LA LIBERTE RELIGIEUSE
La Gaule avait reçu de bonne Jheure l'Evangile, Les traditions méridionales rattachent son histoire au berceau môme du christianisme , et de saintes femmes , s'il faut en croire la tradition Provençale , préparent la voie aux premiers apôtres. Le martyre achète ces pacifiques triomphes, et le paganisme expirant se venge par des supplices qui montrent à quelle cruauté descend l'incrédulité , à quel héroïsme s'élève la foi.
Les hérésies attaquent la doctrine chrétienne , et Clovis, converti invoque comme raison d'une de ses guerres, (1) la différence de reli-gion.
Par ses conciles, jusqu'au VIII e siècle, l'Eglise défend l'unité de la discipline et prépare l'unité sociale.
A la seconde race, l'immixtion du pouvoir civil dans les questions religieuses devient manifeste.
Charlemagne est conquérant et convertisseur. Les peuples barbares de la Germanie le savent. Ils avaient fourni le prétexte et donné l'exemple. Mais on sait comment il fut suivi et combien, obéissant à un double motif religieux et politique, le grand empereur se montra implacable.*
(1) Contre les Visigoths , 507,
Cependant l'Eglise qui , pendant trois siècles , avait laissé des traces de sang à chacun de ses pas, et dont toute conquête devait être achetée par l'exil , l'emprisonnement , les supplices et la mort, avait dit, de bonne heure , quels principes guideraient sa conduite le jour où elle, serait maîtresse.
A Rome, elle s'abritait sous la loi qui avait dit: « Religionis causa coire non prohibeantur. » (1)
On sait comment elle fut mise en œuvre à son égard ; et la haine exceptionnelle dont le christianisme fut l'objet, depuis la croix du Calvaire, est sa gloire, et la preuve de sa vérité. La preuve n'a rien perdu de sa force, aujourd'hui, et trop de peuples civilisés, comme les peuples barbares, en rajeunissent la puissance.
Tous les Dieux avaient , dans le Panthéon , leur place, parce que tous les peuples devaient subir le
joug de Rome. « Les différents cultes admis dans l'Empire, étaient considérés par le peuple, comme également vrais , par les philosophes comme également faux, et par les magistrats comme également utiles. Ainsi, la tolérance entretenait une indulgence réciproque , et même une pieuse concorde. » (2)
Il n'en fut pas de même pour le Dieu des chrétiens. Les Juifs, qui attendaient leur Messie, étaient l'objet des railleries et du dédain de Rome. S'ils avaient pour les autres peuples une haine implacable, (3) on les regardait partout où les portait le génie des affaires,
(1) Digeste xlvii, 22.
(2) gibbon, hist. de la décadence romaine, i, 103.
(3) Adversus otunesaliqs, hostile odium, (Tacite;, hist. v. 5).
pomme une partie inférieure de l'espèce humaine. Pour les chrétiens, depuis 64 jusqu'à 313, la lutte fut constante, et la cruauté des bourreaux, parmi lesquels on a compté les plus doux empereurs, ne put lasser la constance des martyrs.
Les chrétiens avaient alors, déjà, ils ont depuis, d$ns une longue série de siècles, exposé leurs idées sur la tolérance, distinguant l'homme de Terreur.
« Piligite homines, interficite errores; sine superbia de vcritate praesumite, sine sœvitia pro verUate certate , » (1) avait dit un Père, véritable interprète de l'esprit de l' Eglise. Lorsque cette règle n'est pas observée, ce n'est pas au Christianisme qu'il faut s'en prendre, mais aux hommes. * .
S'-Justin, le martyr, montrant combien étaient fausses les accusations dirigées contre les chrétiens, avait déjà dit : « Rien n'est plus contraire à la religion que la contrainte. » (2)
« Il ne convient pas à la religion d'imposer la religion , » écrivait peu de temps après , Tertullien , défendant ses frères persécutés.
Lactance qui a vu dans ses dernières années, la liberté de l'Eglise , disait : « La religion forcée n'est plus ta religion, il faut persuader et non contraindre; la religion ne se commande point..» (3)
Pour la première fois, en 384, (4) un acte d'intolérance affligea l'Eglise. Deux évêques Ithace et Idace,
(1) S'-Augustin, contra Manicliœos.
(*2) Apologie. Liv. v.
(3) De la mort des persécuteurs, liv. ni.
(4) Sulpice Sévère. Histoire sacrée ann. 384.
dénoncèrent à 1 empereur Maxime, Priscillien, dont l'hérésie renouvelait les doctrines des Manichéens et des Gnostiques, en y ajoutant des erreurs personnelles. C'était remettre à un empereur le jugement d'une cause religieuse. La chrétienté s'indigna ; S l -Ambroise de Milan, et S-Martin de Tours protestèrent.
Priscillien subit le dernier supplice. Les deux accusateurs furent aussitôt excommuniés, et l'apôtre des Gaules flétrit leur conduite, car il était sans exemple qu'un évêque eut fait verser le sang d'un criminel.
