PROGRÈS DE LA ROYAUTÉ
Une croisade intérieure que Philippe- Auguste a secondée , sans s'y mêler , unit le Nord et le Midi , après avoir soumis violemment l'un à l'autre. Les provinces sont considérées comme des membres momentanément détachés du grand corps dont les limites naturelles sont le Rhin , la Manche , l'Océan, les Pyrénées, la Méditerrannée, les Alpes, et à qui, après une plus ou moins longue séparation, elles doivent revenir.
L'extinction de la descendance masculine les rend à la royauté ; la confiscation , la conquête , des mariages , des dons , les amènent successivement à l'unité qu'elles ont souvent combattue et compromise, mais dans laquelle elles finissent par rentrer , grâce à une politique appuyée sur une puissance incomparable d'assimilation.
De 987 à 1270 , un grand pas a été fait. Le royaume de France touche à la Manche et à la Méditerrannée. Il s'avance vers le Rhin , et atteindra bientôt l'Océan.
On voit alors la puissance d'un homme et la fécondité des institutions. L'homme est le type du roi , et, vivifiées par lui, les institutions répandent d'admirablis bienfaits.
S l -Louis est conquérant et civillisateur. S'il a des
délicatesses de conscience que ne connaissent guère les souverains, et s'il rend des domaines qu'il ne croit pas justement acquis , (1) les événements réparent ce scrupule peu politique mais chrétien. Il pratique la justice à l'égard des grands, des peuples, des étrangers , et nul plus que lui , ne montre , par son exemple, la vérité de ce principe : « Justitia élevât gcntes. » (1)
Ce qu'il avait si bien pratiqué pendant sa vie, il le recommandait >à sa mort dans ses enseignements qui auraient dû être le manuel des rois. Il faut lire le texte de ce testament de chrétien et de roi , pour comprendre la grandeur de S-Louis et l'influence qu'il a exercée. (2)
Amour de Dieu , éloignement du péché mortel , lors môme, dit-il à son fils que a touz tes membres te fussent trenchiez , et que Ton te tolist la vie par cruel martyre : »
Résignation dans la persécution ou maladie ;
Reconnaissance en prospérité « de cors ou autre ; »
Confession et choix de confesseurs , qui « osent enseigner et reprendre hardiment ; »
Assistance et respect au « service de Saincte Eglise ; »
Recommandation d'avoir « le cuer débonneire pour les poures , et vers touz ceux qui aient mesaise de cuer et de cors ; » .
Recherche de « la compaignie des bounes genz » et éloignement de « la compaignie des mauves ; »
(\j Le Limousin, le Querci et le Périgord.
(!) Proverbes, xix. 34.
(2) Le double texte Jatin de Geoff roi, et français du confesseur de Marguerite, est donné par le R. P. Gros, dans les vrais enseignements du roi S l ~Louis à son fils. Victor Palmé 1875. Voir Natalis de Wailly, et Joinyille.
Exercice de la charité dans ses propres paroles, désapprobation des médisances ou calomnies chez les autres , et vengeance par soi , ou par « justicier » de toute parole qui « puist torner au despit de Dieu ou de ses sainz : »
Reconnais, ajoute-t-il , «les bontés et les enneurs que Nostre Sire t'a fet ; » .... soies si juste, que tu ne déclines ne desvoies de justice , pour rien qui advenir puisse.... soustiens plus le poureque le riche.... se il advient que tu aies querèle encontre autrui , sostien la querèle de l'estranger devant ton conseil.... si tu entends que tu tiégnés nule chose à tort , ou de ton tens, ou du de tens à tes ancesseurs, fais-le
tantost rendre ne soies pas légiers à croire
aucuns contre personnes de saincte Eglise , ainçois leur porte enneur et les garde, si que ils puissent fère le service Nostre Seigneur en pés.... Aime ta mère, aime tes frères et leur veilles toujours bien , mais garde que tu ne te desvoies de faire droit.... Je tenseigne que les bénéfices de Saincte Eglise que tu as à donner , que tu les doignes à bonnes personnes , et par grant conseil de preudes hommes....
« Que tu n'aies guerre à nul crestien et se il advenait, que il te convenist fère guerre,... commande diligaument que les poures genz qui îx'ont courpés on forfet soient gardez que domage ne leur viègne , ne par ardoir leurs biens, ne par autre manière... que tu attendes diligaument à apésier à ton pooir, les guerres et les contens qui seront en ta terre ou entre tes hommes. . . Pourvois diligaument que tu aies bon Prévoz et bon baillis... soies toujours dévot à l'Eglise de Rome et
au souverain Evesque , notre Père... donne volontiers pooir aux genz de bonne volonté, et qui bien en sachent user;... fais cesser le gieu des dez et péchiez de cors, et les tavernes. . Je t'enseigne que tu mètes grands autorité à ce que les deniers que tu despendras soient despendiez en bons usages , et qu'il soient justement receuz. » (1)
Voilà les enseignements laissés au fils par le père, au roi par le roi , au chrétien par le chrétien. Ils semblent se rapporter à la vie privée , plus qu'à la vie publique, mais celui qui obéit docilement à cette voix de sa conscience ne commandera-t-il pas justement et pour l'utilité de tous ?
