LES ORIGINES DE LA ROYAUTE
La Royauté française commence à la 3 e race. Il y a jusqu'alors des rois, et quelques-uns ont porté trèshaut la 'grandeur de leur nom; mais il n'y a pas encore de royauté.
L'hérédité existe; (2) le pouvoir a ses droits et ses limites , le but semble indiqué aux efforts de ceux qui
se succèdent sur le trône, mais il n'y a pas encore une politique royale appuyée sur des institutions fixes ou sur des usages souverains. La 3 e race devait avoir la gloire de constituer la royauté, de donner au pays l'unité, principe de force, et de pratiquer une politique qui a fait la France.
La France a été constamment fidèle au principe de l'hérédité ; et si , deux fois , en 752 et en 987 , le pouvoir a changé de mains, si une famille, longtemps souveraine; a été remplacée par une autre, il n'est pas
(l) fénelon, supplément à l'examen de la conscience d'un roi art* u. • (2) « In Francorum regno, reges ex génère prodeunt. » Paroles de Charles-le-Chauve au concile de Toul. 859*
possible d'en conclure que la France fut alors incon séquente, ou prématurément révolutionnaire.
La race de Clovis était devenue le jouet des grands. Depuis plus de cent ans, elle se traînait dans l'impuissance, soumise à des tuteurs sans lesquels et contre lesquels elle ne pouvait rien. Le roi d'alors était surtout un chef militaire. Or,, ces princes laissent à d'autres la gloire des combats et les soucis du pouvoir : la grande dominatrice, c'était l'Eglise, parce que, seule, elle était capable de conduire et de réformer. Ces fantômes de roi ne savaient ni s'abriter sous sa puissance, ni prendre en main ses intérêts.
De plus, si l'hérédité se maintient et si l'on respecte encore un privilège plus avantageux à la nation qu'à la famille royale, c'est qu'une autre hérédité s'est établie parallèlement. Les maires du palais, rois par le pouvoir, avaient pu, sans difficulté, transmettre à leurs enfants leur autorité. La substitution du pouvoir effectif au pouvoir nominal devait venir à son heure.
Il y avait eu, chez les maires, une succession de grands hommes, chez les rois, une suite d'enfants par l'âge et le caractère. Peppin de Landen transmit sa dignité à son petit-fils, après avoir fait passer sur le trône des princes au nom desquels il gouvernait. Peppin d'Héristal eut pour successeur Charles Martel, qui dédaigna le titre de roi, et laissa, sans protestation de la famille régnante, de l'Eglise, des grands, du peuple, à son fils, une autorité à laquelle celui-ci n'ajouta rien, en se substituant à Childéric III. Le Pape, la grande autorité spirituelle, le juge suprême, avait déclaré qu'il était juste que celui-là fut roi, qui
exerçait la puissance royale. « Il avait enjoint qu'il fut fait roi, » dit Eginhard. (1)
Le consentement des Grands confirma cette décision; Peppin fut sacré par S l -Boniface, et élevé sur le trône dans la ville de Soissons, selon la coutume des Franks. Les Grands se soumirent, parce qu'il était le plus fort, le peuple parce qu'il fallait un roi, la France Neustrienne parce qu'elle sentait sa faiblesse. La France Austrasienne triomphait, et avec elle la Papauté, qui avait besoin d'une alliance pour exercer sur l'Europe, où aucun pouvoir n'était encore régularisé, l'influence protectrice des intérêts des peuples.
Ainsi, la transition se lit sans secousse. Le parallélisme des deux pouvoirs cessa; le plus fort, par son ascendant, le plus étendu par ses domaines, entraîna d'abord t et bientôt absorba l'autre. Tout concourut à ce changement contre lequel ne protesta pas même celui qui aurait été dépossédé, si l'on pouvait perdre ce que l'on n'a pas, et l'esprit germanique se substitua, par la dynastie nouvelle, à cet esprit né de la fusion du premier élément de la conquête, avec les croyances et les intérêts de la Çraule romaine.
