DE D'APRES LES PRINCIPES ÉTABLIS PAR BERGIER
Puisque les mots sont les signes des idées, l'histoire du langage renferme l'histoire de toute philosophie.
Parmi tous les écrivains qui ont traité de la grammaire générale , aucun , jusqu'à ce jour , n'a présenté de système complet, absolu, applicable à toutes les grammaires particulières, qui trouvât dans celles-ci sa perpétuelle confirmation, et dont elles ne fussent que des corollaires plus ou moins diversifiés. On a raisonné longuement sur les parties du discours; on a rendu compte de leurs fonctions et de leurs propriétés ; on a montré , dans le dernier détail , le jeu et la mécanique des langues : mais on n'a pas également réussi à débrouiller la généalogie de diverses espèces de mots, ni à suivre le fil qui les unit } on n'a pas expliqué d'une manière satisfaisante par quelles imperceptibles transitions le langage, des élémens les plus simples, s'est progressivement élevé jusqu'à l'étonnante richesse et à l'infinie variété où il est aujourd'hui parvenu , et dont il n'a même fait que dégénérer sans cesse depuis les siècles de Platon et d'Homère. En deux mots, on a très bien répondu au pourquoi , mais on n'a pas su dire le comment.
De si médiocres succès, après de si constans efforts, tiennent surtout à deux causes. L'un , philosophe raisonneur plutôt que philologue érudit , construisoit son plan sur des abstractions au lieu de l'établir sur des faits , mettoit partout l'imagination à la place de l'étude , et donnoit ses spéculations pour la vérité. L'autre , grammairien à la vaste érudition , possédoit une multitude de langues et jouissoit de l'inesti-
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mable avantage de pouvoir comparer d'immenses matériaux ; mais il manquoit do ce génie qui sait rassembler les rayons épars de lumière , aperçoit Tordre dans la confusion , et saisit l'unité dans le cliaos. Chacun enfin, confondant, agitant ensemble des principes métaphysiques et des faits grammaticaux , s'efïbrçoit d'extraire , de cet indigeste mélange , les éternelles lois du langage, et ne réussissoit qu'à fabriquer de prétendues règles générales qui ne pouvoient convenir à tous les cas particuliers , que la raison et l'expérience démentoient , qui se contredisoient et se réfutoient ellesmêmes.
Parmi tant d'hommes vraiment habiles , pour ne citer que les plus illustres, Condillac pose en principe « qu'une expies- » sion qui paroît simple , parce qu'elle est formée d'un seul » mot, est composée lorsqu'elle équivaut à plusieurs éîé- » mens. » En conséquence il exclut des parties du discours le pronom , l'adverbe , et la conjonction. Il dit ailleurs : « Il » ne faut que des substantifs pour nommer tous les objets ; » il ne faut que des adjectifs pour exprimer toutes les qualités ; » il ne faut que des prépositions pour indiquer tous les rap- » ports 5 enfin il ne faut que le seul verbe être , pour pro- » noncer tous nos jugemens. » Et de ces principes si clairs, et en apparence si certains , Condillac conclut que les seules parties d'oraison sont le nom , l'adjectif, la préposition et l'adverbe. Mais la préposition n'est pas plus simple que la conjonction, et, comme celle-ci, peut toujours être ramenée à un nom ou à plusieurs élémens : donc il falloit , d'après le premier principe, retrancher la préposition des parties du discours. Quant au verbe être , je ferai voir qu'il est d'une origine toute récente , qu'il est né des conjugaisons bien loin d'en être le père , que la proposition peut très bien se passer de lui , en un mot qu'il est, de tous les signes de la pensée, le dernier venu et le moins nécessaire.
Condillac range l'article et les pronoms parmi les adjectifs , parce quih modifient ; mais pourquoi en excepter je et tu , dont il fait des substantifs iJ Est-ce qu'ils ne modifient pas le verbe absolument comme il, elle? D'ailleurs cette réforme , très bonne en grammaire générale , ne sauroit être admise en
gramuiai re IVançoise. Il est trop évident , en eifet, que le, la , *ce , cet, </««, ^e , j7, elle, ne modifient pas comme grand, range, carré, etc., et qu'il faudroit au moins établir pour ceux-là une sous-division parmi les adjectifs. Autant valoit les laisser à la place qui leur avoit été assignée.
Ce grammairien , ordinairement si profond et si judicieux , trouve très fausses les dénominations que l'on a données aux temps des verbes. Qu'il ait tort ou raison, ce n'est pas ce que j'examine : mais , après avoir montré l'insuffisance de ces dénominations, il étoit du devoir d'un grammairien d'en proposer de meilleures. Sait-on de quelle manière Condillac imagine d'y suppléer? « Le verbe faire varie dans tous ses temps » et dans tous ses modes. Or, pourquoi ses variations ne ser- » viroient- elles pas de dénominations aux autres verbes? » Pourquoi ne diroit-on pas le passé je fis du verbe aimer 3> est j'aimai j« le futur je ferai esijiàimer,àif> » G'étôitbieri là peine de critiquer si amèrement les grammairiens ses devanciers , pour ensuite nous donner comme une découverte une idée puérile , renouvelée des rabbins ! Nous voilà donc revenus à -pliai, niphdl et hitliphaël ! Pour couronner l'ouvrage, il ne manqueroit plus que d'y joindre schéma, mappik et. athnac.
Au surplus , un philosophe qui , après avoir démontré que sans la parole et les signes , la pensée ne peut se former , conclut de là que l'homme, avant d'avoir eu la pensée , a inventé le langage , ne promettoit pas de suivre en grammaire une marche plus sûre , et d'être plus conséquent.
Court de Gebelin, avec vingt fois autant d'érudition qu'il en falloit pour produire un chef-d'œuvre , ne nous a pas même donné un bon ouvrage. 11 n'avoit pas l'étoffe d'un parfait grammairien. Dans son livre, je ne parle que de sa Grammaire universelle, mal conçu, sans méthode et prodigieusement diffus , on rencontre à chaque page, à travers un pathos risible et des déclamations sentimentales, des principes outrés , des étymologies affectées et tirées de loin , des contradictions sans nombre. Nulle profondeur dans les vues , nulle liaison dans les idées et dans les faits ,, nulle justesse dans les déductions , nulle sûreté dans la doctrine. Sans cesse il confond ,
avec les notions subséquentes de la grammaire particulière 3 les principes universels de la grammaire générale. Ainsi, après avoir démontré, par l'étymologie et l'analyse,- que tous les mots viennent des noms, qu'ils sont ou qu'ils ont tous été des noms, au lieu de tirer cette conséquence si simple, que la grammaire universelle ne reconnoît que deux espèces de mots , substantifs et attributifs , il n'en persiste pas moins à soutenir que les dix parties du discours ont toujours et nécessairement existé dans toutes les langues ; que c'est le rôle que joue le mot, et non pas sa signification originelle , qui doit décider s'il constitue ou non une nouvelle partie d'oraison. Il va jusqu'à dire , que si l'on en jugeoit autrement, il faudrait reconnaître que les Chinois iv'ont presqu' aucune de nos parties du discours. N'est-ce pas avouer son foible , et donner gain de cause contre soi? Pour conserver entier ce nombre sacré de dix espèces de mots , il donne des articles au latin, des verbes à l'hébreu, et cinq ou six espèces nouvelles au chinois.
Suivant Court de Gébelin , tout dans le langage est soumiâ à la nécessité , la parole , les mots et jusqu'à la prononciation. Le monosyllabe gour , dont il donne la nombreuse famille , exprime toute idée de cercle , de tour , d'enceinte : c'est parce que « la langue , pour prononcer ce son , parcourt tout le » circuit de l'instrument vocal 5 car , en commençant à le » prononcer , elle appuie contre le bas de la mâchoire infé- » rieure , et partant ainsi de l'extrémité extérieure de l'in- » strument vocal , elle s'élève vers le palais pour se replier » vers l'extrémité intérieure de cet instrument , ou vers le » fond de la bouche, ensorte qu'elle décrit un demi-cercle. »
C'est avec de pareilles idées , propres seulement à jeter la défaveur sur toute étude grammaticale et étymologique , que cet écrivain , d'ailleurs si savant , si consciencieux , si passionné pour la gloire et l'avancement de la science , si estimable à tant d'égards , s'attira les critiques malignes de gens qui n'étoient point aptes à le juger, et le ridicule attaché à son nom. Il avoit le malheur de prendre ses longues citations pour des raisonnemens, et la masse de ses connoissances pour une démonstration. C'est ainsi qu'après avoir ramené toutes les langues à une langue primitive , formée d'élémcns
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simples et très peu nombreux , après avoir expliqué la formation du son et le mécanisme de ia voix , il crut avoir trouvé l'origine du langage.
Quelques années avant Condillac et Court de Gébelin, un prêtre des montagnes du Doubs consacroit les loisirs du presbytère à des études approfondies sur les langues , et faisoit part au public de ses intéressantes découvertes. Mais, soit que la science grammaticale de l'époque ne s'accommodât pas de résultats qui n'alloient à rien moins qu'au renversement de toutes les doctrines reçues , soit que les aigles d'alors , surpris et jaloux de se voir dépasser par un obscur rival , s'entendissent pour étouffer le labeur du curé grammairien , les Eîémens primitifs des langues furent décriés dans le Journal des savans , et l'Auteur critiqué amèrement. Malgré ce dénigrement injuste , l'Europe savante accueillit avec transport Fessai de Bergier , qui trouva dans Court de Gébelin luimême , l'homme le plus capable d'apprécier son ouvrage , un sincère et zélé défenseur. Celui-ci n'avoit garde de dédaigner les secours que lui fournissoient les recherches de l'ecclésiastique franc-comtois pour son grand ouvrage du Monde primitif; aussiy trouve-t-on répandue presque toute la substance du livre de Bergier, et le nom de l'auteur toujours cité avec éloge. Et je ne crains pas de le dire , il y a plus de science , plus de philosophie dans le petit volume des Elémens que dans l'énorme Grammaire de Court de Gébelin; car il sera toujours plus aisé d'étaler , à l'aide de vingt grammaires et dictionnaires , de longues familles des mots \ de coudre des phrases pompeuses sur ï excellence du verbe substantif , de s'extasier sur les beautés du pronom et du participe et sur les admirables perfections de l'interjection, que d'observer la marche secrète et la lente élaboration du langage, que de comprendre la cause cachée de ses variations, de ses métamorphoses et de ses progrès. Le premier est d'un rhéteur, le second d'un vrai philosophe.
