SOCIÉTÉ ANONYME LA PLUME
3[, rue Bonaparte, 3i
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PRÉKACK
Cv n est pas une histoire des laits de notre poque que vous trouverez dans ce volume, mais une histoire de ses idées. L'auteur n'y retrace, en <'iret, aucune des grandes aventures qui se sont sucédées sous ses regards, il en a cherché la cause, il en a sondé le fond, il en a calculé les conséquences. En d'autres termes, vous découvrirez moins ici des tableaux pathétiques et ingénus que des dissertalions morales. Et vous y pourrez lire plutôt des <'xposés de sentiments que des exposés de situalions. D'ailleurs tout cela a été écrit au hasard d*'< jours, un peu partout, un peu à cause de tout.
L'auteur de ces pages l'avoue. Il s'est trouvé toute une année attaché à un journal. 11 y donnait chaque -cmaine un article. 11 y a écrit fort régulièrement, laniais il n'a pu s'habituer à prendre ce ton futile,
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aimable et délicat duquel le public parisien s'engoue,. 2)araît-il, chaque jour davantage et qui a fait la fortune d'une multitude de publicistes. Son sentiment Fa éloigné de ce qu'on appelle l'esprit. Tout de suite d'ailleurs il sentit qu'il pouvait s'établir desrelations profondes, entre une grande partie du public et lui. Il prit, pour tout dire, son rôle au sérieux. Il se rendit compte bientôt de sa responsal)ilité. Le sentiment qu'il possède de l'égale importance de tous les événements le persuada peu à peu de l'égale importance de toutes les descriptions qu'on en peut faire. A force de vivre en lui-même, de réfléchir à l'influence des choses sur son propre esprit, de calculer les résultats de ses décisions personnelles et des plus petites volontés du monde, il s'était fait cette conviction que lui-même pouvait i)ien avoir une réelle responsabilité, que ses paroles étaient capables d'agir sur son entourage et qu'il fallait se fortifier par de solides méditations avant de dire un mot, de faire un pas, d'écrire un article, un billet, etc..
Si vous scrutiez jusqu'au fond les événements et les choses, vous seriez vite convaincu qu'en dépit de leur aspect, leur équivalence est parfaite, complète. Evaluez les effets d'une découverte, d'une expédition militaire, d'une tragédie composée, vous aboutirez à une équation dont tous les termes sont
KLKMENTS DUNE RENAISSANCE FRANÇAISi: '3
Oi;aux. I-fs t vL'iienients actuels sont en apparence ilénués d'importance. Mais suivez leur résultat : peut-être ont-ils des vertus inconnues. La preuve de cette proposition, vous pouvez la découvrir dans votre existence quotidienne. Vous sortez, vous t^tes dans la rue. une lenune passe, elle a de beaux yeux limpides et noirs : voilà toute votre àme chantçée, on dirait que l'orage est entré en vous-même. D'ailleurs, il faut pour se convaincre encore plus précisément parcourir les biographies des hommes fameux.
Au début de l'hiver de i8^i, Victor Hugo, en sortant d'un dîner, rentrait chez lui, à pied, malgré la neige, quand, rue Taitbout, il fut saisi à la vue d'une jeune femme qui stationnait, vêtue d'une robe brillante, au coin du boulevard dans la nuit. Il neigeait, ce jour-là, à gros flocons. Le sol était blanc et l'air tout glacé. Hugo a lui-même raconté comment il vit un jeune homme de l'aspect le plus élégant, se baisser, faire une boule de neige et la. planter dans le dos de la malheureuse, comment il entendit cette fille jeter de suite un cri perçant, conmient elle se précipita sur le singulier fashionable, lui donnant des coups qu'il rendit, comment accoururent les sergents de ville et comment la (in du spectacle eut pour théâtre un commissariat de police, oîi Victor Hugo suivit cette jeune femme et où il témoigna pour elle. Cette scène l'avait beau-
coup ému. Il lui en resta d'étranges tremblements. Plus tard, il s'en ressouvint. De cette fille il fît Fantine et cette scène il la traça dans un chapitre des Misérables.
Calculez maintenant l'importance d'une aventure aussi fortuite, aussi obscure! Il est hors de doute que jamais Hugo n'eiit donné la vie à Fantine si le hasard ne l'eût conduit dans la rue Taitbout, au coin du boulevard, en cette froide et blanche nuit d'hiver du neuf janvier i84i.
Nous estimons que ce fait demeurera aussi important dans l'histoire de l'humanité que le vote d'une constitution ou que la rencontre héroïque de deux armées.
Les plus grandes dates de l'histoire ne sont donc pas toutes fameuses. Quelques-unes resteront toujours vagues et obscures. On garde le nom de Rousseau et on se souvient de Babeuf Personne ne sait celui du pauvre homme qui, dans sa mansarde, à l'aide d'une corde liée à un clou, se suicide implacablement.
Etant convaincu de ces sentiments,, eussé-je pu prendre dans un journal le ton délicat et gracieux, la manière désintéressée, l'accent dilletant et impertinent qu'on demande aux auteurs de nos gazettes? Eussé-je pu sourire de moi-même au point de me jouer du public? Eussé-je pu sans foi ni méthode écrire la plus petite phrase au sujet d'une maîtresse
KLÉMENTS D UNE HEXAISSANGE FRANÇAl -
trahie, du retour des hirondelles, d'une exposition de tableaux, d'un assassinat ou d'un brin de niyrthe?
