‹ Les éléments de l'ancienne constitution françaiseChapitre 10 sur 40 · LES CRISES · texte numérisé non relu

LES CRISES

Si l'Eglise est l'œuvre de Dieu , dont l'esprit l'anime , et le corps môme de Jésus-Christ , qui a promis d'être avec elle jusqu'à la consommation des siècles , les hommes ne sont pas toujours maîtres de leurs passions, ni supérieurs à leurs faiblesses. Mais l'imperfection dans l'homme, n'entraîne pas celle de de la société divine à laquelle il appartient.

A trois époques, particulièrement, depuis Charlemagne , le clergé et la société française ont eu besoin d'une réforme.

Du X e siècle au XII e , l'ignorance devient générale. Il y a un' point d'arrêt dans la marche de l'esprit humain. On s'en aperçoit surtout, au moment où il s'agit de mettre en mouvement l'humanité, et de corriger les abus qui la font gémir.

S-Bernard , qui adresse ses conseils et ses reproproches aux Papes, aux rois, aux évêques, aux seigneurs , aux abbés , nous donne dans ses divers ouvrages un tableau complet de son temps. (1)

Il s'occupe de la réforme ascétique des moines, plutôt que de leurs travaux intellectuels. Les grands hommes ne manquent pas, et la science commence à sortir du cloitre , pour se propager par les écoles

(1) Traité de la considération, ses lettres, surnombre de 439,

publiques. L'abbaye de S-Victor est un centre de travail et un foyer de lumières : elle rayonne au dehors, et prépare la rénovation..

S-Bernard réformé les moines pour réformer la société. Il se plaint de la mollesse des religieux, (1) il rappelle au clergé et aux fidèles leurs devoirs. Il flétrit les excès du pouvoir et des richesses ; il condamne les abus du luxe et des plaisirs. Il faut revenir à la doctrine et à la morale de l'Evangile , et gouverner le monde , non par la force , mais par la science et la vertu.

Les Papes approuvent ces plaintes et encouragent les efforts de ceux qui veulent en faire disparaître la cause. Ils savent se faire, eux-mêmes, leur part. (2) Les rois s'inclinent devant cet ascendant , (3) le clergé est ému, les hérétiques confondus avouent leur défaite , les seigneurs écoutent , les peuples obéissent. C'est le grand dominateur de son temps , le précurseur du XIII e siècle.

Voilà la grande effiorescence catholique. Les écoles sont peuplées, et la science y est distribuée à profusion. La sculpture y multiplie ses œuvres, et y fixe ses enseignements ; la peinture raconte l'histoire de l'Eglise, depuis le commencement du monde, et ce grand livre, toujours ouvert aux prêtres et aux fidèles, soutient , encourage et dirige vers les espérances immortelles.

La théologie répand la doctrine , et des ordres

(l) Voir l'apologie.

(2; Epitre xlvi. à Honorius.

(%) Epitre xlvii. au roi, à oause, de sa conduite à l'égard de l'évêque de Paris,

religieux enseignent comment on pratique l'austérité. Un roi, un saint, donne sur le trône l'exemple' de toutes les vertus, et devient le modèle de ceux qui gouvernent. Vaincu et prisonnier , il inspire une profonde admiration aux ennemis qui l'appellent « le plus fier chrétien qu'on ait jamais vu en Orient. » (1)

La législation est perfectionnée , les corps d'état s'organisent , les routes s'ouvrent , les rapports de ville à ville , de province à province se multiplient , les foires s'établissent, les ports se creusent, les guerres diminuent par l'établissement de la Quarantaine-lc-Roi, le servage s'adoucit , (2) les mœurs se polissent , la richesse des particuliers augmente la prospérité publique , la royauté grandit , au moment même où elle crée un pouvoir qui sera pour elle un frein utile et quelquefois dangereux.

La royauté et le clergé, les seigneurs et les communes avaient compris la nécessité d'une réforme ; tous s'y étaient prêtés, et le XIIP siècle en était sorti avec sa gloire.

Deux ordres religieux furent , le signe de cette rénovation sociale.

Dans les premières années du XIIP siècle , deux hommes obéissent à la même inspiration et poursuivent le même but. De prétendus réformateurs, s'attri-

(1) JoiNVILLE.