Cette tolérance ne repose pas sur une indifférence dogmatique et ne place pas sur la même ligne Terreur et la vérité ; mais la condamnation de l'erreur par la parole et les armes spirituelles, est aussi légitime que la violence contre l'homme est coupable. L'Eglise veut la mort de l'erreur: elle aime l'homme et demande sa conversion. Pour elle la condamnation par le pouvoir civil n'est légitime, que lorsqu'il y a danger pour les âmes et pour la paix publique.
S'-Augustin, dans un de ses plus vigoureux ouvrages , (1) après avoir flétri des doctrines dont il signalait les conséquences redoutables , expose la conduite de l'Eglise à l'égard des infidèles et des hérétiques. Si la crainte dominait, dans l'ancien Testament, dit-il, c'est l'amour qui anime le nouveau. (2) Et cet amour, l'Eglise catholique dont le grand docteur parle avec le cœur d'un fils, l'éterid à tous, depuis l'enfant jusqu'aux rois et aux peuples. (3)
(1) DeMoribus ecclesUe calholicœ.
(2) In vetere timor, amor in novo. Quie ibi servitus, hic libcrtas ab apostolis prœrlicatur. (S'-August. De morib. 56).
(3) S'-Aug. ib. 03.
S'il y a deux moyens de guérison pour les âmes malades : la contrainte et l'instruction, (1) c'est Tinstruction qu'il faut préférer. Il semble, il est vrai, avoir, pour justifier sa tolérance, un motif personnel: le souvenir.de ses erreurs; mais quel est celui à qui ses fautes n'imposent pas le même devoir?
C'est dans ce sens que Jésus-Christ a dit, en défendant la femme adultère : « Que celui d'entre vous qui est sans péché, lui jette la première pierre. » (2)
Il serait facile de suivre, à travers les siècles, les mêmes conseils. Les Papes répandent cet enseignement et le confirment par leurs exemples.
Les Juifs , objet d'une haine si farouche et si persévérante , pendant le moyen-âge , le savent bien , et il nous reste un monument public de leur reconnaissance envers le Saint-Siège ,. les évêques et les reli gieux. Il est consigné dans le procès-verbal des séances des députés français professant la religion juive. (3.)
Comment donc expliquer de trop fréquentes violences ? Pendant tout le moyen-âge, l'ordre spirituel et Tordre temporel étaient étroitement unis. Un pouvoir était soumis à l'autre, comme la matière est soumise à l'esprit — c'est la comparaison employée, — et lorsque l'Eglise était attaquée dans ses dogmes, sa morale et son culte , le pouvoir politique se sentait atteint. Il croyait qu'il n'y a pas d'erreur religieuse qui ne se traduise en erreur politique et sociale ; et cette vérité ne saurait être contestée, si l'on pénètre jusqu'à la vie intime de l'humanité.
(1) S'-Aug. ib. 50.
Cl) S'-Jean. vm, 7.
(3^ Isaag Samuel Aviudor , 30 octobre 1805.
La première société , c'est la famille. La constitution de la famille n'est due ni au hasard , ni au caprice des législateurs : elle tient à l'essence même de la paternité. La société civile n'est que le développement de cette intime association. Quelle que soit la forme donnée au pouvoir; il y a des conditions sans lesquelles la continuité et la paix ne peuvent exister. Si on les sape , la solidité est compromise : le droit de défense devient incontestable; il faut se résigner à périr ou à frapper. Et quel est l'homme, quel est le pouvoir qui se résigne facilement à mourir ?
Au sommet de la hiérarchie européenne il y avait un homme : le Pape. Chaque état reconnaissait une suprématie spirituelle , qui défendait le faible contre le puissant , et s'efforçait de substituer , partout , le droit à la force. En gardant l'intégrité de la foi , elle protégeait , contre des nouveautés dangereuses, un ordre que le progrès devait améliorer , mais non renverser. Dans une sphère inférieure les évoques concouraient à Tordre et à la prospérité. Comme la Papauté, qui fut souvent la dispensatrice des trônes , la tutrice des rois et des peuples, mais en gardant les distances, ils exerçaient une action politique et sociale.
Dès lors, les droits des deux ordres se confondaient, et il devenait difficile de déterminer exactement ce qui appartenait à chacun.
Aussi , M. Guizot a-t-il dit : « Seule , (l'Eglise) elle possédait à la fois le mouvement et l'ordre, l'énergie et la règle, c'est-à-dire les deux grands moyens d'influence. Aussi , son influence sur la civilisation moderne , a-t-elle été très-grande , plus grande même
que ne l'ont faite ses plus ardents adversaires et ses plus zélés défenseurs, » (1)
Une société bien organisée n'aurait pas eu à s'en plaindre. Malheureusement l'histoire n'est pas iniquement le récit des vertus de l'homme.