Si jamais homme parut réunir au plus haut degré toutes les qualités qui font le parfait grammairien , ce fut Bergier. Connoissance des langues , sagacité dans les recherches , finesse d'observation, clarté de style, simplicité et profondeur pour
les définitions, il avoit tout. Si des intérêts sacrés et des luttes pins glorieuses ne l'avoient détourné de ses études linguistiques, peut-être lui devrions-nous aujourd'hui le vrai système de la grammaire universelle, et la science , bornée désormais à de simples applications , n'auroit plus de progrès à espérer.
Lorsque , en parcourant une plaine nous apercevons un cercle de montagnes à l'horizon , nous jugeons aussitôt qu'à une certaine profondeur , sous nos pieds , existe une nappe d'eau. Tel le génie perçant et infatigable de Bergier avoit deviné par la comparaison des langues , que de neuves et importantes découvertes étoient enfouies sous les ruines amoncelées du langage. Espérant faire jaillir la vérité, comme une source pure , des entrailles de la science , il creusa , creusa ; mais il n'atteignit pas le dernier anneau de la chaîne qu'il avoit saisie , et ne fît qu'entrevoir les richesses de ce sol inexploré. La brillante moisson que promet la science du langage a ceux qui la cultivent , ne sera jamais le prix des efforts d'un seul homme } elle ne demande pas moins que les travaux réunis de tous les linguistes , et peut-être de plusieurs siècles.
Il faut du courage, aujourd'hui , à qui veut s'enfoncer dans les profondeurs de la linguistique , et se livrer à des études ingrates , où rarement le public peut être juge , et qui ne promettent à l'infortuné qui s'égare, que le ridicule et le regret cuisant de sa peine perdue. J'ose descendre à mon tour dans cette mine féconde en catastrophes. J'ai essayé de mettre en corps de doctrine les principes épars dans les Eléjnens primitifs : appuyé sur les faits prouvés par Bergier et sur mes propres observations, je vais , dans un exposé rapide et succinct, présenter l'ensemble de la grammaire générale , l'ordre et l'enchaînement des principales découvertes opérées dans l'art de la parole, et les causes qui les ont amenées; enfin je proposerai quelques-unes des conséquences qui rue semblent résulter des vérités les mieux établies et les plus universellement reconnues de la science.
DE GRAMMAIRE GENERALE. fcfiS.
§. I. Langage.
Le langage est une imitation de la nature, réfléchie par la pensée, et rendue par les sons articulés de la voix.
Il ne fut d'abord qu'un recueil de peintures matérielles d'objets matériels.
Mais, par l'analogie qui existe entre la substance et les modifications des corps, et la substance et les modifications de l'esprit, ces mêmes peintures servirent à exprimer métaphoriquement les idées spirituelles et morales. Voilà pourquoi Dieu , Pâme , l'esprit, reçurent des noms qui peignoient la vie, la respiration, le souffle. Le premier langage se composa en partie de symboles, comme la première écriture d'hiéroglyphes.
Enfin le temps, les lois de l'euphonie, les vices de prononciation, le développement progressif du langage et beaucoup d'autres causes , altérèrent peu à peu et finirent par effacer entièrement les traits caractéristiques des noms primitifs , et de là vient que dans nos langues modernes on ne rencontre presque plus d'expressions imitatives, que celles que le besoin fait chaque jour inventer.
Tout ce qui existe est matière ou esprit.
Or, le langage a pour but d'exprimer toutes les idées i° des corps et de leurs accidens , 2° de l'âme et de ses opérations.
Donc, sitôt que le langage suffit à représenter l'esprit et la matière , le langage est complet.
§. II. Grammaire.
La grammaire est la science qui traite du langage : elle se divise en grammaire générale , et grammaire particulière.
La grammaire générale traite de l'origine et de la formation du langage, des matériaux qui le composent, et des lois nécessaires et invariables suivant lesquelles ces matériaux se coordonnent entr'eux pour former le discours. La grammaire générale s'occupe encore de la comparaison des langues : quant à l'étude des rapports qui existent entre la langue d'un peuple et ses mœurs , ses lois , son génie , son état philoso-
phique et religieux , elle est plutôt du ressort de la littérature
que de la grammaire.
La grammaire particulière est l'art de parler et d'écrire correctement une langue.
La grammaire particulière est donc à la grammaire générale, ce que la description d'une petite partie de la terre est à la connoissance générale du globe , ce que la géographie est à la cosmographie.
§. 5. Racines.
Qu'offre le monde à la pensée , le monde intellectuel ainsi que le monde physique ? des êtres et des modifications. Tout, dans la nature, est ou substance ou attribut, et le langage n'avoit que deux choses à peindre et à nommer- Donc ,
Il y a deux espèces de mots , et il ne sauroit y en avoir que deux , le nom substantif, et le nom attributif.
Mais lequel, du sujet ou de l'attribut, fut nommé le premier? en d'autres termes , les racines des langues sont-elles des substantifs ou des attributifs ?
La réponse àcette question présente quelque embarras. L'attribut n'étant qu'un accident du sujet, et la modification dépendant entièrement de la substance, sans laquelle même elle n'est pas, il semble d'abord naturel et logique de penser que les substantifs seuls renferment les vraies racines; et une conséquence de ce principe seroit de réduire encore le nombre des espèces de mots , de telle sorte que tout seroit nom dans le langage. Mais d'un autre côté le sujet n'a pu être représenté que par ses qualités ou modifications ; et l'on auroit également droit d'en conclure que celles-ci durent les premières être connues et nommées.
Cette difficulté, toute métaphysique, est nulle en grammaire. L'homme, lorsqu'il cherchoit des expressions à ses dées, n'a pas ainsi séparé, par une distinction subtile, l'attribut du sujet; il n'en savoit pas assez pour cela. Les choses et leurs qualités existaient simultanément pour ses sens, et l'expérience nous apprend qu'il a nommé spontanément les unes et }es autres.
Tel individu , il est vrai, aura quelquefois servi de type pouj
caractériser les individus de même espèce s et son nom sera devenu générateur d'attributifs : mais réciproquement telle qualité, manière d'être, ou façon d'agir, servant à reconnoître un individu, lui aura donné son nom , et l'on aura vu la qualité servir à nommer la substance, comme les sobriquets ont produit les noms de famille. Donc,
Les racines sont tantôt des substantifs, tantôt des attributifs.
§. k. Genre.
La première chose qui attira les regards de l'homme , quand il tourna les yeux sur lui-même et sur ses semblables, fut sans doute la distinction des sexes, distinction qu'il sentit bientôt le besoin de marquer dans le discours, puisque sans elle il ne pouvoit faire connoître la nature des personnes. Comment s'y prit-il pour introduire cette nouveauté dans son langage? Par quelle analogie d'idées déjà acquises , fut-il conduit naturellement à donner des sexes à ses paroles , et à distinguer les mots en mâles et femelles?
Dans toutes les espèces d'animaux , la femelle est ordinairement l'individu le plus petit, le plus foible, le plus délicat : il etoit naturel de distinguer ce sexe par l'attribut qui le caractérise, et pour cet effet le nom s'alongea d'une terminaison particulière, image des idées de mollesse , de foiblesse , de petitesse. C'étoitune peinture par analogie, et le féminin constitua d abord dans les noms ce que nous nommons diminutif. Dans toutes les langues, la terminaison féminine fut donc plus douce , plus tendre , si l'on peut ainsi dire, que celle du masculin : l'hébreu, le grec, le latin, etc. , la font en fl, le françois en e muet, et l'on sait combien ces deux terminaisons donnent au style de douceur et de grâce. Qu'on relise, pour s'en convaincre, l'idylle de Théocrite intitulée Polyphème.
Les êtres vivans ont deux sexes : il y aura donc deux genres, le masculin, et le féminin.
Parmi les substances , un très grand nombre , privées^de sentiment et de vie , n'ont point de sexe : il étoit inutile par conséquent d'en caractériser les noms par les désinence* des
genres, et cette règle est fidèlement observée en angîois. Mais l'homme , frappé de certaines analogies entre les attributs des différens sexes , et les propriétés particulières des corps inanimés, essaya de faire passer dans son langage cette comparaison de son esprit. Dieu^ comme père , créateur et roi, fut fait dans toutes les langues du masculin -, tandis qu'en latin arbor et les noms de toutes les espèces d'arbres furent féminins, sans doute à cause de la fructification. L'attribution du genre aux êtres dépourvus de sexe , fut donc une véritable métaphore. Puis , chacun envisageant le même objet sous un point de vue différent, il arriva que le nom qui exprimoit la même idée fut tantôt masculin, tantôt féminin, comme dies, qui est des deux genres en latin. Soleil , masculin en françois , est féminin en allemand, die Sonne ,• un grand nombre de langues font la mon du masculin : der Tod , b B&vtxxoç , flIDi maouth, en hébreu.
Enfin quelques langues ont une terminaison différente des deux premières, et les noms qui la reçoivent sont dits neutres ,• ce qui n'étoit point une raison suffisante pour que les grammairiens inventassent le genre neutre , comme si c'étoit avoir un genre que de les exclure tous , ou un sexe , de n'être ni mâle ni femelle. Tel grammairien compte jusqu'à cinq genres en espagnol \ tel autre prétend que le genre neutre fut inventé pour les êtres privés de sexe , comme le genre commun pour les hermaphrodites. Toutes ces visions ne prouvent que le défaut de système.
Je dirai ailleurs ce qui donna lieu à la terminaison neutre.
§. V. Nombre.
La nécessité de marquer la pluralité des objets étoit au moins égale à celle de désigner les sexes ; et l'homme, toujours guidé par son merveilleux talent de saisir des rapports et des analogies entre les objets les plus disparates, n'en fut pas moins bien servi dans cette circonstance difficile. Tous ies^ètres collectifs , la forêt , le troupeau , le sable ou la poussière, etc. , sembloient s'offrir d'eux-mêmes à son imagination, et lui présenter chacun une image pour traduire sa nouvelle idée. Ainsi , du fti°t O^ t im i (I"' signifie mer , eau^ pluie , et dont le pluriel
Q*0\ imim, peint le mugissement des vagues, la chule d'une cascade ou de ]a pluie , joint au nom C*]^ i adam , homme , on fît 0^0*1^ ? adamim , comme qui diroit pluie d'hommes. Le pluriel dans les noms est donc une plirase elliptique qui renferme une métaphore. Et comme il falloit conserver au pluriel la distinction déjà établie des genres, un monosyllabe masculin marqua le pluriel des noms masculins, et un féminin celui des féminins.