Nous avons vu beaucoup de programmes; En estil un qui soit plus complet, et qui ait été plus fidèlement suivi par celui qui Ta tracé ?
Les grands trouvent en S l -Louis un maître, les peuples un père , les rois étrangers un arbitre. Il admet les théologiens dans son intimité , pratique les vertus les plus austères, organise la justice, groupe les intérêts , se bat comme un lion, se mortifie comme un anachorète, multiplie les écoles , fait respecter son autorité, et réalise au sein de cette France, quil aime et qu'il travaille à constituer , plus de progrès que les réformateurs de tous les temps n'ont pu en
promettre.
La féodalité est puissante , mais les communes sont organisées • et si, pendant près de deux siècles , la France se consume dans des guerres qui mettent
([) Les vraie enseignements de 190 à 213.
son territoire, sa capitale et sa couronne à la merci d'un vassal, il y a dans le fond de la nation une vitalité qui ne se perdra pas , un besoin d'indépendance nationale qui ne subira que des éclipses momentanées. Il y a surtout en Europe , un rayonnement de la France , qui semble ne devoir pas s'éteindre , et un observateur aussi profond que sincère a pu dire: « Je crois qu'il est permis d'avancer qu'au XIV 8 siècle, les institutions sociales, politiques, administratives , judiciaires , économiques et littéraires de l'Europe avaient plus de ressemblances entre elles, qu'elles n'en ont peut-être de nos jours, où la civilisation semble avoir pris soin de frayer tous les chemins et d'abaisser toutes lés barrières. » (1)
A qui est due cette influence , sinon à S l -Louis ?
Aucune nation n'a été soumise aux épreuves qui, de 1340 à 1453, ont pesé sur la France. La puissante vassale d'Outre-Manche , marque sa supériorité militaire par des dates sanglantes où périt la force de nos armées, où s'abîme notre gloire. La France voit partout le désordre , la dissolution et des défections qui font croire à la mort de tout esprit national.
Il fallait que tout manquât à la fois : la royauté, la noblesse, l'Eglise , le peuple. Deux fois la France parut perdue, deux fois elle se releva et les instruments de cette résurrection, qui doit donner du courage à notre époque, sont toujours les mêmes : notre génie national et les traditions, gages de la prospérité et garanties de salut , comme Pasquier le disait , « du roi , des
(1) De Tociqueville, Vancien . régime et la révolution. liv. l eî Ch. 4.
prélats , de la cour , du Parlement et de l'Université. * £1)
Une bataille navale, l'Ecluse, (1340) , deux batailles sur terre , Crécy (1346) et Poitiers, (1356) semblent avoir détruit la puissance militaire de la France. Par la paix désastreuse de Brétigny, (1360) elle perdait le quart de son territoire, la moitié de ses côtes, ses ports principaux sur la Manche et l'Océan, et payait, pour son roi , la rançon de trois millions d'écus d'or. Suivant un écrivain du temps, cette paix « fut ouïe volontiers, et la réception faite aux quatre barons d'Angleterre, qui venaient la conclure, fut magnifique. On n'avait plus ni espoir, ni refuge ; on s'inclinait devant la nécessité, et Ton acclamait ce que Ton était contraint de subir.
L'armée était détruite, le trésor vide. Point d'alliés au dehors , point de gouvernement au dedans. Avant ces désastres, la France était riche, avide de jouissances et trop peu soucieuse de vertu. Les institutions militaires ne portaient plus en elles ni le ressort principe de leur force, ni l'esprit gardien de leur vertu, ni l'unité garantie de leur fécondité.
L'Angleterre triomphait, mais c'était la France qui semblait avoir, elle-même, préparé ses défaites et creusé son tombeau.
Cependant, le roi prisonnier s'était montré, de l'aveu de son vainqueur, « le mieux faisant » des deux années, et, dans ce naufrage universel, ce fut * la vertu * du roi qui sauva tout.
'Y Ibtkmkex. Ut. in cli xrin-
Alors aussi on crut à la trahison, et ceux qui n'avaient pas pu vaincre , étaient des traîtres. On n'épargna ni les reproches ni les accusations. C'est un des traits de notre caractère , de ne pas oser avouer de défaites et de protéger notre amour-propre par d'invraisemblables explications.
