparoissent , qu'on ne sache plus rien dans quelques milliers d'années de ce qui s'est passé avant nous, et que le jour qui suivroit cette (in du monde actuel devienne pour notre postérité la plus reculée l'ère de la création ; je suppose encore que la langue de ceux qui deviendroient alors les réparateurs du genre humain fût la françoise : les philosophes a venir, qui se mettroient à approfondir et à analyser cette langue, pour eux la primitive , ne manqueroient pas d'y reconnoître tous les caractères d'une langue dérivée, formée des débris et de la corruption de langues antérieures. Cette
langue, diroient— ils , est tout-à-fait comme nos langues modernes ; elle réunit la variété , l'élégance , la richesse et le luxe ; elie exprime toutes sortes d'idées , même les plus délicates et les plus subtiles ; eJie suppose une foule de connoissances, que nous-mêmes n'avons pas encore acquises. D'autre part, elle ne renferme pas en elle-même ses propres racines ; elle ne rend pas raison de l'origine ni du choix de ses termes ; rien de plus arbitraire, de moins analogue a leur signification que leur forme matérielle ; enfin elle ne répond nullement à l'idée que nous devons nous former d'une langue primitive. Donc le françois est dérivé d'idiomes plus anciens que lui ; donc le peuple qui le parioit descendoit de nations antérieures; donc, etc., etc.
» Ce raisonnement seroit juste et concluant ; mais appliqué à nos langues savantes , il va nous conduire à un résultat tout opposé. Je me borne à l'examen du grec.
» Le grec nous montre à lui seul tout ce qu'on a fait, et presque tout ce qu'on pouvoit faire des élémens primitifs; à telle enseigne , que l'analyse de cette unique langue seroit une histoire complète de la parole. Conjugaisons et déclinaisons ne datent, que de la naissance du grec. On ne peut douter de la vérité de cette assertion , quand on songe que les déclinaisons et conjugaisons grecques ne sont que la juxta-position de la préposition à l'article et de l'article au nom, du pronom à l'auxiliaire et de l'auxiliaire au verbe ; quand on réfléchit que cet article et cet auxiliaire sont deux onomatopées , représentatives, l'une de l'idée d'appel ou d'indication, l'autre de l'idée de vivre, de se mouvoir, d'agir; quand on voit , enfin, ces deux peintures être communes à l'hébreu, au chaidéen , à l'indien, etc., et sans doute aussi à la langue primitive , s'il est vrai qu'elle dut toujours adopter de préférence les sons les plus simples et les plus en rapport avec les perceptions de l'esprit. Le grec a £11 le premier, par une heureuse inversion , exprimer dans le même mot les temps et les rapports des choses; à lui surtout appartient l'honneur de la découverte.
» Or la formation des premières sociétés pélagiennes ne peut être reculée beaucoup au-delà du siècle de Moïse , ou de la
fondation de la nationalité hébraïque. En effet , l'arrivée en Grèce de Cadrans , de Danaùs , d'ïnachus lui-même , en d'autres termes le débordement de la civilisation asiatique sur la barbarie européenne , est postérieure à ce législateur, qui vivoit environ 5oo ans avant la guerre de Troie. Mais avant les établissemens formés par ces colons venus d'Egypte et de Phénicie , en Grèce il n'y a rien : quelques hordes sauvages , quelques tribus égarées , sans arts , sans lois , sans culte , ne connaissant pas même l'agriculture , et vivant de chasse , de pêche ou de gland. G'étoient des hommes qui , dans leur longue promenade hors du pays de leurs ayeux, uniquement occupés du soin de leurs vies , et ne pouvant dès lors étendre leurs connoissances ni acquérir de nouvelles idées, avoient perdu peu à peu l'habitude des usages antiques ; et qui n'en transmettant à leurs fils que des traditions obscure s et d'inconsistans souvenirs , avoient laissé leur postérité dans une barbarie toujours croissante. Déjà ils retomboient dans l'enfance originelle , et se montraient tels que nous apparaissent aujourd'hui les sauvages de l'Amérique et de l'Océanie. Tant il est vrai que l'homme tend à se rapprocher de la brute dès qu'il n'apprend plus rien , dès qu'une intelligence supérieure a cessé d'exciter la sienne.