Tout être est un ou plusieurs : il y a donc deux nombres, le singulier et le pluriel.
Quelques langues y ajoutent le duel: mais le duel est moins ce que Ton est convenu d'appeler nombre en grammaire , qu'une forme nouvelle et très rarement usitée du pluriel t et qui s'emploie seulement pour les objets doubles de leur nature, ou que l'on envisage sous quelque rapport de duplicité ou de dualité. Cette terminaison en hébreu est p, pfcÇi iti, aïn , qui paroît dérivée de pJJ , âin, œil: elle a passé dans le grec , Ouoiv, xc<pa).aiv, /oyocv.
§. VI. Article.
Le genre et le nombre avoient été trouvés par de simples comparaisons , et consistoient dans la juxta-position du nom de l'objet comparé , au de la comparaison. Bientôt de nouvelles vues de l'esprit firent découvrir de nouveaux rapports entre les objets ; et c'est à exprimer ces rapports que fut destiné l'immense attirail des articles, pronoms, déclinaisons, conjugaisons , prépositions , etc., etc.
L'interjection n'est pas plus une espèce de mots qu'une partie du discours , et je n'en parlerois pas , si elle ne me fournissoit le moyen de reconnoître l'origine et la formation, par conséquent la nature et l'espèce de toute cette classe de mots , qui , sous les noms de pronoms et d'articles , ont si Tort embarrassé les grammairiens.
Dans toutes les langues on se sert pour appeler , pour héler , de cris inarticulés , 6 ! ha ! hé! ho ! Par suite de cet emploi, ces mêmes voix ou exclamations naturelles servirent encore à demander, à désigner un objet qui ne pouvoit être appelé
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directement , et à attirer sur lui l'attention de l'auditeur. Je
m'explique.
■ He—adam , ha-arts , signifièrent dans l'origine, 6 homme, 6 terre. Je suppose que deux hommes étoient à la recherche d'un autre , ou d'un champ : le premier qui découvrit l'objet cherché en aura averti son compagnon par ces mots , hé— adam, ha-arts, c'est-à-dire, voici ce que nous cherchons, l'homme, la terre. Dans nos campagnes, les bergers se crient de loin , 6 loup ! 6 ! pour s'avertir du danger , et se mettre en garde -, ho ! bœuf! ho ! pour le faire ramener lorsqu'il s'égare , ou le détourner du dommage ; ces interjections, admonitives, démonstratives même , nous indiquent l'origine de l'article.
Ainsi , lorsque pour appeler une personne que nous ne connoissons pas, nous lui crions V homme , la femme , le, la, ne sont autre chose que des interjections.
Cette interjection , ha, hé , ho , servant tout à la fois à appeler , à marquer le besoin et le désir, à demander, à force de se trouver jointe au nom, en devint l'accompagnement le plus ordinaire et souvent inséparable. De là vient qu'en hébreu he-adam , ha-arts, signifient, 6 homme, 6 terre; V homme , la terre ; cet homme , cette terre.
Ha, lie, ho, hou, et en changeant l'aspiration en sifflement, za , ze, zo, zou , en hébreu, d'abord simples cris, servent donc d'articles et de pronoms démonstratifs : mais toutes ces particules sont les mêmes que le grec, à, de, ot, où, et le latin , hi , hœ, ii, eœ , ea. Quant au françois le, la, il vient d'un dédoublement du latin, Me, Ma; or celui-ci est lettre pour lettre l'hébreu H!?Ki cille, elle, Me, lequel en définitive est toujours notre premier article Hi ha, he, précédé d'une préposition augmentative, }N •> ctl, el. Au reste , on comprendra qu'il ne s'agit pas ici de donner l'étymologie de tous les mots des langues , mais seulement d'expliquer l'apparition de chacun des phénomènes du langage } dès que l'homme eut trouvé le premier des articles , il ne lui fut pas difficile de le varier, de l'étendre , d'en forger même de nouveaux sur le prototype : en toutes choses, c'est le premier pas qui coûte.
Qui l'auroit cru , que ce monosyllabe , dont le sens est si subtil , si délié , si abstrait, l'article, trouvât son origine dans.
l'expression grossière et toute matérielle d'une affection de Târne > '? •
De tous les articles, celui qui s'est toujours montré le plus rebelle à l'analyse est qui, que. Ne pourrions-nous pas ramener à l'origine commune ce fameux relatif, conjonctif, subjonctif} car il a reçu tous ces noms et d'autres encore Y En grec , ô-, yî, 6, qui, lequel, laquelle, est le même que, 6, •/}, tc, le, la: dans le principe, ils étoient confondus et s'employoient indifféremment l'un pour l'autre ; mais le temps, l'usage, et plus encore les auteurs et les grammairiens , établirent peu à peu entre eux une distinction, ce qui n'empêcha pas le relatif d'être souvent suppléé par l'article. En effet, le relatif n'est point d'une nécessité tellement indispensable, qu'on ne puisse absolument s'en passer ; quelques exemples , en nous convaincant de ce fait, nous découvriront qu'il n'est lui-même que l'article, alongé ou défiguré.
Si , au lieu de la phrase accoutumée , La ville qui étoit assiégée , est détruite , nous disions , la ville , celle assiégée , est détruite, cette locution seroit aussi claire et aussi naturelle que l'autre , seulement elle a vieilli en francois. Mais elle est familière et très élégante en grec : H w'oXt*, r\ iroXtôprtbttfjtlv'Vj à-TrcoÀsTo. Lucien commence ainsi un de ses dialogues : Tôv y<povra oT<r0oc, tgv icolw yeyïipaxoToc, Tu connois ce vieillard, celui devenu si vieux ; au lieu de, bç tt«vu ysyvjpàxs , quia tant vieilli. Ces exemples s'offrent enfouie à chaque page, dans tous les auteurs grecs.
La même tournure n'est pas moins fréquente en hébreu :
nbrun Tyn n wba nb Dp (qoum , îek ai Ninouah ,
ha-âir , ha-gadolah) , lève- loi, cours à Ninive, la ville , la
1 Court de Gébelin fait venir l'article indéfini un , de e.tv, iïya.i, être; le démonstratif ce de Ç«<» , vivre, ou Çs'w , fermenter ; le , la , est pris d'un mot qui signifie aile , flanc : parce que les objets qu'il indique sont de coté et non sous les yeux. Ces étymologies ne sont-elles pas du nombre de celles queBergier trouve trop étudiées et basées sur des rapports éloignés et subtils. Les premiers hommes n'y mirent pas tant de finesse ; et si Court de Gébelin , comme Bergier , avoit vécu parmi les paysans, il auroit compris bien des énigmes qu'il n'a fait que rendre plus obscures par ses explications.
grande , au lieu de , cette ville qui est si grande. 11 seroit superflu de multiplier les exemples : en hébreu et en grec , Je relatif n'est rien que l'article , et il en est souvent de même en allemand.
Le latin, qui nous a donné le relatif, n'en connoît pas non plus l'usage dans nombre de cas où le françois ne peut s'en passer : Dico Deum esse sanctum , utinam venir es. ^ Je dis Que Dieu est saint ; plût à Dieu que vous vinssiez ,• et si dans cette langue le relatif est plus fréquemment employé qu'en grec et en hébreu , c'est au manque d'article qu'il faut l'attribuer.
On sera peut-être surpris d'apprendre que qui, quœ, quod-, est un mot composé. Cependant rien n'est plus vrai. Dans les explications latines, les professeurs des collèges ne manquent jamais de faire décomposer qui eu et Me , afin de rendre la construction plus facile , en coupant la période. Eh bien ! qui , quis , cujus , quem, quant, est effectivement une contraction de q-is , q-ejus , q-eum, q-eam; c'est l'article is, ejus, eum , eam , combiné avec la conjonction que, dont la racine grecque est t-£., devenu par un léger changement de prononciation %z , et enfin que. Au lieu de placer la conjonction avant l'article, comme dans quis , quod , mettez-la après , et vous aurez hic, hœc , huj us-ce , huic, hune, c'est qui, quœ , cujus, quem (prononcez ki , kœ , kem) retournés. Le relatif latin lui-même est donc encore l'article , mais uni à une conjonction.
Cette décomposilion du relatif latin m'offre un moyen facile d'expliquer la construction du relatif hébreu , d'une manière infiniment plus satisfaisante et plus naturelle qu'on [ne l'avoit fait jusqu'ici. Tandis qu'en latin et en françois le relatif se décline, parce qu'il n'est que l'article précédé d'une conjonction , en hébreu, il reste invariable ; c'est-à-dire que la première moitié du mot, la conjonction, indéclinable de sa nature, est toujours séparée de l'article par un mot, ou même par une phrase entière. Cette manière d'employer le relatif a prodigieusement étonné les Latins, et leur a fait commettre, dans les traductions, bien des barbarismes , pour avoir voulu conserver ce qu'ils regardoient comme un idiotisme de la langue sainte.
Non sunt loquela? neque sermones , quorum non audiantur voces eorum. Il y a littéralement , q- non audiantur voces-eo-
DE GRAMMAIRE GENERALE. l27i
riwi. SicuLpulvis quemprojicit eum vendis : il y a : q~ projîcil -eum. Rapprochez l'article de la conjonction, et vous avez quorum non audiantur voces, quemprojicit ventus. Le bas peuple, en France , ainsi qu'un grand nombre de patois qui ne connoissent pas l'usage du relatif, imite cette tournure ; V enfant que sa mère est morte ,• le valet que son maître Va frappé $ V écolier qu^ on lui a donné le prix, etc. Toutes ces phrases barbares sont de pur hébreu \ ou même c'est le latin et le francois , avant qu'ils eussent réuni la conjonction et l'article.
Qu'est-ce que tous ces mots , le , la , ce , cet , qui , etc. ? Ce sont des adjectifs , répond un grammairien ; mais non pas tous , reprend un autre ] vous vous trompez , ajoute un troisième 5 ces particules forment une espèce à part, une partie d'oraison distincte, et qui doit avoir son nom propre ; je la nommerai article.