(2) Il a disparu peu à peu. En constatant sa suppression au xi e Siècle, M. Léopolcl Delisle ne parle que de la Normandie; mais «on doit reconnaître que, partout, les obligations tant réelles que personnelles sont nettement définies par les chartes et les coutumes. » Etudes sur les classes agricoles en Normandie.

buaient la sainteté des premiers temps de l'Eglise, et par les austérités excessives de quelques-uns , s'engagaient à sauver sans effort de leur part , ceux qui croiraient à leur parole.

Dominique de Guzman qui les avaient combattus par la prédication et la prière, savait tout ce que la société et l'Eglise avaient à craindre d'eux.

François d'Assise qui avait soif du salut des âmes, voyait les progrès du mal dans le clergé et les fidèles. Ils veulent l'un et l'autre donner l'exemple d'une vie pauvre et mortifiée. Une étroite amitié les unit, et leur œuvre est , pour ainsi dire , fraternelle.

Mais avec un même but, les moyens diffèrent. Le frère Prêcheur combat surtout l'ignorance. Il étudie et il enseigne; la théologie est son domaine. Il n'est pas de problème qu'il ne se pose, et la puissance d'une déduction rigoureuse lui fait pressentir ce qu'il ne lui est pas permis de découvrir lui-même. Un docteur, un saint, résume son rôle et fait sa gloire. (1) Il est le flambeau qui éclaire le XIII e siècle , et dont la lumière projetée sur les époques suivantes , est arrivée jusqu'à nous, pleine de puissance et de fécondité.

Le frère Mineur est l'homme du peuple. C'est à lui qu'il s'adresse , le saisissant par le spectacle d'une vie que les sacrifices remplissent, et l'entraînant par la véhémence et l'onction de ses paroles. Mendiant , il donne en échange du pain qu'il reçoit , le pain spirituel qu'il a la mission de distribuer; et comme

(U S'-Thomas d'Aquin, 1227 - 1274.

les fils de S l -Dominique , il . travaille à la transformation sociale. Ses aspirations mystiques, loin de compromettre son influence , lui donnent , au contraire un caractère à la fois plus élevé et plus touchant. Un puissant génie (1) résume son œuvre et sa gloire.

Une guerre de cent ans avait affaibli la royauté et enhardi les grands; les peuples s'étaient pervertis par les malheurs et la domination étrangère ; les richesses avaient amolli le clergé et relâché la discipline; d'importantes découvertes avaient ouvert des perspectives nouvelles, et provoqué des aspirations légitimes, dans leur principe , mais exagérées dans leur portée. Le pouvoir était incertain. Il fallait une réforme. On la réclamait surtout pour l'Eglise, et quelques-uns la demandaient pour elle seule , comme si le clergé pouvait rester isolé au sein d'une nation , et se montrer seul fidèe ou infidèle au devoir. Ce qu'il fait pour le bien , quand il comprend sa mission , pour le mal quand il y manque , a des conséquences étendues. Voilà pourquoi les révolutionnaires de tous les temps, en politique comme en religion, savent qu'en le frappant, ils frappent la tête.

« Il est surprenant, a dit Proudhom, qu'au fond de notre politique, nous ♦ trouvions toujours la théologie. » (2) Pierre Leroux avait dit avant lui : « La théologie est au fond de toutes les questions contemporaines. » (3) et le grand agitateur (4) qui a longtemps dirigé les révolutionnaires de toutes les parties du

(i) S'-Bonayenture , 1221 —1274.

(2) Confessions d'un révolutionnaire, 1849, p. 61.

(3) Encyclopédie du xix e siècle , art, théologiije,

(4) Mazzini,

monde : « La question religieuse résume et domine toutes les autres. » L'histoire , plus particulièrement celle de notre pays, est la démonstration de cette vérité. On comprend donc que la réformation , ait affecté surtout le caractère religieux, et qu'elle ait ainsi vaincu la désorganisation sociale.

Au XVI e siècle, la révolution touche à tout, à la Papauté, à la souveraineté royale, à la famille, à la vie nationale , à la constitution européenne.

Ce n'est pas la réformation que poursuit l'Allemagne, c'est la révolte. La France s'engage dans cette voie , par son aristocratie , mais le peuple reste généralement fidèle à l'antique loi religieuse. L'Angleterre , le Danemark et la Suède vont plus loin; tout le XVI e siècle en est troublé, et des flots de sang coulent dans toutes les parties de l'Europe.