» Quepouvoit être la langue de pareils hommes, quand plus de mille ans après Moïse la Grèce ne savoit encore que s'exprimer en vers , et que l'apparition d'un ouvrage écrit en prose sembloit une nouveauté inouïe ? Sans doute , le jargon grossier des premiers Pélasges , encore tout hérissé des rudes aspirations de l'Orient , renfermoit le germe de la plus belle des langues : mais , privé des conditions nécessaires à son développement, il étoit demeuré inculte, et ne différait du langage primitif que par l'affectation de certains tours de phrase , de certains tics d'élocution et de syntaxe. Le moule étoit prêt ; mais il attendoit l'ouvrier. Nous touchons au moment où les radicaux anciens s'unirent , s'arrangèrent , prirent une forme particulière pour devenir des mots grecs 5 un peu plus tôt nous les retrouverions encore intacts , et le grec se confondrait avec les idiomes de l'Orient.
& J'ai dit que la Grèce avoit dû sa civilisation , et partant
le développement de sa langue , à des hommes venus d'outremerj mais qu'on n'aille pas s'imaginer que dans leur pays le langage fût beaucoup plus avancé. Un seul fait va nous apprendre ce qu'à cette époque il pouvoit être en Egyote.
» Moïse avoit reçu l'éducation sacerdotale dans le palais d'un Pharaon; il étoit instruit à fond de toute la philosophie égyptienne. Il avoit appris des prêtres de Memphis , autant que de ses pères , le grand nom de Jehovah , que n'avoient pas ignoré les patriarches , que connurent plusieurs peuples idolâtres , et que plus tard Dieu se consacra à lui-même sur le sommet du mont Horeb. Ce nom , que les Septante et St. Jérôme , grâce à la riche précision de leurs langues , ont traduit d'une manière si sublime et si profonde, VÉtre^ Celui qui est jfsignifie littéralement dans l'original , le Vivant et le Fort ; et le] terme hébreu n'est certes pas autre chose que la traduction du nom égyptien K Or, une langue qui ne pouvoit exprimer pes idées de substance et d'être ; qui pour cela étoit obligée|de recourir à l'idée plus restreinte de vie et d'action ou de force , qui étoit si fort en arrière des connoissances acquises \ une telle langue étoit pauvre ; une telle langue ne faisoit que de naître , et avoit à peine ajouté à ses premiers élémens. »'Les Egyptiens n'avoient pas, comme nous autres François, la faculté d'emprunter à une langue étrangère , ou , comme les Grecs , celle de forger un mot nouveau pour une idée nouvel-
1 Les Egyptiens de nos jours appellent encore Dieu le Fort.
Au moment de livrer cette feuille à l'impression, je découvre avec surprise que Milton , dans son Paradis perdu , a interprété le nom de Jehovah comme je le fais dans cet essai. « Pour ces divinités, les enfans » d'Israël abandonnèrent souvent leur Force Vivante ( leur Jéhovah ), » et laissèrent infréquenté son autel légitime. n ( Traduction littérale de Dl.de Chateaubriand.) L'Homère anglois étoit très savant dans les langues , et son poème n'offre souvent qu'un commentaire fort Lien raisonné, et aussi judicieux que poétique, des passages les plus difficiles de la Bible. Tel est celui-ci, Et Spiritus Dei fer ebatur super aquas , que Milton , d'accord avec la Vulgate, les Septante, le texte hébreu et les SS. Pères , a entendu de l'Esprit divin se préparant à la création et fécondant le chaos. Les hébraïsans d'aujourd'hui sont bien plus fins : dans ces paroles, qui pour le poète, et je dirois presque pour le philosophe, sont une révélation, ils ne voient qu'une grafide tempête sur Veau.
lement aperçue. D'un côté , le génie de leur langue s'opposoit à toute dérivation, à tout amalgame : de l'autre, aux temps reculés dont je parle, il n'y avoit rien de plus éclairé, de plus savant que l'Egypte ; ce n'étoit pas chez ses voisins qu'elle seroit allée chercher des lumières. Les sages du pays , réduits à leurs propres ressources , étoient forcés d'employer le langage vulgaire 5 et malheureusement ce langage ne se prêtoit pas du tout aux conceptions sublimes de la philosophie. 11 falloit user de métaphores pour toute idée abstraite et intellectuelle , et l'éternité , représentée dans les hiéroglyphes par l'image d'un serpent qui se mord la queue , l'étoit dans le langage par celle d'une vie qui recommence toujours.
» Deux ou trois siècles avant Moïse , il n'y avoit point de nations helléniennes , il n'y avoit point de langue grecque, on ne savoit ce que c'étoit que décliner ou conjuguer , et le langage, réduit à ses élémens les plus simples, le même à peu près pour tous les peuples , n'avoit pas encore été élaboré par le travail de l'imagination et de la pensée.