Pour moi , il me semble que la question : «. A quelle espèce » de mots appartiennent le, la, ce, qui, etc.?» ressemble beaucoup à celle-ci : Le singulier et le pluriel, le masculin et le féminin sont-ils des parties du discours ? En effet , si, par l'analyse , le relatif se trouve être un démonstratif } si celui-ci à son tour n'est que l'article ; si l'article enfin se ramène à une simple modification du nom , représentative d'une modification de l'idée , ne doit-on pas conclure que tous ces mots , dont la fonction est de montrer, de déterminer , en un mot de modifier , sont comme le genre et le nombre , des accident du substantif ? Je veux porter la vérité de cette définition toute nouvelle jusqu'à la démonstration.
§. VII- Déclinaison.
Un grammairien francois , pour expliquer la nature de l'article , se sert d'une comparaison qu'il trouve ?aussi juste que frappante : « L'article , dit-il , précède le nom , comme le » licteur marchoit devant le consul. >
Nomina consulibus coeunt , lictoribus arthra ! Jungentur jam gryphes equis , canibusque capellae.
Virgïle.
Si ce grammairien avoit su que dans beaucoup de langues
l'article suit le substantif, à coup sûr il auroit dit : Dans ce cas-
c'est un page qui porte la queue (3e sa maîtresse.
De même qu'on dit également en latin , Me homo , ou homo Me , de même on avoit dit à la naissance des langues , headam% ha-arts,, ou bien adam-he, arts-ha : voilà les vocatifs grecs et latins, Xoy-e, vj^ep-a, domin-e , ros-a. Les substantifs, en quittant leur ancienne patrie , pour venir s'habiller a la romaine et à la grecque, ne firent que jeter derrière eux l'article modificateur, et cette inversion si simple, passant en coutume constante et générale , engendra les déclinaisons.
Dans la plupart des noms grecs et latins, l'article se montre encore pur et sans altération } il suffit, pour s'en convaincre, de le mettre en regard des déclinaisons.
ôç \oy-oc. v) xîipcù.-Yi. hi domin-i. ha? ros-ae.
ov Xoy-ùv, -À? x£cpa).-Y)ç horum dornin-orum. harum ros-arum.
S "koy-îùy y xtyak-ri. his domin-is. his fos-is.
ov ).oy-ov, "/jv xecpaX-viv. hos domin-os. has ros-as.
L'aspiration de l'article a disparu en composition ; elle s'est usée par le frottement.
H*c, hœc, fait au génitif singulier hujus : cette forme reparoît dans manûs , venu de man-uius, par contraction manuis , manûs. Si hujus a pu être contracté en ils , il aura pu l'être aussi en is ; ce sera le génitif de la 3e déclinaison , reg-is , soror-is.
Buîus , est le grec primitif &»ffl génitif inusité depuis un temps immémorial , mais dont on retrouve les débris dans les diverses déclinaisons grecques. Ainsi, en supprimant, tantôt le ç , on a fait le génitif poétique oto , puis oo , et par contraction ou \ tantôt un des 0 , on a eu tog-, oç '•> voilà les deux génitifs grecs Xoy-ou, ta/ma^-oç. Cette dérivation est si vraie, que le génitif féminin a toujours conservé la marque de la contraction , yjç-, «ç ; or, si celui— ci est visiblement abrégé de ■Kjviç, aac, n'est-il pas clair que le masculin oç, ou, Test pareillement de oioç, ooç, oto ? Il seroit aisé détendre cette analyse à tous les cas.
La langue allemande offre un exemple frappant de cette combinaison du nom et de l'article. Lorsqu'il arrive qu'un
Substantif et uti adjectif' sont joints ensemble sans article, l'adjectif i qui dans toute autre circonstance obéit à des lois de concondance différentes , prend ici la terminaison de l'article à tous les cas , comme si le substantif ne pouvoit jamais aller sans lui. Je ne sache pas qu'aucun grammairien ait seulement soupçonné la raison de cette règle singulière. Il y a mieux : c'est que les adjectifs possessifs , relatifs, démonstratifs, ne devant jamais se rencontrer construits avec l'article, se déclinent tous comme lui, ou pour mieux dire avec lui.
li est si vrai que l'article s'est placé autrefois après le substantif, qu'il arriva ici la même chose que nous avons observée à l'égard du relatif : non content d'énoncer le nom le premier, on le sépara de son article modificateur , lequel, après plusieurs mots d'intervalle , n'arrivoit souvent qu'ail bout de ]a phrase. Ce phénomène, fréquent en hébreu, a embrouille les traducteurs latins , qui ne faisoient pas dans leur langue la même décomposition. Dominas in cœlo sedes ejus est un latin absurde, tandis que l'hébreu qu'il traduit est très raisonnable. Il y a dans l'original Domin- in cœlo sedes -ejus. Lenom hébreu n'exprime pas plus le génitif que l'accusatif ou tout autre cas ; ce n'est qu'un squelette qui correspond parfaitement à ce que les Latins et les Grecs appeloient le radical. Traduisons donc chaque mot du texte par son correspondant latin le plus simple possible , et en réunissant le radical et l'article d'après les principes que j'ai indiqués , nous n'aurons plus de peine à former Domini sedes in cœlo. Toutes les phrases suivantes s'expliquent de même : Moyses nescimus quid acciderit et; Servus meus fait spiritus aller cum eo ; Quisque nomen ejus scribes in virga ejus ; c'est-à-dire, Moys-i nescimus quid acciderit; Cum serv-o me-o fuit spiritus aller; C—ujusque nomen scribes in virgd ejus.
Je pourrois accumuler les citations et les exemples , mais je n'apprendrois rien de plus à ceux qui ont l'habitude de lire le grec et l'hébreu, et surtout de comparer les langues. Quant aux autres , qui , sans rien savoir , sans pouvoir faire une seule objection raisonnable , font les difficiles pour paroîlre profonds, je ne tiens pas à les convaincre. Pour moi, s'il est quelque chose de démontré , c'est que l'article, originairement
inséparable du nom, puis se séparant de lui, et dans l'un et l'autre cas marchant devant ou derrière , enclitique ou proclitique, ne signifie rien par lui-même, et n'est qu\m accident du substantif.
Mais d'où viennent au nom , ou si Ton veut à Farticle , ces inflexions qu'on a appelées cas ?
Origine des cas. Les rapports des mots entre eux, ou ce que la grammaire qualifie régimes , sont ordinairement marqués par une préposition : la maison du père, aller j Rome. Comme Farticle , comme toutes les particules modifîcatives , ces prépositions furent énoncées tantôt avant , tantôt après le nom qu'elles déterminoient, et cette dernière méthode est suivie constamment , pour les prépositions , dans la langue turque. En latin et en grec , elle n'a lieu que lorsque la préposition est combinée avec le nom ou l'article , et alors elle forme déclinaison. Ainsi les deux exemples cités plus haut se rendent en latin par domus patr-i-s , ire Rom-a-m 5 les consonnes s, m^ sont deux prépositions, post-posées à Farticle. La première est la conjonction hébraïque {£? (sch) 5 la seconde est la préposition grecque , &v , t{i , qui marque transition ou passage de l'action du sujet à son régime , et c'est pourquoi les verbes qui gouvernent le cas qu'elle engendre sont nommés transitifs. Patris ou warpo? revient donc à
s — ho — patr ; r> t 1 1 em—ha—Rom.
. , \ Homam est le renversement de , ,
de le père ; dans la Rome.
On se tromperoit grossièrement, si l'on prétendoit que la phrase ire Romam a le nom à l'accusatif en vertu d'une préposition sous-entendue , et qu'elle est autre chose que celle-ci : amo Deum. L'exemple que je rapporterai tout à l'heure d'après l'hébreu , prouve qu'entre tout verbe et son régime , quels qu'ils fussent , on auroit pu intercaler une préposition \ en d'autres termes, que tous les verbes, appelés actifs^ parce qu'ils ont un régime direct , c'est-à-dire non gouverné par une préposition, auroient pu rester neutres, et réciproquement que tout verbe neutre auroit pu être employé activement et avoir un régime direct. La manière dont j'expliquerai le mécanisme du verbe rendra plus claire que le jour la vérité de cette proposition. Eo Romain est un reste de l'ancienne mé~
DE GRAMMAIRE GENERALE. c27j
iiioJe d'exprimer la préposition après ïe nom et l'article ; et c 'est plus tard , lorsque la préposition et l'article terminateurs ne servirent plus qu'à marquer les modifications de genre, de nombre et de régime , que sans abandonner l'usage des cas, on reprit la coutume d'exprimer la préposition et l'article avant le substantif. Le latin négligea cette ressource • mais le grec y revint de bonne heure ; et voilà pourquoi dans cette langue on trouve tout à la fois l'usage des articles et des déclinaisons : superflu i té apparente , mais amenée par un luxe indigent.
Dans les accusatifs pluriels os , as, es, on reconnoît la préposition n^ ( etb), prononcée as, es , os , signe ordinaire de l'accusatif en hébreu, et que l'on met toujours avant le régime, owîttik onb^ £rn(bam élohlm eth fca-
schamaïm) , Deus creavit cœlos : l'hébreu exprime d'abord la préposition J"|Xi eth , puis l'article H 5 na 5 et enfin le substantif LDPÎ2&1 schamaïm 5 tandis que le latin nous montre l'ordre inverse cœl-ho-s.
Donc, la déclinaison gréco-latine n'est rien que îa déclinai son hébréo-francoise renversée: et demander si une langue a ou n'a point de cas, c'est demander si dans cette langue, la préposition et l'article se mettent après ou avant le substantif 1.
1 Court de Gébelin , Grammaire universelle : Lt Rien de plus simple n que les terminaisons auxquelles on eut recours pour distinguer les ri différens cas^ on ne lit qu'emprunter les articles mêmes dont les noms » étoient précédés. Ho désignoit l'article masculin actif, elhon le même » article passif- on termina donc le cas actif en o ou os , et le cas passif n en on, om , ou um. Ainsi logos , dominos et puis dominus , furent les ■n cas actifs masculins, logon et dominum furent les cas passifs, tandis. » qu'un 6 long, logo , domino, fut la terminaison des noms auxquels se » rapportoit Faction. 11 Ce grammairien, comme l'on voit , a entrevu que les cas sont l'article lui-même postposé au nom ; mais enfin il ne le dit pas-, au contraire, il prétend que les cas furent inventés sur le modèle des terminaisons de i'article , par une pure raison d'utilité grammaticale. Tandis que c'est l'article, qui, se séparant de son sujet, en revêtit, pour le mieux représenter eu son absence, toutes les diverses modifications. Au reste, ne demandez pas à ce fameux grammairien de vous expliquer comment l'article lui-même acquit la forme ou les inflexions des cas : ou raisonna, on jugea, on trouva bon , on convint , sera réponse.