Luther a réuni toutes les hérésies antérieures , en les soumettant à un principe. Ce n'est pas un 'dogme qu'il attaque , c'est l'autorité. Il y avait eu jusqu'alors dans le monde catholique , un juge suprême de la foi : le Pape. Luther reconnaît son autorité jusqu'au moment où cette autorité le condamne. Pour lui, dès lors, la tradition n'est rien , le Concile n'est rien ? le Pape n'est rien. Il y a une puissance qui leur est supérieure une voix qui couvre leur voix; c'est la raison individuelle. Dieu a donné à l'homme son libre arbitre. L'homme doit en user , comme d'un critérium souverain , et , ce que sa raison indique comme la vérité , il doit le croire, ce qu'elle lui présente comme la règle de sa conduite, il doit le pratiquer*

« Je suis protestant , car je proteste contre toutes les

religions. » (1) Ce mot d'un historien célèbre, résume la réforme du XVI e siècle. C'est la protestation contre toute autorité.

Les premiers réformateurs n'avaient pas un but aussi éloigné, ils y marchèrent aveuglément: les pleurs de Luther disent ce que sont les angoisses de Tintelligence qui a dépassé son but , et de la passion qui n'est plus maîtresse d'elle-même. (2)

Rien ne justifie cette négation de l'autorité, mais la nature de l'homme et les faits historiques l'expliquent.

Ce qui pèse le plus à l'homme , c'est l'obéissance. Son premier acte dans le monde avait été une révolte , et nous n'avons qu'à regarder en nous, pour comprendre combien toute sujétion nous blesse. Il nous semble que notre dignité en souffre, et que notre bonheur , but suprême de nos efforts, ne puisse s'en accommoder. C'est pour combattre cette tendance, que les lois ont été établies et des hommes revêtus du pouvoir souverain.

C'est tout à la fois à la loi divine, à la loi humaine, aux chefs religieux , aux chefs politiques que s'attaquait la réforme.

Elle avait pour complices, dans cette révolte, la volonté humaine, « inclinée au mal dès l'enfance. » (3) Elle n'eut pas de peine à l'entraîner, et la moitié de l'Europe fut arrachée violemment à l'unité catholique.

(I) Gibbon.

(*2) Qui d'entre nous se fut mis à prêcher si nous avions prévu qu'il en résulterait tant rie calamités et de scandales ? A présent que nous avons commencé, il faut bien que nou? en subissions les conséquences. » (Luther a un de ses amis, 1538. édit. de Valk. tom. vinj

(3) Genèse, vm, 21

Des causes politiques aidèrent le mouvement religieux. En Allemagne, la séparation fut une vengeance des peuples contre l'Italie, et une revanche des petits souverains contre le Pape et l'Empereur.

En France deux causes favorisèrent la Réforme : Tune politique , l'autre morale.

A la fin du XV e siècle, la féodalité avait été courbée par la main de fer de Louis XI. Sous les trois règnes suivants, elle n'avait pu se remettre. Cependant l'esprit de révolte vivait en elle. Se substituer par sa foi à l'Eglise et au Pape , amenait naturellement cette autre conséquence : se substituer politiquement à la suzeraineté royale , ou marcher de pair avec elle. Le roi restant catholique, les seigneurs devaient devenir protestants.

D'un autre côté , il y avait en dehors du clergé, un réveil des esprits. C'est dans le clergé que s'était concentrée, pendant tout le moyen-âge, la science. C'est lui qui avait donné l'exemple de la sainteté. Au XIV* siècle, et particulièrement au XVI e la foi s'était amoindrie et avait entraîné les mœurs. Les malheurs publics, au lieu d'épurer , n'avait fait que troubler les peuples et leurs guides. Les premiers avaient appris à trouver l'obéissance difficile , les seconds à douter de leur autorité.

Il y avait, dans les esprits, un mouvement irrésistible vers les nouveautés. Un petit instrument permettait de se confier désormais à la mer, sans perdre sa route , et des pays inconnus apparaissaient aux regards charmés des navigateurs. Ce n'était plus pour quelques-uns que les livres s'écrivaient ; les trésors

de l'intelligence s'ouvraient aux moins privilégiés , et chacun pouvait devenir l'égal de ceux qui avaient le plus largement puisé aux sources de la science.

En même temps, on réagissait contre la grande méthode qui i-eposait sur l'autorité. On s'indignait de jurer par la parole d'un maître , et l'on s'enthousiasmait pour la méthode expérimentale avec une ardeur qu'égalait la ténacité de l'école opposée. Il y avait excès des deux cotés , puisque les deux méthodes sont rationnelles, suivant les objets auxquels on les applique.