Toute action amène une réaction, et rien ne peut rester dans un équilibre parfait. L'ordre civil et l'ordre religieux , jaloux l'un de l'autre , souvent en lutte , avaient un ennemi commun. C'était toute erreur altérant, diminuant ou niant la vérité religieuse. L'Eglise combattait et condamnait : l'état donnait une sanction à ce jugement. Il emprisonnait , faisait exécuter , ou poursuivait les armes à la main , ceux qu'avait frappés au nom de l'orthodoxie, la sentence religieuse.
Pendant tout le Moyen-Age, l'Eglise a eu ses tri— bunaux, et, en vertu du principe que chacun devait être jugé par ses pairs, elle rendit par sa vigilance, l'impunité impossible parmi les siens.
C'est à cette justice intérieure, dont la sentence n'avait pas de retentissement au dehors, qu'il faut attribuer le long maintien de la paix ' religieuse , à une époque où le mouvement des idées était d'autant plus actif, qu'il se produisait dans un cercle plus restreint.
.Mais si les erreurs étaient ie fait de quelques-uns , les applications se généralisaient. L'hérésie sortait du domaine de l'idée, et entrait dans le domaine du fait. Comme toute erreur a pour fondement essentiel une révolte contre l'autorité, ceux qui désobéissaient à l'Eglise, devenaient des ennemis de l'Etat.
(I) Histoire de la Civilisation en Europe , 5 S leçon.
Un témoignage de cet accord des deux puissances est déposé dans lé 27 e canon du 3 e concile de Latran, auquel assistaient Gl évêques français. (1) « Quoique l'Eglise , dit ce canon , rejette selon S l -Léon , les exécutions capitales elle peut cependant être aidée par les lois des princes ; la crainte du supplice corporel peut faire rechercher quelquefois le remède spirituel. »
Voilà l'explication de faits que Ton devrait juger , non selon nos idées , mais d'après celles qui prévalaient au moment où ils se sont produits.
Jusqu'à la Réforme , aucun homme d'état n'a cru qu'il y ait dans la société , une part égale pour l'erreur et pour la vérité. Il y avait une religion d'état. Cette religion avait seule droit à un culte public. On ne croyait pas que le Judaïsme, l'Islamisme, les hérésies, pussent avoir leurs autels en face de . ceux sur lesquels l'Eglise catholique adorait Dieu , et honorait ses saints.
En persécutant les hérétiques, l'état veillait, par conséquent , à sa propre défense. Au point de vue politique et social, cette conduite était logique. Elle n'excuse assuréfnent aucune des violences par lesquelles des juges séculiers ou des hommes de guerre ont puni ou poursuivi des doctrines dans la personne de ceux qui les pratiquaient; mais elle les explique. L'erreur religieuse était un danger social : on la punissait au nom de l'ordre public troublé. L'Eglise eut été impuissante à empêcher ces excès. Si elle parut quelquefois les autoriser par ses évêques ou
ses religieux; si Ton a le droit de reprocher à quelques-uns d'entre eux , des paroles ou des actes peu conformes à la charité chrétienne , il ne faut jamais oublier les dates.
La vérité catholique est de tous les temps : mais nul homme ne Ta jamais acceptée ni pratiquée, sans y mêler quelque chose de son caractère , et la façonner selon les idées de son époque et de son pays.
Il importe donc d'affirmer que l'Eglise catholique, absolument intolérante dans sa doctrine , prescrit la tolérance à l'égard de l'homme, et si des rois ont abusé de leur pouvoir , afin de contraindre les consciences , il est de notre devoir de les blâmer , en mesurant notre sévérité aux temps où ils ont vécu.
Sans doute , des motifs qui n'étaient pas purs , prévalurent souvent. Il faut l'avouer, et en gémir, sans accuser la cause à laquelle semble incomber la responsabilité , et qui condamne ce qu'on lui attribue.
L'Eglise enseignait alors ce qu'elle enseigne aujourd'hui. Elle donne la vérité à l'homme et ne veut pas que la vérité soit opprimée. Là où son esprit domine en vertu de son infaillibilité, elle ne tolère pas la manifestation d'un culte faux. Mais elle sait que la conscience est un sanctuaire où se réfugie , inattaquable , la liberté individuelle, et elle ne va pas essayer de l'y forcer.
La société française. gavait le droit d'empêcher la propagation, la pratique publique de l'erreur, parcequ'elle avait une foi qui inspirait sa vie politique. Mais la prétention de pénétrer dans la conscience
était vaine et dangereuse. C'était un mauvais service rendu à la cause la plus sainte qui soit ici-bas.
L'indifférence n'est pas plus permise à un état qu'à l'homme. Lorsqu'ils sont en possession de la vérité, leur devoir est de la répandre , et l'on sait qu'un des traits distinctif de notre caractère, c'est cet ardent esprit de propagande.
La vieille société française porta trop loin les conséquences du principe vrai auquel elle était attachée, en éteignant la charité sous le zèle. Ceux qui l'admirent et qui l'aiment , ne la blâment pas moins énergiquenient que ceux qui ne veulent pas être justes à son égard.