Oui, alors comme de nos jours, la France fut trahie , mais ce fut par elle-même , par l'amoindrissement de son caractère , la corruption de ses mœurs , une confiance aveugle en ses ressources , le désordre, l'imprévoyance et la sédition, qui était dans les idées, alors même qu'elle ne paraissait pas encore dans les faits.
lie jeune prince qui succédait au roi vaincu et prisonnier, n'avait rien de ce que demandaient tant de malheurs.
Il était maladif, ne savait pas tenir une lance, et sa valeur , loin d'avoir eu , à Poitiers, le relief de celle de son frère Philippe, avait laissé des doutes. Mais il était le roi; il eut l'énergie que réclamait cet
abandon universel , et les vertus dont avait besoin cette situation désespérée .
En seize ans , le territoire est reconstituée : l'Anglais n'a plus que trois villes : Calais , Bordeaux et Bayonne.
Cinq armées bien pourvues occupent les places du royaume. La marine , loin de craindre celle de l'Angleterre , va l'attaquer jusque dans ses ports. Les Grandes Compagnies, si funestes à la France, sont éloignées , dispersées ou détruites. La victoire revient sous nos étendards, l'ordre dans les finances; la sagesse et l'économie constituent une épargne de dixsept millions de livres; et cependant les travaux
publics ne sont pas négligés. Paris s'étend et s'embellit; les arts sont honorés, et les universités florissantes reçoivent des écoliers de toutes les contrées de PEurope.
Le peuple est tranquille; le souvenir des maux passés accroît la félicité présente, et fait rayonner les espérances de l'avenir. L'unité religieuse dans le royaume, l'ascendant du roi, le rajeunissement du vieil esprit, produisirent en quelques années ces prodiges. Charles V fut 'la réforme ; cette réforme toujours promise par les rois et si peu cherchée, toujours réclamée par les peuples et si souvent entravée par eux, rendue nécessaire par les fautes de tous, et qui, pour être efficace et durable, doit trancher dans le vif, afin de remettre au jour ce qui est au fond de la nation.
Il accomplit avec énergie tout ce qu'avaient demandé les Etats de 1356, tout ce qu'exigeaient les abus antérieurs et les malheurs présents. Le royaume changea de face. La gloire du roi, qui sut tirer la France d'un si profond abîme , reste éclatante dans le souvenir impérissable de l'histoire, et son exemple doit être, pour tous les temps, un enseignement et une espérance.
Mais ce qui avait été si rapidement élevé fut rapidement détruit. L'influence du pouvoir souverain est plus étendue que ne pourrait le croire une attention superficielle. Un roi entraîne son peuple au mal comme au bien, et voilà pourquoi sa responsabilité est si grande.
a J'ay veu, de mon temps, merveilles en Tindiscrette
et prodigieuse facilité des peuples à se laisser mener
et manier la créance et l'espérance ; où il a pieu et
servy à leurs chefs, par dessus cent mescomptes les
uns sur les aultres, par dessus les phantasmes et les songes. » (1) Cette observation est applicable à tous les
temps et les efforts des chefs de peuple doivent tendre
à imprimer à ceux dont ils inspirent les actes, une
direction conforme à la justice et à la vérité. « Nam
mulUtudo omnis, sicut natura maris, per se irnmobilis
est ; venti et aurœ dent. » (2) Ils ont donc entre leurs
mains, le calme et la tempête.
Charles V usa de ce pouvoir pour l'intérêt public.
* Le désastre de Poitiers avait été suivi de « propositions
hagardes au désadvantage du roy et d'émeutes'. » (3)
Tout fut arrêté, corrigé, réparé.
Mais il faut à celui que Dieu a fait l'instrument de la réforme, le temps pour la consolider et la rendre chère aux jeunes générations. Le temps, qui n'appartient pas à l'homme, manqua à Charles V. Il put relever le présent, mais non préserver l'avenir.
Les institutions ne vivent pas par elles-mêmes, mais par l'intelligence et le dévouement de l'homme. Les vieilles coutumes, les grandes lois nationales, étaient debout sous Charles VI, mais les abus les assiégèrent et amenèrent de nouveaux malheurs.
La royauté représentée par un roi insensé qui voulait le bien et déplorait le mal , dans de rares éclairs de raison, mais conduite par une reine aussi peu soucieuse de la dignité de la France que de la sienne propre, est le jouet des grands et la victime de l'étran-
(l) Montaigne. Essais liv. m. ch. 10*
(V Tite-Live. xxviii. ch. 28 Polybe xi, 29.
(3) Pasquier. Rechercfies, iiv. v. ch. 7.
ger. L'esprit de l'Eglise s'affaiblit et l'ambition la domine. Les grands, oubliant la patrie, luttent pour le pouvoir; les communes se consument dans des querelles aussi stériles que sanglantes, et les campagnes sont dévastées par des soldats qui fuient le champ de bataille, redoutables seulement à ceux qu'ils sont chargés de défendre.