Mais on sait qu'en France tout va à l'excès. On avait appris à s'élever du fait à la loi , on ne voulut plus permettre de descendre du principe aux conséquences.

Cette disposition des esprits cultivés fut une préparation à la réforme. Le clergé la combattit; il s'efforça de se réformer dans ses mœurs et dans sa discipline , mais l'élan était donné. Ce n'est pas en quelques années, d'ailleurs, que l'on répare l'effet des abus et des fautes de plusieurs siècles.

L'Eglise n'avait qu'à affirmer sa foi à laquelle le temps ne touche pas. Elle le fit dans cette assemblée qui fut, pendant dix-huit ans, (1) malgré des interruptions et des luttes , animée d'un môme esprit. Elle sauvegardait la vérité dont elle est dépositaire , elle établissait sa propre infaillibilité , mais elle ne réparait pas les déchirements accomplis , et n'arrêtait pas l'expansion d'une doctrine qui contenait la révolution moderne*

(l) Concile de Trente, de 1545 à 1563.

L'état moral seconda la réforme. Le luxe est trop souvent en proportion avec le désordre des mœurs. On sait ce qu'était le luxe du XVP siècle, et la littérature, les arts, les modes établissent jusqu'à quel point la société était avide de jouissances. L'Eglise catholique commande m de lutter contre ces penchauts de notre nature corrompue. Le protestantisme laissait chacun libre de sa foi, et par conséquent de sa morale. Qui devait-on écouter? Le plus indulgent.

Le XVir siècle sanctionne , par le traité de Westphalie, les avantages politiques acquis aux

descendants de Luther. S'il devient une des grandes époques de l'humanité, s'il élève si haut le principe d'autorité , s'il donne à la France un rôle que que personne ne lui contestera , s'il fait de Louis XIV le ftoi, c'est que l'Eglise a réagi contre tant d'éléments de dissolution , et que , réformée elle-même , elle a prêté son concours à la Royauté.

Alors , comme au XIII e siècle , l'Eglise qui a des remèdes pour tous les maux , enfante un ordre destiné à combattre les erreurs dominantes. Il est l'œuvre d'un soldat. Aussi a-t-il toujours combattu avec une ardeur qui n'a pas été dépassée, une persévérance qui n'a pu être vaincue.

Il n'y aurait ni intérêt ni utilité à rappeler les attaques dont les Jésuites ont été l'objet de la part des légistes et des écrivains , ou les violences qui les ont frappés. Ils ont eu , de tout temps , une large part d'impopularité, et Ton pourrait s'en faire une arme contre eux , si l'on ne savait à quoi tient cette dispensation ou ce refus de la faveur populaire.

« Les peuples, dit Lamartine, n'aiment pas les hommes qui les connaissent : jamais la popularité ne va qu'aux dupes et aux coquins. Aussi, voyez comme ou l'achète toujours avec des bassesses et des sottises. » (1).

Au XVI e siècle , les Jésuites avaient pour ennemis non seulement les protestants et les libertins , mais les Parlements que, l'esprit d'hostilité pour le Saint- Siège devait soulever contre une compagnie chargée de le défendre.

Au XVIP siècle , ils furent puissants , et s'ils eurent à' subir l'ironie passionnée de Pascal , et des imputations fausses sur la doctrine de leurs casuistes , ils exercèrent sur la société , par l'éducation et la prédication , une influence puissante.

Au XVIIP siècle, la ligue des philosophes et des parlementaires fut formidable. La France donna le signal de leur expulsion. Elle pesa sur les cours étrangères, sur Rome, et il fallut qu'une impératrice

(2) dont les mœurs ne valurent pas plus que les idées , leur donnât , d'accord avec un roi philosophe,

(3) au nom de la tolérance , un asile que leur refusaient les états catholiques.

Rétablis en 1814 par Pie VII , ils relevèrent leur maisons .et leurs collèges. Chassés de France en 1828 , ils ont pu croire deux ans après , que la liberté promise à tous ne leur serait pas refusée. Mais la campagne fut reprise contre eux. En vertu

(1) Correspondance , tome IV.

(2) Catherine de Russie.

(3) Frédéric n de Prusse.

de la loi sur renseignement , ils purent , après 1850 , rouvrir leurs collèges et reprendre leur place dans la famille française, où ils doivent être jugés, non selon des préventions , mais d'après leur œuvres.