Cette dynastie dont l'avènement avait été préparé par des hommes de génie, et qui arriva tout d'un coup au sommet de la puissance, descendit rapidement. L'épée de la France que ces rois dégénérés ne savaient pas porter, passa dans les mains d'une famille qui s'en servit pour repousser une de ces redoutables invasions que Gharlemagne avait prévues,
(1) Collection des Mémoires pour servir à l'histoire de France. Tom. m.
et que ses enfants ne surent combattre qu'avec de l'or. En plaçant des ducs, des comtes, des marquis à la tête .des provinces , et en établissant au sein de l'unité de pouvoir, une diversité que réclamaient la variété des races et l'inégalité de leur développement, le grand empereur avait espéré protéger le présent et préparer l'avenir. Cet empire chrétien que sa foi avait rêvé, ne lui survécut pas en France, et l'Allemagne qui le continua, n'en sut pas plus garder l'esprit qus prolonger la grandeur.
Le parallélisme qui marque les cent dernières années de la première race, se produit dans la seconde. De 887 (1) à 987, il y a tantôt deux rois sur le trône, tantôt un seul , pris dans la famille qui descendait ou dans celle qui montait. Peuple, clergé, seigneurs, voyaient ce que l'on pouvait attendre de l'une ou de l'autre. La royauté avait pour représentants des princes sans royaume, et un contemporain qui ne fut pas sans influence sur ce changement, a pu dire du dernier de ces faibles monarques : « A charge à ses amis, il ne donnait pas beaucoup d'inquiétude à ses ennemis. ,» (2)
Les ducs de France , au contraire avaient de vastes domaines. Descendants des Mérovingiens — ce qui n'a pas été historiquement établi, mais que l'on a voulu croire , — ils flattaient non pas seulement ceux à qui il faut les antiques illustrations, mais encore ceux qui , après avoir subi avec peine la domination germanique , voulaient une revanche. Il ne restait du
(l) Déposition de Charles le Gros.
(ï) Gerbert, lettres.
sang de Charlemagne qu'un prince, Charles de Lorraine, vassal de l'Allemagne.
Or, la France ne voulait pas de la domination d'un étranger. Hugues était un prince français, en possession d'un pouvoir qu'il suffirait de confirmer. (1) Il substituait à ce qu'il y avait d'âpre et de violent dans la culture germanique, quelque chose de plus national et de plus doux. Duc de France, il apportait un nom définitif à ce royaume taillé dans l'empire , plus d'un siècle auparavant. (2) Il faisait, dans sa personne, triompher la France, prenait du passé ce qui était vivant et donnait au présent une force réelle.
C'est ce que nous pouvons constater aujourd'hui que l'histoire, cachant les nuances, ne laisse voir que les grandes lignes. Si nous consultons les contemporains, nous trouvons en eux des motifs plus intéressés. Ils ne suffiraient pas à justifier une usurpation, mais ils expliquent l'attitude des grands , du clergé et du peuple. Au moment où la France septentrionale réunit ses représentants à Noyon , (3) Adalbéron , évêque de Laon, qui allait sacrer Hugues, récemment proclamé, avait dit : « Mettons à notre tête Un chef illustre par ses actions , sa noblesse , ses soldats , qui sera un protecteur , non seulement de l'état , mais des intérêts privés. » (4)
(1) « Lothaire est roi de France de nom seulement: Hugues ne l'est pas de nom , mais en œuvre et en effets. » Gerbert, lettie 48.
(1) 843, traité de Verdun.
(i) L'Assemblée de Senlis qui l'avait nommé , se composait de
« Gaulois, Bretons, Normands, Aquitains, Goths, Espagnole et
Gascons.» Richer: iv, 12.
(4) Chronique deRiclw. iv, 12.
Cette politique des peuples explique les faits les plus étonnants et les changements les plus graves. On se pare de dehors plus ou moins généreux; on obéit à Tintérêt.