276 ES S'A î
De la terminaison neutre. L'article servant à montrer et k
désigner les objets , dut quelquefois être employé seul , non
pour rappeler aucun substantif précédemment énoncé , mais
dans un sens vague et indéfini , comme en François ceci, cela.
Cette fonction particulière dut lui donner un accent plus fort,
plus marqué, plus tonique, enfin une terminaison propre, qui
devint sa caractéristique à lui seul. En espagnol , on se sert en
pareil cas de l'article Zo, lequel n'est ni masculin ni féminin , et
ne s'emploie jamais avec des substantifs, mais seulement avec
des adjectifs abstraits, comme lo bueno, le bon, ce qui est bon.
Cette nouvelle forme d'article , précisément parce qu'elle ne
caractérisoit aucun genre , fut bientôt imitée dans l'article final
pour désigner les objets nouveaux et. inconnus , ceux qui pa-
roisssoient indéfinissables, incompréhensibles, équivoques ; tels
furent les noms ro tYxvov„ ro tcwAiov ; animal , numen, aurum,
ferrum, templum, etc. Mais avec le temps cette terminaison,
comme les deux anciennes , fut souvent donnée sans méthode
et sans choix ; et le hasard eut autant de part que la raison
à l'imposition des genres.
§. VIII. Pronom.
Les rapports indiqués par l'article ne furent pas, après ceux de genre et de nombre, les seuls que l'on sentit de bonne heure le besoin d'exprimer : il en étoit d'autres dont chaque mot de la conversation faisoit renaître l'idée, c'étoient ceux des personnes. Ces rapports sont d'une telle importance, que l'on a peine à croire qu'ils n'aient pas été la première pensée de l'homme, dès l'instant même de sa création; dès qu'il a ouvert la bouche pour parler, il nous semble qu'il a dû dire, Moi. Cependant, si Pon y réfléchit , on verra que l'usage des pronoms n'est surtout devenu fréquent et nécessaire que depuis l'invention de l'écriture, qui, dépouillée du ton et du geste dont s'accompagne le langage parlé , ne pouvoit par elle-même faire connoître l'interlocuteur. Dans le dialogue, les acteurs sont en présence; un signe, un geste, suffit pour indiquer si l'on parle de soi ou d'autrui : l'homme put donc, pendant longtemps , exprimer ses propres idées , ses passions , ses désirs , sa
volonté, sans le secours d'une modification nouvelle. Forger un signe qu'il pouvoit si aisément suppléer, lui sembloit une peine inutile.
Le pronom de la troisième personne étoit tout trouvé : c'ér toit l'article ho , lia, avec ses diverses formes. Depuis longtemps il servoit à désigner, déterminer, montrer, ou même à représenter les objets extérieurs ; sa fonction étoit ici toute semblable; aussi l'hébreu , le grec, le latin n'eurent-ils jamais d'autre pronom pour la troisième personne que l'article et ses dérivés, et cette | identité de fonction et d'origine les fait encore très souvent prendre l'un pour l'autre en françois, eu espagnol , en italien , etc.
Restoient donc deux déterminateurs à fabriquer pour les deux premières personnes; ou plutôt, l'article, par sa nature , indiquant la troisième personne , il ne s'agissoit que de le modifier lui-même de manière à ce qu'il désignât tour à tour la seconde et la première. Il avoitrevêtu le genre et le nombre ; il falloit encore qu'il devînt personnel.
Thi et iha sont deux anciens adverbes dont le premier signifie ici, et l'autre là. En prononçant le th à î'angloise , ces deux monosyllabes nous donnent littéralement le françois ci et cà. De chacun de ces mots joints à l'article ™ , ha , ce , cet , on fit ha-thi , je ; ha-tha , tu ; comme qui eût dit , celui qui est ici, moi ; celui qui est là, toi l.Pour arriver aux deux premières personnes, on prit une espèce de détour; et la périphrase en style indirect employée à cet effet, devint peu à peu les pronoms je et tu. Ainsi, en allemand, lorsqu'on adresse la parole à quelqu'un , il est d'usage d'employer la troisième personne du singulier , ou même du pluriel ; c'est un souvenir que cette langue nous a conservé de l'origine des pronoms personnels. Au reste, la figure par laquelle on arriva à l'invention des pronoms est familière à toutes les langues : Celui qui met la main au plat avec moi, dit Jésus-Christ à Judas, me trahira; pour, vous qui mettez, etc., vous me trahirez. Au lieu que nous disons dans la souscription de nos lettres, Je vous salue,
1 A'oire interjection holà traduit mot à mot le pronom hébreu hatha ou
ntlha , toi.
les anciens dîsoient, César salue Gicéron. Celui qui a plante V oreille, dit Dieu par la bouche du prophète, rt entendrait pas! L'aspiration initiale de ha-thi , ha-tha, s'effaça et fut compensée par le redoublement de la consonne , attha, toi 5 atthi ^ anthi, anchi, ani , moi. Atthi et attha , en conjugaison *7zz ou £ , et tha, the , f/z , paroissent être les pères de tous les pronoms personnels dans la plupart des langues. Le premier a engendré ego , en grec et en latin • ich , en allemand 51, en anglois 5 io , en italien et en espagnol ; je, en fraaçois, et les mots hîc, ihi, ici, ceci, etc., etc. /et après lui m, sont la voix naturelle que nous formons, lorsque, plaçant la main sur notre poitrine, nous voulons désigner le lieu le plus près de nous. I , m, sont devenus en conséquence caractéristiques delà première personne ; p.£, (utoi, ejioff, ?nei7 mi^ij meus, moi, mon , mien, meiner , etc. On peut faire des observations analogues sur att/ztf , î7z# , z^ , los, deiner, ta, Toîito, ttîoî , rfo, etc. T.
§. IX. Conjugaison.
Aussitôt que l'article eut été trouvé, on s'exerça, pour ainsi dire, à le mettre avant et après le nom, avant et après la préposition, et ce jeu de langage produisit les divers systèmes de déclinaison usités dans toutes les langues. Le pronom, à son tour, travaillé, mécanisé par une imagination capricieuse, devint le principal instrument à l'aide duquel fut opérée la plus admirable découverte de l'esprit humain , Part de conjuguer.
Dans l'origine, le verbe n'étoit qu'un simple attributif, un nom de qualité ou de modification, auquel on joignoit , suivant le besoin , les divers articles personnels : atthi dabar , je parle 5 attha dabar , tu parles 5 ou bien , en transposant le
1 Court de Gébelin fait venir je de E, IE, il est} parce que , suivant lui, le mot qui marque l'existence propre étoitle plus convenable pour désigner la personalité au premier chef.. a Tha , au contraire, étoit un terme n d'honneur • car la consonne t est le signe de tout ce qui est grand et son nore^ de là les mots ta , atta , qui signifie père ; tata , ce qui est bon à » manger: tâter , goûter de cela-, testa, la tète , partie supérieure de n l'homme. » Je laisse le lecteur juge de ces étymologies.
pronom et l'attributif, dabar atthi , dabar attha ; et enfin , par la rapidité de la prononciation \ la première syllabe du pronom étant syncopée, dabarthi, dabartha. Voilà tout le secret de la conjugaison hébraïque , syriaque , chaldéenne et arabe.
Les Indiens conjuguent de même , excepté qu'ils mettent le pronom avant la racine. Me he, je suis ; toe he , tu es ; whe he , il est. Transposez le pronom et le verbe, et vous aurez le grec, «-/«, EÎ-ffi , etc.
La conjugaison chinoise est encore la conjugaison grecque et latine renversée.
Quand je traduis dabarthi, dabartha, par je parle , tu parles, ma version est inexacte : pour être littéral , je devrois dire , parler moi , parler toi, et encore ne rendrois-je pas le mot hébreu dans toute sa simplicité. Le radical du verbe , dans cette langue , est un mot indéterminé, qui n'est ni participe , ni infinitif, ni actif, ni passif; il exprime une action ou une qualité , mais sans aucun des accessoires qui font connoître si elle est donnée ou reçue, faite ou à faire ; et la conjugaison consiste , comme je viens de le dire , dans l'accouplement du pronom à ce radical. Bergier a suffisamment démontré qu'il n'y avoit réellement point de verbes en hébreu; qu'une langue pouvoitêtre claire et intelligible sans leur secours : cet endroit de son ouvrage a même été cité avec éloge par Court de Gébelin ; je n'insisterai donc pas davantage sur cet article. Je me contenterai d'observer que les verbes grecs, latins, françois , etc. , portent encore avec eux les lettres caractéristiques des pronoms : Xwôjiat, Xuscrat, Xusra.t ; amem , âmes, amet ; je fais , tu fais , il fait , etc.
Que sont, dans le langage , les mots je , tu , il? Court de Gébelin répond que ces mots doivent former une classe à part, d'après sa grande raison que le rôle qu'ils jouent est distinct de tout autre ; que ce sont des pronoms. Hermès soutient que ce sont des substantifs , ce qui équivaut à une réalisation d'abstraction; car, qu'est-ce que la personne ou la chose que l'on nomme je ou tu? Vient ensuite Condillac , partisan de la dernière définition , mais qui veut que l'on en excepte le pronom il; elle, parce que ce pronom:, comme les adjectifs , est indifférent à tous les genres. Je m'empare de far-
g'ument de Condillac, et je dis : en hébreu et dans plusieurs autres langues , le pronom de la seconde personne reçoit les deux genres ; et rien n'empêchoit que par analogie le pronom je ne les reçût pareillement : donc tous ces pronoms sont des adjectifs. En efïet , puisqu'ils remplissent tous des fonctions parfaitement identiques, il seroit inconséquent de classer à part l'un d'eux , pour un accident qui ne lui est pas toujours particulier à lui seul.
S'il m'est permis, à mon tour, d'émettre une opinion , je dirai sans hésiter : De même que l'article , par essence et par destination , est un accident du substantif, de même le pronom est un accident de l'attributif : considérés seuls, ces deux signes modificateurs sont toujours la même interjection, devenue susceptible de genre, de nombre, de cas, et de personnes, e| qui , selon ses diverses fonctions , peut être distinguée en déterminative, démonstrative, conjonctive , personnelle , etc.