C'est par la restauration du principe d'autorité que l'Eglise lutte contre le principe révolutionnaire en religion ; c'est par l'élévation du principe d'autorité jusqu'à l'exaltation, que la royauté étouffe pour un moment, les aspirations vers de nouvelles choses. Le règne de Louis XIV est la personnification de ce double triomphe , et , quoiqu'il soit impossible d'approuver toujours le but et les moyens de sa politique , il y a un devoir patriotique à protester contre l'esprit de dénigrement qui s'est attaché de nos jours à tous ses actes, et qui n'a d'autre inspiration que ces réactions si communes en France , et si funestes. Le XVIII e siècle accentue le double caractère de la lutte , et les idées non moins que les mœurs, préparent une révolution sociale.

L'Eglise avait volontairement relâché les liens qui la rattachaient au centre de l'unité ; elle perdit son influence et la tradition de ses vertus. Les évêques ne sont pas tous dignes de leurs fonctions , et si Fénélon honore le siège de Cambrai , Dubois le souille. Le clergé inférieur se laisse pénétrer par l'esprit du siècle ; les monastères ne fleurissent plus dans la foi et dans la piété. Tout s'abaisse. Les grandes traditions s'interrompent, les mœurs se pervertissent, les doctrines les plus dissolvantes, sont hautement enseignées; l'Eglise est impuissante, la royauté qui n'a pourtant pas oublié que toute erreur religieuse se transforme en perturbation politique, est sans autorité. Un roi insouciant ne fait

rien pour empêcher le développement du mal. Celuilà peut-il prétendre à réformer les autres , qui ne se réforme pas lui-même?

Avec le jansénisme qui rapetissait la religion , en prétendant l'affermir, avec le gallicanisme qui diminuait l'autorité , en protestant de sa fidélité à l'antique esprit de l'Eglise , avec l'impiété qui trouvait des alliés jusque dans le sanctuaire , les vérités s'affaiblissaient , les malentendus se multipliaient, et le désordre des idées , aidé de la corruption des mœurs , allait se traduire par des actes qui ont dépassé en horreur les plus sinistres jours de l'histoire. (1)

Il fallait donc, non seulement une réfofme, mais une expiation. Le monde sait combien la réforme fut radicale et l'expiation cruelle. La France peut dire combien de ruines elle a accumulées, quelles larmes et quels flots de sang elle a fait couler!

Ainsi , au XII e siècle , la réforme est religieuse ; elle s'opère d'une manière régulière , pacifique , féconde , et le XIII e siècle est l'enfant de ces douleurs.

Au XVI* siècle, elle est religieuse et politique; elle fait verser des torrents de sang, mais le règne réparateur de Henri IV , la main ferme de Richelieu , la grandeur de Louis XIV donnent gain de cause à l'Eglise.

Au XVIII e siècle , elle est religieuse , politique et sociale ; elle soulève tous les problèmes , elle touche à tous les principes. Les abus du pouvoir, la guerre

(!•) Le clergé retrouva son antique vertu en présence de l'apostasie. 8ur cent trente-quatre évoques , cinq, seulement prêtèrent le serment à la Constitution du 13 juillet 1790. Des prêlres, des religieux s'abandonnèrent à la révolution; mais combien payèrent, sans hésitation, leur fidélité, de l'exil , de la liberté et de la vie !

extérieure, la proscription, l'horrible guerre civile, les changements , les usurpations , la licence et le despotisme se succèdent , et nous présentent tour à tour à l'Europe comme un objet de crainte ou comme un objet de pitié.

Cette période dure encore, et nous nous débattons au milieu des crises, pleins d'angoisses, pareils à des naufragés qui ne voient pas la terre, ou à des malades qui se désespèrent sur une couche douloureuse.

N'est-ce pas , en effet le cas d'appliquer à la France, ce que Dante disait de sa Florence aimée?

Quante volte del tempo che ri membre , Legge , monete , uficii e costume Hai tu mutato, et rinnovato membre?

E se ben ti ricordi e vedi lume Vedrai te simigliante a quell'nferma Che non puo trovar posa in sui pHime, Ma ' con dar volta suo dolore scherma. (1) Les maladies sociales , comme les maladies physiques , arrivent à un dénouement inévitable. C'est la vie ou la mort. Seulement , pour celles-ci , les causes ne dépendent pas. toujours de nous, et les effets n'engagent pas notre responsabilité. Pour celles-là, c'est nous qui les avons amenées , et le résultat final , quel qu'il soit, est celui que nous avons voulu.

purgatoire, iv T

Page 1