» Reportons , si on le veut , les premiers essais de déclinaison et de conjugaison jusqu'aux siècles des patriarches ; plus loin encore, au temps de la dispersion des peuples f je caractérise ces époques d'après la Bible, puisque les autres histoires ne m'apprennent rien)-, accordons plus qu'on n'auroit droit d'exiger : toujours sera-t-on forcé de reconnoître qu'audelà de quarante siècles en arrière de nous , on rencontre la langue primitive.
» Quelle durée assigner à la langue, ou ce qui est la même chose, à la société primitive ? le temps qu'il falloit à une première famille pour se multiplier à un point tel, que les hommes , toujours portés à se resserrer dans un étroit espace , à vivre et mourir sur le même sol qui les a vus naître , fussent enfin obligés de se disjoindre et de prendre le large. Or, le calcul et l'expérience nous apprennent que mille ans seroient plus que suftisans à un seul couple , pour produire une postérité innombrable , et former une grande nation.
» Cinq mille ans se seroient donc à peine écoulés depuis que l'homme a pris possession de cet univers! Si le monde est bitn vieux , notre espèce au moins est de fraîche date.
X. » Puisque la terre est ronde, il doit y avoir dans l'autre
hémisphère un continent opposé à l'ancien , qui lui fasse contrepoids. Ainsi raisonnoit Colomb. Disons comme lui : Puisque Jes mots sont les signes des idées , l'histoire du langage doit renfermer l'histoire de toute philosophie ; et l'origine de la parole, une fois expliquée, doit donner le principe des corrnoissances humaines »
Je m'arrête : les bornes que je me suis prescrites ne me permettent pas d'étendre davantage mes réflexions , ni d'empiéter ici sur le terrain de la métaphysique. D'ailleurs, je ne puis pas toujours réduire à un exposé sommaire des aperçus quelquefois assez neufs pour exiger un certain cortège de raisonnemens et de preuves. Peut-être même se plaindra-t-on que mon excessive sobriété de citations et de développerons, bien loin de produire la conviction , n'ait fait que répandre le doute : mais j'ai voulu seulement éveiller l'attention publique en lui offrant cet essai comme le prospectus d'un autre ouvrage, sur lequel je désire connoître d'avance le jugement des experts. Ce que j'ai dit doit suffire à tout esprit pénétrant et non prévenu, pour qu'il lui soit démontré que la science du langage tout entière est encore à créer, et que la philosophie linguistique nous est à peu près inconnue. Nous avons des vocabulaires et des dictionnaires , mais point de corps de doctrine : nous avons des hellénistes , des orientalistes , des sinologues , des linguistes de toute espèce; mais on peut dire d'eux que la lettre est morte entre leurs mains, et que l'esprit ne leur a pas été révélé.
De tout temps les philosophes ont été à la recherche d'un premier principe , qui servît à leurs déductions et à leurs raisonnemens d'aphorisme et de base , ou comme ils disent, de critérium. On a vu leur ardeur, de nos jours se réveillant plus vive , s'épuiser encore en efforts inutiles.
Qui sait si nous ne vivons pas environnés de quelque fait vulgaire , d'une expérience journalière , d'un examen facile, qui tôt ou tard deviendra l'inébranlable fondement de toute vérité philosophique? Qui sait si un trait de lumière, traversant le cerveau de quelque penseur obscur et plus doué
de bon sens que d'imagination et de génie, ne luira pas tout à coup aux jeux émerveillés de nos sages , qui dans leurs méditations profondes n'aperçoivent pas Pair qu'ils respirent f* Ne désespérons pas de la vérité ; l'homme est fait pour elle : cette soif ardente de connoître ne lui a pas été donnée pour l'abuser d'une perpétuelle illusion. Soutenir le contraire c'est méconnoître notre nature , c'est blasphémer la véracité divine.
J'ose le dire : c'est la science de la parole qui nous conduira à une découverte si long-temps pressentie , et à bon droit espérée. Peut-être entroit-il dans l'ordre éternel de la Providence que la première des révélations ne fut retrouvée qu'à son jour et à son heure : mais, quand nous ne devrions jamais assistera une seconde aurore de l'indéfectible vérité , quand le Hasard et la Nécessité seroient les seuls dieux que dût reconnoître notre intelligence, il seroit beau de témoigner que nous avons conscience de notre nuit, et par le cri de notre pensée de protester contre le destin.
Interrogeons les langues, et elles nous répondront 5 faisons parler le langage , et il nous instruira. Pour sortir des ténèbres , il ne suffît pas de marcher à tâtons ; il faut chercher le fil d'Ariane.