§. X. Verbe auxiliaire.
Tel avoit été le premier essai de conjugaison, et tout le système du verbe fut d'abord réduit à un seul temps et à un seul mode, aune espèce d'aoriste ou d'infinitif. Mais s'il est dans le langage un mot qui dut fréquemment recevoir la modification personnelle , ce fut sans contredit l'attributif qui peignoit le mouvement , l'action , la vie. Je vis , je vais , je fais , je deviens ,* cette idée étoit de tous les instans ; bien plus , elle ne pouvoit manquer d'accompagner ordinairement le nom de la chose que l'on vouloit faire, ou de la qualité que l'on devoit acquérir.
Par exemple , on disoit : Fies adjutorium mihi , là où plus tard, après l'invention des conjugaisons, l'on dit, adjuvafois me ; Fies mihi omis, pour oneràbis me. Ainsi encore, Placens eo, placitum facio , pour placeo, comme hélium gerere , pour helligerare ; la Bible est pleine de phrases semblables.
Or, que nous offrent ces diverses locutions ? précisément les radicaux futurs des verbes grecs et latins servant de complémens à l'attributif vivre, faire, agir, aller. Que falloit-il pour que toutes ces phrases devinssent des verbes parfaits? Ce qu'on
avoit fait pour la déclinaison : réunir cet attributif et son complément, comme l'article et la préposition l'avoient été an substantif.
Dans la pauvreté du premier langage, le même mot signifioit respirer et vivre , parce que le souffle est le signe de la vie ; il signifioit également agir , faire , aller , se mouvoir , devenir , parce que la vie se manifeste par le mouvement, la crescence , Faction. Ce mot consistoit en une simple aspiration r et les pronoms aussi étaient formés d'une consonne sifflante ou d'une voyelle aspirée. C'est le fréquent usage de ce terme, joint à l'extrême facilité qu'il avoit de se combiner avec les articles personnels, qui produisit l'étonnante révolution que nous allons observer dans le langage , et dont nous avons déjà vu l'analogue dans les déclinaisons. Nous verrons l'attributif vivre, faire, se mouvoir , après avoir reçu les modifications des personnes, donner aux autres attributifs celles des temps, se combiner avec eux et disparoître dans cette union intime ; puis ressusciter tout à coup et se débarrasser de son enveloppe pour venir exprimer l'idée la plus abstraite , la plus générale , ja plus vaste, la plus immatérielle, la plus sublime, YÉtre,
Mais pour opérer cette métamorphose de l'attributif en verbe , il ne faudra rien moins qu'une transformation de la langue elle-même, un peuple neuf, un climat différent, une civilisation plus jeune. Car il est tels progrès et telles réformes dans les langues , aussi bien que dans les sciences et les arts, dans la philosophie et la religion , qui , pour s'opérer , exigent le passage d'un monde vieilli à un monde adolescent , et semblables à un végétal vigoureux , appellent un sol vierge et une terre profonde. La langue hébraïque a été , pendant près de 2000 ans , la langue d'un pays libre , d'une nation qui a eu son aurore, son apogée et son déclin: et, dans cette longue suite de siècles , l'hébreu n'a jamais pu acquérir de véritables verbes :, tandis que le grec , frère cadet de l'hébreu , conjuguoit les siens dans tous leurs temps et dans tous leurs modes, presque dès sa naissance, et lorsque l'âge d'or du peuple d'Israël, le siècle de Saîomon et de David, était h peine écoulé.
§. il. Temps. Présent.
On sait que les verbes latins sont composés d'un radical et du verbe de mouvement eo : pour s'en convaincre , il suffit de collationner ce verbe dans tous ses temps avec les quatre formes de conjugaisons latines , en commençant par la quatrième et descendant graduellement jusqu'à la première , justement dans un ordre inverse de celui qui est établi dans toutes les grammaires.
Or ce verbe eo , ire , est absolument le même que le grec è'w, eiç, et, eiv, etc. , lequel est aussi formateur de conjugaison. Mais ces deux verbes sont encore l'hébreu iah, haïah , houah, etc. , vivre, devenir , être fait. Tout cela aujourd'hui ne fait plus difficulté.
Le premier effet, le résultat immédiat que produisit l'union de l'auxiliaire à un radical attributif , fut de communiquer à celui-ci le mouvement et la vie. Jusqu'alors il n'avoit été qu'un termevague, inerte, si l'on peut ainsi dire, insensible et mort r, maintenant il paroissoit doué d'âme et de sentiment. Quelle différence, pour exprimer l'idée d'aimer, de l'ancienne manière (fà-zyco , aimer moi, à la nouvelle, iyw ^iX-ew ; je respire amour, je vis d'amour , je vis pour aimer ! Et combien le je suis aimant des philosophes grammairiens est froid auprès de la vérité étymologique !
Le second effet de l'auxiliaire fut d'indiquer le temps, chose inouïe jusqu'alors, et qui, sans l'auxiliaire, ne se fût peut-être jamais introduite dans la conjugaison.
La formation du présent coûta peu ; l'auxiliaire l'exprimoit essentiellement : en peignant la vie , il indiquoit nécessairement l'actualité , le présent. $t).£w, doceo , signifient à la lettre, j'aime présentement, y "enseigne présentement.
§. XII. Passé.
« S'il étoit reçu aujourd'hui, comme dans le 17e siècle, 2 de proposer aux savans des problèmes de philosophie » comme on en proposoit alors de géométrie , on pourroit , » en supprimant les données , demander comment, en suppo
» sant l'invention arbitraire du langage , il se trouve dans les » langues un passé et un futur. » (M. de Ronald, Recherches philosophiques. )
Sans rien préjuger sur la question de l'origine du langage , si je fais voir comment l'homme a acquis les idées de passé et de futur , et comment elles se sont traduites dans le discours , aurai-je satisfait à toutes les conditions du problème ? Avant d'aller plus loin, je remarquerai que M. de Ronald paroît prévenu d'une opinion très-fausse , qui est d'admettre des temps dans les verbes hébreux 5 et lorsqu'il ajoute : « La » langue hébraïque , fidèle expression de l'homme , n'a pas » proprement de présent, et elle le compose avec le passé » et le futur , » je ne puis m'empècher de relever cette petite erreur grammaticale, et je demanderons volontiers quel est le maître d'hébreu qui a enseigné à M. de Ronald cette jolie règle de la formation du présent. Pour ma part, je l'avoue, j'aurois eu un plaisir infini à retrouver dans le participe nommé henoni par les rabbins, le moindre fondement à la touchante allégorie qu'y a découverte l'illustre écrivain. Un homme tel que M. de Ronald ne doit rien avancer qu'il n'en soit bien sûr, s'il ne le prouve ; car il est arrivé trop souvent à maint orateur et à maint philosophe , par préoccupation , par négligence ou à dessein, de sacrifier l'exacte et rigoureuse vérité à la rondeur d'une période ou à l'éclat d'une antithèse.
Tant que Fon s'étoit borné à joindre] un' pronom' au radical , Fépoque de Faction demeuroit indéterminée; dabar-thl , parler moi, pouvoit signifier, j'ai parlé, je parlerai. Mais avec l'auxiliaire haiah , <co. eo , ce n'étoit plus la même chose ; le radical Xey, die , recevoit une modification précise, et hy-oi, dic-o, signifîoient je fais , f exécute parler. L'idée du. présent étoit inhérente à l'auxiliaire.
Mais ce même auxiliaire formoit contre-sens toutes les fois qu'il s'agissoil d'une action passée ou future : et en adoptant une locution qui emportoit nécessairement une modification d'actualité, on s'étoit jeté dans Fembarras d'inventer de nouvelles formes pour les époques autres que le présent, ou bien de n'être plus entendu , de dire sans cesse le contraire de sa pensée, de mentir à soi-même. Pour la première fois, l'homme,
qui jusqu'alors avoit gouverné sa langue , se voyoil maîtrisé
par ses propres inventions , et nécessité par ses œuvres.
Le passé , c'est ce qui n'est plus , ce qui est évanoui , ce qui est expiré ; cette dernière expression s'emploie même pour désigner un temps fini. La vie active étoit peinte par le souffle ou la respiration 5 on représenta la mort, ou la vie qui s'éteint, par la même aspiration suivie d'une expiration. La syllabe du présent fut donc répétée pour former le passé ; w, v.ç, t<.. je suis , tu es, il est $ e-èv, e-eç, e-e , je fus, tu fus , il fut.
En conjugaison , l'aspiration fut placée avant le radical , et l'expiration après 5 s-Xey-ov, z-Aty-ca, telle est l'origine de l'augment dans les verbes grecs.
Le latin forma son passé d'après la même analogie, mais d'une manière un peu différente. Fuit, ivit ( autrefois ifit) , est un sifflement imitatif de l'air qui s'échappe, de l'onde qui fuit, de l'oiseau qui s'envole. Toutes les langues ont une foule de mots semblablement formés pour peindre des idées analogues : fuite, souffle, siffle, chasse, chut, leste et prest , stl brr ■ Fuit, ivit, exprima donc le passé, et on le retrouve dans tous les verbes latins, dans ceux même qui ont le plus défiguré cette peinture primitive. Le radical viv exprime l'idée de vie , d^animation ^ joint au passé de l'auxiliaire , il donna viv-vit , ou viv-fit : mais le sifflement redoublé vv , vf , trop désagréable à l'oreille , fut changé contre un autre aussi fort, mais moins rude, vixit. Telle est la cause de la prétendue irrégularité de tant de prétérits et supins : l'homme, en combinant la dernière syllabe du radical avec la première de l'auxiliaire , ne fit qu'obéir à des lois antérieures à celles de Pétymologie , aux lois de l'euphonie et de la transmutation des lettres équivalentes 1.
1 Court de Gébelin rend compte de l'origine du passé en latin , de la même manière que je viens de le faire. Quant au passé des Grecs, il n'en dit mot. Puis il ajoute : u, Pour peindre le passé qui n'est plus, les Orienn taux mirent la racine derrière le pronom ; pour marquer le futur, ils » placèrent la racine en avant du pronom : le premier de ces tableaux » peignoit le temps comme passé, comme étant bien loin derrière nous ; le Y) second le peignoit comme venant à notre rencontre , comme futur, Xt "Une étymologie $j pm philosophique n'a pas besoin de réfutation.
1)E GÎIAMMA1RE GENERALE. 28S
§. XIÏI. Futur.