L'auteur de ces pages le répète. 11 s'est cru quelque importance, 11 n'ignore point quelle influence ont pu prendre sur son cceur une rencontre amoureuse, la lecture d'un poème quelconque, la vue de la mer ou d'une feuille, et les aventures les plus innocentes. Son orgueil a été de croire qu'il pourrait avoir autant d'influence en exposant sa pensée, en ses principaux raccourcis, qu'une hirondelle aperçue ou qu'un bouquet respiré. Il s'est dit qu'une pâle demoiselle avait procuré à Hugo l'éternelle figure de Fantine, que Lamartine avait rêvé la plus grande partie de sa vie à l'ingénue Grazielia, que ses vices mêmes avaient préparé Mira beau à son rôle de tribun du peuple, que s'il n'eut pas eu des dettes il ne se fut peut-être pas mêlé aux émeutes, que sans de pareilles débauches il n'eût pas été le roide démagogue qui précipita le cours des nations, et enfin que les railleries essuyées par .)-.). Rousseau à Aix en Savoie et à Neuichàtel u ont pas été sans augmenter le sombre et perçant caractère de ses écrits.
De tels souvenirs ont convaincu celui qui écrit ces lignes, qu'il pouvait bien sans trop de présomtion se supposer sur le public, l'empire que des paysages, que des croupiers, qu'une petite fille
6 ÉLÉMENTS d'une RENAISSANCE FRANÇAISE
napolitaine et qu'une prostituée perdue avaient eu sur l'âme de tant de grands hommes.
Les événements dont j'ai fait mes études ne sont pour la plupart pas bien fameux. Un suicide m'occupa beaucoup. J'annonçai longuement le printemps. J'ai pris plaisir à *in'étendre sur des sujets peu compliqués. Des variations de climat, des changements de température ou des transformations dans l'atmosphère m'ont donné la matière de riches feuillets. En marge d'un écho de journal, j'ai fixé en traits durs des notes rapides. Un fait-divers parfois m'a servi de prétexte et m'a fourni des méditations infinies. Je me suis efforcé de sonder les mystères. De préférence , de petites circonstances m'ont réclamé. Je leur ai cru de l'intérêt. J'ai salué la publication d'un drame lyrique, d'une lettre intime ou d'un sonnet comme une victoire triomphale et universelle.
Certaines mésaventures, d'un ordre assez vulgaire, m'ont ému passionnément jusqu'à me faire fondre en larmes. Leurs profondes traces brillent sur ces pages. Les prostituées peut-être me sauront gré d'avoir révélé la mélancolie que dissimulent leurs apparences, leurg costumes d'argent et d'azur et leur allégresse composée.
KLÉMENÏS DUNK IlKNAI.SS.ViNCE FRANÇAIS i: ;
Mais c'est surtout pour les jeunes gens que j'ai donné dans un journal les papiers rapides, brûlants «t émus dont j'ai tiré les dilï'érents feuillets de ce volume.
Pour rendre à la l)eauté la terre française, il faut moins l'y apj)eler par des lois vigoureuses que par de pathétiques adjurations. Des parlements sont moins utiles que des assemblées poétiques. Emile Zola, à cinquante ans. s'est jeté à la face des lois comme un héros. Clemenceau, après trente années d'une i)rodigieuse vie politique, n'attend plus rien que de l'action par hi pensée. Contradictoires en apparence, ces deux faits fontl)ien ressortir la grandeur, l'empire des lettres.
Une grande tache incombe aux jeunes écrivains. Ils peuvent rebâtir leur patrie et lui rendre un lustre inconnu. Il ne s'agit point pour cela de se jeter dans l'arène politique. Un sonnet héroïque et juste influe d'âge en Age sur l'esprit des hommes. Préoccupons-nous donc d'abord de réformer la sensibilité. Comme (histave Charpentier, créons des i'ôtes publiques, instituons des joies nouvelles, décrétons dans chaque cité des jours d'allégresse populaire! YoDà le moyen le plus assuré que nous possédions actuellement pour régénérer la nation.
Si l'auteur de ces pages pouvait se croire quel<[ue influence sur la nouvelle génération, il s'adresserait de suite aux étudiants, il leur dirait ses rêveries, il
(întretiendrait ces enfants sur qui repose l'avenir même du j^ays. Il leur demanderait de sourire à la naissance de chaque printemps. Il leur montrerait l'importance des faits les moins considérables. Il leur dirait : Ne négligeons rien dans le monde. Nous avons une mission charmante à accomplir. Que tout nous serve à la réaliser. La manière dont on parle [à une fille de la rue peut prendre autant d'importance que celle dont on parle à Dieu. Tout s'appuie sur le respect, sur l'exaltation délicate, sur l'amour même. Ne nous étonnons point qu'on nous méprise, nous qui semblons inattentifs à tant de douleurs et à tant de larmes. Le tort, c'est de se croirejplus beau, meilleur et plus "grand qu'autrui. Dissipons les hiérarchies...
Si je livre à l'impression tout cet amas de papier de journal, c'est que je n'en pense pas inutile la lecture. Aux jeunes étudiants qui cherchent leur destin, qui n'aperçoivent pas tout à fait la figure de leur patrie et qui demandent des vertus, avec le moyen de les employer, ces feuillets donneront peut-être les vagues linéaments de leurs pensées et le plan confus de leurs routes.
Saint-Geouges de Bouiikuer.
La Poésie de la France.
^l M. Catulle Mendè'.