Une défaite plus terrible que Crécy et Poitiers livre pour la seconde fois la France aux Anglais. (1) Ils s'établissent à Paris, et un traité plus infâme que celui* de Brétigny, (2) met entre leurs mains, nonseulement des villes et des provinces, mais la royauté. La France est un cadavre que d'avides ennemis se disputent. Il faut un miracle pour toute résurrection. Ce miracle se fit par Jeanne d'Arc et sa blanche bannière. Elle enseigna la victoire en donnant l'exemple de la vertu. Elle triompha par la croix et par l'épée, double force dont l'union soumettra le monde. Lorsque les soldats qui combattaient, suivirent son exemple et obéirent à ses ordres, la victoire revint sous leurs étendards. Lorsque la nation relevée par ce secours inespéré, comprit que le salut vient d'en haut, et qu'il doit être mérité, tout changea de face. La royauté , trop longtemps oublieus3 de ses devoirs , fut la dernière convertie, et s'il fallut, pour suprême expiation , la mort de celle qui l'avait sauvée , et qu'elle ne sut ni défendre, ni délivrer, ni peut-être pleurer, l'Anglais chargé de ce crime, en garda la honte, et
(1; Azincourt. 1U2.
C2) Troyes. 1420.
la France recueillit les fruits de la vie et de la mort de la sainte héroïne. (1)
La réforme accomplie par Charles V, dût être reprise. Elle fut moins générale, mais Charles VII obtint des résultats inespérés.
Sous Charles V et sous Charles VII, la royauté n'accomplit pas seule cette grande œuvre de la Restauration nationale. Elle trouva au-dessous d'elle un concours efficace. La nation était étroitement unie à son roi; l'unité sociale s'appuyait sur une diversité hiérarchique. Le roi était la tête; et le corps, par une obéissance dont les lois ou l'usage fixaient les limites, s'associait à sa pensée.
Le clergé, les parlements, les Etats généraux, les seigneurs, les communautés, les corporations avaient des droits en même temps que des devoirs. Sans doute, chacun est disposé à faire pencher la balance de son côté, et l'équilibre coûte quelquefois à l'intérêt ou à la passion; mais le pouvoir contenu est plus fort, parce qu'il est dirigé, et ceux à qui il commande sont plus dociles, parce qu'ils n'ont pas à craindre l'injustice. Cet accord de toutes les volontés , cette union de toutes les forces , expliquent les merveilles de notre histoire.
Débarrassée de l'étranger, la France se retrouvait en présence de difficultés intérieures. Les grands reprenaient leur audace. Il ne leur suffisait plus de
(t) De nombreux, travaux permettent aujourd'hui d'apprécier le caractère de la mission de Jeanne d'Arc. Mais rien ne fait mieux connaître la femme, la chrétienne et l'héroïne, que les actes de son procès publiés par M. J. Quicherat. 1850.
modérer un pouvoir qui s'était montré conciliant , parce qu'il avait besoin de tout le monde, mais qui risquait de puiser dans le succès des encouragements à des tentatives ambitieuses.
Ils croyaient le moment venu de remettre la royauté en tutelle. Mais la royauté les vainquit par l'habileté, et les soumit par la terreur. Elle avait eu à compter avec eux , pendant la lutte contre l'Angleterre , et son affaiblissement était né de cet antagonisme. Elle ne l'oublia pas.
Redevenue maîtresse, elle ne garda plus de menagements. Les intermédiaires furent supprimés ou réduits à l'impuissance ; le pouvoir communal laissé à luimôme, ne connut plus que l'ambition de faire tranquillement ses affaires.
Alors commença une période où la royauté sans contre-poids, s'efforça de dominer tout ce qui l'avait jusqu'alors contenue. Ce pouvoir absolu fut souvent limité par des révoltes et marqué par des excès. Des princes sans valeur n'en eurent que l'odieux , mais d'autres s'efforcèrent de l'affermir et de le transmettre , moins assurément dans leur intérêt que dans celui de la France.
C'est peut-être une excuse mais non une justification. Il n'y en a pas pour les abus de pouvoir. Malgré tout, la France est devenue la première nation de l'Europe, car « nous sommes en un royaume, auquel , pour la facilité de noz roys , les choses viennent fort aysément à l'essor » (1) On retrouve partout leur main
{}) Pasqujer, Recherches, liv. 11 ch. 3
et leur politique : leurs vertus font plus de bien que leur vices ne peuvent faire de mal ; et si Ton a pu dire : « il n'y a que les grands esprits qui forment les grandes nations , » (1) les grands esprits n'ont pas manqué à la France.