La formation du futur peut être regardée comme un trait de ^énie. Seule elle prouveroit, et le développement successif du langage, et que rien d'arbitraire et de conventionnel ne présida jamais à ses lois. Ici , ce n'est plus une imitation servile , répétant les voix de la nature 5 ce n'est plus même l'imagination , comparant deux objets , saisissant entre eux une ressemblance, et guidée par l'analogie représentant une idée par une image : c'est la réflexion elle-même, combinant deux idées pour en extraire une troisième. Il ne s'agit plus de peinture, car comment peindre ce qui n'est pas encore ? C'est par une série de raisonhemens que l'homme parviendra à exprimer sa pensée d'avenir.
L'athlète aux jeux olympiques , debout à l'entrée du stade , mesiiroit de l'œil la carrière qui s'étendoit devant lui jusqu a la borne fixée pour terme de la course : de même l'instant où nous sommes s'étend et se prolonge aux regards de la pensée prévoyante comme la route devant le voyageur, comme la longue espérance devant le prisonnier. Le paysan qui laboure voit venir la moisson , la fleur qui s'épanouit devient fruit ; l'enfance croît et se précipite vers l'âge mûr. La continuité et la prolongation du mouvement, l'action d'un homme en marche, la crescence, sont autant d'images du temps qui vient ; le but du voyage, la maturité, la vieillesse , sont images de la fin de ce temps, de l'avenir. Marcher, aller, tendre à un but, indiquent que l'on n'y est pas encore , mais qu'on s'en approche , et qu'on y arrivera. Ainsi nous disons , je vais venir , je cours à ma ruine , nous marchons contre l'hiver. Je marche à être pourroit donc signifier je serai : c'est précisément la traduction mot pour mot du futur iùo, composé du radical £, eo, ire , et du présent (33, de jSàw , je marche. Notre participe futur devant être ou allant être n'est que cela. L'allemand forme son futur absolument de même : dans cette langue , le futur n'est pas un temps simple \ elle le compose avec l'auxiliaire werdcn, fieri , devenir, et l'infinitif du verbe conjugué : ich werde sejn je deviens être, je serai.
mt> ESSAI
En grec, toujours même méthode, même analogie, l'attribut qui peint la vie et le mouvement par la respiration replié sur lui-même : s-<?w, c'est je respire être, j'aspire à être, je veux être , par conséquent je serai. Au passé les deux syllabes sont brèves , sov, ttç^ es , tandis que la seconde est longue au futur, £<?«, igiiç • de là toute la différence de signification entre ces deux temps. La longue aspiration marque le désir et semble appeler l'avenir , tandis que la chute brève de l'aoriste coupe le temps, et tranche brusquement la vie.
Cette formation du futur est applicable aux futurs latins : ero, audiam, legam -, du reste, elle paroît empruntée de l'hébreu , où l'aoriste qui marque plus ordinairement le futur , prend pour formative une aspiration : TQIXj &àho\^ je parlerai t.
A présent , rien de plus facile que d1 expliquer la composition de tous les autres temps.
L'imparfait latin en bam , las bat, vient du même verbe |3àw, aoriste èSyjv , dorien jSav, |3àç, /3a. Ibam signifie donc je marchai à être ou à faire , quand..... C'est un rapport de simultanéité.
Le plus-que-parfait iveram se compose du passé iv\ et de l'imparfait de sum , eram , lequel n1est en dernière analyse que l'aoriste grec eov, contraction Sjv, dorien av, joint à l'infinitif ire ou ère, être. Iveram, par une double expression dupasse, signifie donc j'eus fini d'être ou de faire , quand — } c'est un rapport d'antériorité.
Le futur passé s'explique d'une manière semblable.
Les Grecs ont une seconde forme de passé , imitée de la seconde conjugaison active des Hébreux, par le redoublement
1 « Le futur s'avance avec rapidité; il n'est pas, mais déjà nous le n touchons. On le peindra donc au moyen du son le plus roulant , le s> plus sonore, le plus propre à représenter un objet qui s'avance, et dont » le son augmente à mesure qu'il est plus près» R sera donc le nom du ■» temps futur, puisque c'est le son le plus roulant et qui se renforce à n mesure qu'il roule davantage. De là ero , je serai, etc. » (Court de Gébelin , Grammaire universelle. )
Si je rapporte cette étymologie , c'est uniquement pour la curiosité du fait et l'amusement du lecteur : je n'ai pas besoin de défendre d'y croire.
J'une lettre du radical : pïiakad, il a visite ; phikked , il a visite souvent , diligemment; c'est un fréquentatif. En grec XeXuxa, xzrîxa, indiquent aussi que la chose non seulement s'est faite , mais qu'elle continue à se faire ; et tandis que l'hébreu exprime la fréquence , l'accélération , l'empressement , en appuyant sur le radical; le grec a voulu peindre, par une syllabe renforcée et redoublée , la prolongation et la continuité de l'acte. Ce sont deux idées analogues , rendues par deux procédés aussi analogues.
§. XÏV.Modes.
L'impératif ne fut dans le principe que le radical prononce avec le ton du commandement 5 de là vient qu'en hébreu il ne diffère pas de l'infinitif, et qu'en latin il se retrouve encore quelquefois dans sa nudité originelle : Es , i, da, die, duc, fac, fer.
Le subjonctif, en latin , en grec et en françois, est une variation de l'indicatif.
L'optatif, ou conditionnel latin, est formé du présent ou du passé de l'infinitif, unis simplement aux consonnes pronominales : amare-m \ s, t; amavisse-m , 5, t. C'est donc un infinitif décliné en personnes , et par-là se confirme encore la remarque de Bergier, que l'on pourroit parler sans conjugaisons , et avec les seuls infinitifs. Toutes ces phrases , prohtbuisti ne venire-m ; mandasti ut scrïbere-m , cum abiisse-s , traduites mot à mot , signifient : Tu as défendu de venir-moi; tu as ordonné d ''écrire-moi , lorsque étrepartHoi. La formation de ce mode ne coûta pas de grands efforts de combinaison. En grec , on le forme à l'aide d'un nouvel auxiliaire 5 c'est otoy ou, je souhaite , je désire , j'espère : Xuoipt, je désire délier , puisse- je délier , que je déliasse.
L'infinitif est le verbe dépouillé des modifications de nombre et de personnes , avec une terminaison de la nature de celle des noms neutres, qualité qu'il a souvent dans le discours.
Le participe est la forme la plus ancienne du verbe , puisqu'il consistoit dans le radical uni à l'article, par conséquent en un attributif déciiné. Simple adjectif d'abord , il a ajouté à
ses propriétés primitives celles d'indiquer l'action ou la passion , et le temps.
§. XV. Passif- Court de Gébelin , Grammaire universelle : « Dans toutes nos langues modernes , les verbes passifs ne » se forment que par le verbe être, accompagné du participe » passif. Il en fut de même chez les Grecs et les Latins, pour » la plupart des prétérits passifs. Mais tous les autres temps » se sont formés comme les actifs , par l'addition du verbe » être à la fin de la racine.
» Ti — ornai, je suis honoré, Doc — eor , je suis enseigné, i) Ti — ê y tu es honoré, Doc — eris , tu es enseigné ,
» Ti — etai , il est honoré. Doc — etur, il est enseigné. 5>
Mais d'où vient que le même radical , uni au même verbe être, signifie tantôt enseignant, honorant; tantôt enseigné, honoré? Voilà ce que M. de Gébelin ne nous dit pas , et ce que plus que personne il étoit obligé de nous apprendre.
La vérité est qu'en grec et en latin , comme en hébreu , le radical n'est pas plus actif que passif; il indique une action , mais c'est l'auxiliaire modificateur qui est chargé d'exprimer si elle est reçue ou produite. Ainsi ew, eiç-, et , eo , is, il f sont la forme active; eofiou, serai, erat, ior , iris, itur\ sont la forme passive du verbe être; et tandis qu'en françois le radical et l'auxiliaire varient, en latin et en grec l'auxiliaire seulement change de forme.
Mais comment concevoir , comment admettre dans le verbe être un actif et un passif, tels que nous les voyons dans les autres verbes ?
Je pourrois répondre qu'il ne s'agit pas de contester, mais d'accepter un fait ; qu'en grec le verbe être a conservé à l'état simple la forme active au présent et au passé , et la passive au futur ; qu'en latin eo se trouve pareillement encore a la forme passive , itur , itum est.
Mais rappelons-nous que la signification métaphysique d'être n'est que secondaire dans le verbe hàiah , eo , et que dans le principe il étoit synonyme de vivre , se mouvoir , agir et faire.
DE GRAMMAIRE GElNERALE. 239
Dès lors on ne sera plus surpris que le prétendu verbe substantif ait eu un actif et un passif; dès lors on concevra ce que j'ai déjà fait pressentir au §. 10, que ce n'est point du tout comme verbe d'existence qu'il a servi à conjuguer les verbes, mais comme attributif de vie et d'action. $-). désigne toute idée relative à l'amour et à l'amitié ; ipiX-ew signifie donc moveo umorem, je fais amour ; cptX-eopai , je suis fait amour, je suis pris pour amour , je reçois amour. Le radical , incapable par lui-même d'exprimer les rapports d'activité ou de passivité, attendoit cette nouvelle modification d'un secours étranger 5 et c'est l'attributif de vie et d'action qui la lui a donnée.
On s'est trop préoccupé de V excellence du verbe substantif être, excellence qui n'a jamais existé que dans le cerveau des grammairiens , mais dont les premiers fabricateurs du langage ne se doutoient guères , et qu'ils n'auroient même pas comprise. Leur raison grossière , à l'époque de la combinaison du radical avec un auxiliaire , n'avoit pas encore tiré l'idée d'êVe de celle de vivre ; et l'erreur de la plupart des grammairiens , de M. de Gébelin surtout , a été trop souvent d'attribuer aux hommes primitifs des vues profondes, des idées subtiles , des raisonnemens raffinés, tels que les plus habiles philosophes en seroièrit à peine capables, et que ne comportoient pas assurément des génies encore dans l'enfance, et des esprits si peu exercés.
Mais comment le verbe auxiliaire a-t-il acquis cette forme passive ? quelle est la raison de son mécanisme?