Un mouvement primitif, irrésistible, pousse l'Orient vers l'Occident, Les flots humains semblent avoir reçu cette impulsion divine, comme la terre, mais dans un sens opposé. Deux contrées, l'Italie et notre France ont été de tout temps , l'objet des appétits plus ou moins barbares des nations du centre et de Test de l'Europe. Avant l'ère chrétienne, après Jésus-Christ , au IV e siècle , pendant toute la * première race , sous Philippe Auguste, sous Henri IV, sous Louis XIII, sous Louis XIV , sous Louis XV , de nos jours , l'antagonisme a existé. La lutte a été tantôt provoquée , tantôt soutenue par nous. La gloire ne nous a pas manqué , et nos conquêtes nous marquaient pour limite naturelle le Rhin qu'une négociation nous eût donné il y a quarante-neuf ans, (1) et qui ne touche plus aujourd'hui une terre Française.
Sous Philippe II d'Espagne , les Anglais avaient pris Dunkerque. « Nous reviendrons , » dit au général anglais l'officier chargé de lui remettre la place. « Oui lui répondit celui-ci , quand nos iniquités auront dépassé lés vôtres. » Il y a dans ce mot un enseignement et une espérance.
Roi de France par l'accord du clergé et des Grands, Hugues Capet apporte à la royauté autant qu'il en reçoit. Quelques villes formaient le domaine royal.
(I) Mémoires de Chateaubriand, dernier volume. Dépèclies de M de Laîeronnayà , ministre île France à Pétersbourg.
Le duché de France placé au centre, en possession de la ville dont Clovis avait fait sa capitale , et qui , malgré tous nos changements et toutes ses fautes , n'a pu être dépossédée de son titre , exerce une puissance d'attraction qui s'accroîtra de jour en jour. Aussi un grand historien a— t— il pu dire : « L'avènement de la 3 e race est dans notre histoire nationale d'une bien autre importance que celui de la seconde. L'identité nationale est le fondement sur lequel repose depuis tant de siècles, l'unité de la dynastie. » (1)
La féodalité est la rivale de la royauté; elle n'est plus sa maîtresse. Le . roi a des droits limités , mais que personne ne conteste. L'hérédité est garantie .par le sacre anticipé du fils, afin que la succession ne soit plus douteuse; elle est soutenue par l'affection populaire , qui va où la pousse son intérêt ; et lorsque la conquête de l'Angleterre par Guillaume de Normandie , rend le vassal trop puissant , le roi établit sa suprématie par un hommage peu efficace, il est .vrai , mais qui constate une subordination.
Les communes du Midi de la Loire avaient gardé des privilèges , accrus plutôt que restreints par la domination romaine. Les communes du Nord s'émancipent , et la liberté qu'elles conquièrent , souvent au
prix de sanglantes violences, offre à la royauté un moyen de combattre ses plus dangereux ennemis. Elle se fait l'alliée de ceux qui se constituent en républiques indépendantes , sous la suzeraineté royale , et oppose aux entreprises et à l'ambition de grands , une borne qu'elles ne franchiront pas.
(1) Augustin Thierry. Considérations sur l'histoire de France.
Louis VI est regardé comme l'émaricipateur des communes. Ce nom et cette gloire conviennent à tous les rois jusqu'à Louis XI , parce que tous restent fidèles à une politique à la fois dynastique et nationale. Ce pouvoir royal s'accroît par l'affaiblissement de celui des vassaux. Il y a un point d'appui sur toutes les parties du territoire. Les grandes expéditions en Terre-Sainte, conçues et exécutées presque toutes par la France , tantôt sans le concours des rois , tantôt sous leur conduite, aident à ce dessein, dont il est possible de suivre le développement, alors môme qu'il semble effacé.
L'Allemagne tente un effort avec l'appui du roi d'Angleterre. Elle se brise à Bouvines, où elle rencontre, non-seulement l'oriflamme du roi de France , mais la bannière des communes, dès lors, et pour toujours, les fidèles alliées de la couronne. Si la 'lutte contre l'Angleterre doit être longue et sanglante , l'Allemagne est repoussée , et son ambition suivra un autre cours. Elle se dirigea vers l'Italie qu'elle a toujours ambitionné de soumettre par la force , ou d'engager par des alliances.
Tout le moyen-àge témoigne de cette politique. La lutte du sacerdoce et de l'Empire en est l'épisode le plus long et le plus grave ; la maison d'Autriche y est restée fidèle, et la Prusse la suit aujourd'hui avec cette souple inflexibilité qui lui a donné l'espoir de dominer les races latines.