L'invention du passif seroit un trait de génie, si elle ne trouvait son explication dans un instinct admirable, et dans un bon sens exquis, quoique simple. Un sujet peut être , d'une même opération , la cause ou le but, l'agent ou le patient , le principe ou le terme: dans le premier cas, l'acte peut être considéré comme partant de lui ; dans le second , comme revenant à lui. C'est cette idée de rétroflexion , de retour de l'acte qui a guidé dans la formation du passif. Le grec a répété deux fois le verbe, en plaçant le pronom entre deux, so-jx-cu, s-ff-at, e-T-ai; so-u-nv, e-s-o, e-r-o, comme s'il eût voulu faire retomber l'action sur son auteur. En effet, le pronom est ici tout à la fois sujet et régime. <£>i/.-£c-u-ai est donc amour suis moi fait , je suis aimé.
2\)Q ËSSAÎ
Le latin a rendu la même idée par un procédé analogue ï c'est la consonne r, signe de retour , de réitération , de répercussion , qui , placée à la queue du verbe actif ^ a servi à marquer que Faction réagissoit sur elle-même. Verlo , je tourne., reverto , je retourne , revertor , je suis retourné. Cette formation du passif est imitée de riiébreu , où la consonne rz, placée au commencement du radical , joue le même rôle que r en latin : ^yD ( Pllâl ) •> il a fait '•> bj?S3 ( niphâl ) , il a été fait. Cette consonne n a la même force dans le passif des verbes hébreux que dans la préposition grecque àva; àva).ajx- Càvt , je reprends ; àvaXf-yeo je recueille % àv«7rvéa>, je reprends haleine , etc. , etc.
§. XVI. Verbe impersonnel*
L'existence appartient exclusivement au sujet , et ne peut en être séparée 5 mais quoique la modification puisse par abs-* traction être envisagée hors du sujet, elle ne peut jamais être unie à l'existence, même par la pensée ; parce que donner l'existence propre à une modification, ce seroit réaliser une abstraction, comme disent les logiciens.
Je demande donc aux partisans du verbe substantif, comment il se fait que dans le langage l'existence , au lieu d'être unie au sujet , le soit toujours à l'attribut? En d'autres termes 4 pourquoi ce sont les attributifs qui se conjuguent, et non pas les substantifs ?
11 y a plus d'un grammairien , j'en suis sûr , qui ne s'est jamais fait cette question , et qui , si on la lui proposoit , la traiteroit d'insensée. Mais , pour prouver qu'elle n'a rien que de raisonnable , je vais citer des faits.
On a beaucoup disputé sur la nature du verbe impersonnel ^ on lui a cherché un sujet partout : les uns ont dit , le véritable sujet de ce verbe est son régime : il faut agir , c'est-à" dire, agir fait besoin; les autres, d ans pluit, tonat , grandinat? il faut sous-entendre cœlum, Jupiter : j'aimerois autant qu'on me dît , c'est le diable qui s'en mêle.
L'erreur venoit delà manière d'analyser le verbe : il pleut $ H faut 1 c'est, disoit-on , il est pleuvant , il est f allant , çt]à
dessus on se demandoit , quel est le sujet que représente le pronom il? tandis que tout verbe impersonnel doit ainsi se résoudre : pluvia-it , grando-it , tonitru-sonat , opera-est * absolument comme pœnitet, pudet , etc., s'expliquent, pœniientia tenet , e pudor tenet , etc. Dans tous ces cas , le radical est un substantif avec lequel l'auxiliaire eo a conservé sa force ancienne; il n'y est pas seulement, comme ailleurs, indicateur des temps ; il y est verbe de mouvement et d'action. Il y a donc des substantifs qui se conjuguent.
C'est toujours en partant de la signification propre de l'auxiliaire , que nous rencontrerons la solution du problème proposé. D'après le principe que eo , en latin , en grec, en hébreu, est synonyme de vivre , faire, agir , nous trouverons que legit , c'est fecit lectionem ; que creavit , c'est creatio nem operatus est,' amavit , fecit amorem ; ou bien, si l'on aime mieux faire du radical un attributif : fecit leclum (librum). creatum fecit (rnundum) , amatum fecit (pat rem) ; ou bien enfin, egit ut creator , vixit amans , percurrit legens. Toutes ces façons de décomposer le verbe sont également bonnes parce qu'elles sont fondées sur des nuances très légères de la même idée ; et que le radical ainsi que l'auxiliaire étant, de sa nature , indifférent à chacune et se prêtant à toutes avee une égale facilité , chacune de ces nuances a pu tour à tour exister dans l'esprit. Le radical n'est plus , dans la réalité , le sujet modifié de l'auxiliaire, il en est le complément 5 le sujet se trouve ailleurs, et comme dans le verbe impersonnel, c'est toujours un substantif, quoique placé en dehors, qui se conjugue,
§. XVII. Verbe substantif ».
Ce verbe n'existe pas en hébreu; partout où l'on a traduit H^H (haïah) être , il signifie devenir, vivre , agir, et même être
1 Je ne suis pas le premier qui aie fait le procès au veibe substantif, et qui aie cherché à démontrer tout le vide et le creux de nos théories grammaticales en ce qui le concerne. Je lis dans un article du Journal grammatical, juillet i835: « Si nos grammairiens ne se fussent pas ren » fermés dans leur croyance, s'ils eussent exploré avant d'enseigner, ils » auroient vu que ce verbe n'a pas une origine plus noble que les autres j
e2^> ESSAI
fort. St. Jérôme et les Septante Font presque toujours ainsi rendu } je n'ai que l'embarras du choix des preuves.
Du sein des ténèbres , les premières paroles que prononça l'Eternel, au moment de la création , furent *")^ VP (ihi aour), c'est-à-dire, mot pour mot, qu'il fasse jour; et ces paroles ont été parfaitement rendues par le grec ywMjw ¥»Ça et par le latin, fiât lux. Ceux qui ont prétendu que l'hébreu littéral étoit beaucoup plus vif et plus énergique , parce qu'ils le traduisoient comme Santès-Pagnin , Que la lumière soit, et la lumière fut , ont fait voir tout uniment qu'ils se trompoient sur le véritable sens du verbe haïah. Ajoutons qu'il n'étoit point du tout philosophique d'employer le verbe qui exprime
» que son origine est même d'autant moins noble, quelle est équivoque ; •A ils ne seroient pas remontés de la simplicité du verbe être à la compo- 1) sition des verbes concrets : ils seroient au contraire descendus de cet » état complet à un état qui n'est plus qu'une fraction ; ils auroient ren connu que tous les verbes ont été primitivement égaux, et que l'état » de simple industrie où le verbe être se trouve quelquefois réduit , ne •» provient que de la perte d'un patrimoine, n'est qu'une sorte de déy) nuement. v>
J'admire que l'auteur, M. Micbei, ait été conduit par la seule fores de sa raison et de sa logique à reconnoître un fait, qui sembloit ne pouvoir être démontré que par l'histoire et la comparaison des langues. Mais je ne puis applaudir à l'anecdote qu'il cite à la même page :
« Dans une séance de la société grammaticale à laquelle j'assistois , qû » se trouvoit une réunion nombreuse , et qui avoit été précédée de plu— n sieurs discussions préliminaires, on mit aux voix cette étrange ques- 5> tion : Le verbe être se trouve-t-il dans les autres verbes ? Un seul ■» membre fit un mouvement pour se lever, et , voyant que personne ne s> suivoit son exemple, retomba sur son siège: sur quoi M. Lemare lit 51 remarquer qu'il y avoit une demi-voix en faveur de la proposition. >>
Je ne ferai pas ressortir tout ce qu'il y a de ridicule dans ce vote par assis et levé sur une question scientifique-, c'est une pasquinade d'écoliers. Mais il y a lieu de croire que la société grammaticale , qui posoit si mal la question , ne la comprenoit pas. Les conjugaisons , dans la plupart des langues, sont-elles formées de la juxta-position d'un radical et d'un auxiliaiie? Cet auxiliaire existe-t-il matériellement ou virtuellement dans les verbes françois? Cet auxiliaire est-il le verbe être : et s'il n'est pas le verbe être , celui-ci est-il antérieur ou postérieur à l'invention des conjugaisons \ Voilà ce qu'il falloit demander.
l'existence propre , dans un endroit où il s'agit précisément de création , de passage du néant à l'existence .
kQuand Saùl eut été sacré roi par Samuel, tout le peuple cria "DD nV7^ (iahieh melk) vive le roi ! et non pas qu'il soit roi!
Un personnage de l'ancien Testament est nommé Iahiel , nom formé du verbe haïah et de eZ, Dieu ; et St. Jérôme luimême a interprété ce nom , vint Deus.
Rien de plus fréquent dans la Bible que les mots par lesquels eile commence ou finit un récit 5 *>T\^\ (ouihi) , et factura est : et il arriva que — , et il fut fait ainsi. C'est toujours le verbe haïah qui est employé.
Je ne cite plus qu'un exemple \ mais il tranche la question.
Lorsque les Hébreux demandoient à Moïse le nom de celui qui l'envoyoit à leur délivrance , je suppose que pour graver ce nom plus profondément dans leur mémoire , il eût voulu le leur faire deviner : « O Israël , auroit dit ce législateur 7 » tu me demandes le nom du Dieu qui va briser tes chaînes, » de ce maître que tu dois servir , sans l'entendre ni le voir. » Celui qui a créé le ciel et la terre , qui fait vivre l'homme » et la brute, l'Auteur et le Conservateur de toutes choses , » celui-là sans doute est tout-puissant et toujours vivant ; il •» estjla vie qui anime tout, la force qui meut et gouverne » tout. Comment nommes-tu ce qui vit et qui est fort? — » lahouh, Iah. —Tu l'as dit toi-même-, le Vivant et le Fort , » c'est le nom propre de ton Dieu. Or, celui qui vit , qui •» a fait tout ce qui n'est pas lui et qui remplit tout , est-il » deux ou plusieurs '? Réponds-moi. — Il est un. — O Israël, » souviens-toi que tu n'as qu'un Dieu , et n'en adore jamais » d'autre. » C'est ainsi que le plus grand des prophètes auroit su mettre à la portée d'esprits grossiers , dans un langage tout charnel , les leçons de la plus pure morale et de la philosophie la plus sublime.
Fiarn qui vivam et. valeho , tel est le vrai sens des mots que St. Jérôme a traduits dans une acception plus étendue , sum qui sura. Le nom de Dieu vivant et fort étoit bien plus accessible à des intelligences bornées et qui alloient être frap pées du spectacle de tant de prodiges ; il étoit surtout plus conforme aux vues de Moïse , dont toute la législation peut