‹ Les éléments de l'ancienne constitution françaiseChapitre 2 sur 40 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La sagesse prescrit à l'homme de se connaître luimême.

Se connaître , c'est savoir d'où Ton vient , où Ton va et ce que Ton est appelé à faire. C'est constater la puissance et l'étendue de ses facultés, c'est s'associer à la pensée créatrice* et la seconder dans ses desseins généraux et dans ses vues particulières.

Connaître un peuple, c'est se rendre compte des éléments qui le composent , de ses tendances , de ses besoins, des obstacles ou des avantages qu'il rencontre , dans son esprit , son territoire , son climat , et des institutions par lesquelles il a développé ou restreint sa vie intérieure, agrandi ou diminué son influence, atteint ou manqué sa destinée.

Ainsi , « toute la suite des hommes , pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. » (1) Il y a dans un peuple, comme dans un individu , l'ascension progressive de la faiblesse

(l) Pascal. Fragment d'un traité sur le Vide»

à la force. Seulement, si la vie de l'homme a une limite fatale , celle des sociétés peut être reculée indéfiniment. Il y a dans Tune et dans l'autre , des éléments nombreux que l'on peut étudier isolément, et réunir ensuite , pour comprendre d'où vient et jusqu'où peut aller la vie.

Un homme qui se connaît , évite ce qui est nuisible , et repousse ce qui est mortel.

Un peuple qui sait ce qu'il est , reste à l'abri des nouveautés dangereuses et des expériences imprudentes. Ses fautes lui servent, comme ses mérites, et s'il veut devenir plus grand ou meilleur , il reste en garde contre les espérances décevantes, dont la poursuite est presque toujours funeste.

Ces considérations ont produit de nos jours ,. pour notre histoire , des études qui revêtent une double forme. Les premières sont des recherches patientes , consignées dans des livres dont le sujet et l'horizon sont limités. On a fouillé ce que les guerres ont respecté dans les trésors publics ou privés , ce que l'incurie n'a ni altéré ni dispersé , et ce que les révolutions n'ont pu atteindre. Il en est sorti de véritables révélations, des matériaux d'une incomparable richesse , où l'on peut puiser, mais qu'il faut coordonner.

Les autres sont des monuments élevés à' la gloire d'une vérité de principe ou de fait , d'un siècle , d'une institution, d'un homme. Si la pensée génératrice a été vraie et sincère , si les faits n'ont pas été plies à un système , si un but utile leur est assigné , ils forcent un peuple à s'estimer ce qu'il vaut, à conquérir ce qui lui manque, à poursuivre ce qu'il a

commencé , et à ne rien négliger, pour rester dans sa voie , ou y rentrer.

Le nombre de ces étuies est une preuve de leur importance. On ne risqu3 pas d3 se répéter quand on travaille la même matière., parce que les points de vue sont extrêmement nombreux ; on n'a pas à craindre le choc des opinions, parce que toute conviction sincère peut être soutenue. Il suffit qu'après avoir étudié avec loyauté , on soit en droit de conclure comme Fauteur d'un livre excellent, sur un des points les plus obscurs de notre histoire : « Substituons à nos impatiences fébriles une ferme confiance en des idées meilleures. L'étude de nos annales doit retremper notre foi dans l'avenir. » (1)

C'est une œuvre de ce genre que nous avons voulu faire.

« Les idées sont des fonds qui ne portent intérêt qu'entre les mains du talent. » (2) Nous avons pris , sans hésiter, toutes celles qui nous ont paru concourir à notre dessein. Nous avons essayé de les rendre nôtres, en, les dirigeant vers un but que nous croyons utile. Nous n'osons pas nous flatter d'y avoir réussi. Ce serait assez pour notre ambition de l'avoir tenté.

Mais nous croyons avoir le droit , en nous abritant sous une vieille autorité , de dire : « C'est icy un livre de bonne foy. » (3)

Il est né d'études étrangères à tout système, et de jugements dégagés de toute prévention ; il a été inspiré

(\) (jèorgës Picot. Histoire des Etals généraux , di 1355 à 161 i.

(2) Hivarol.

(3) Montaigne. Essais. Vaucteur au lecteur*

par l'amour de là vérité et le dévouement au pays. Nous avons pu nous tromper , nous n'avons pas voulu nous tromper. En essayant de rendre compte de notre passé, nous n'avons prétendu ni le trouver sans défaut, ni le poursuivre avec une haine . aveugle. Le mal est partout mêlé au bien. Il s'agit de faire leur part et de rendre à chacun ce qui lui est dû.

L'abus est inévitable dans toutes les œuvres humaines , parce que la passion est trop souvent plus forte que le devoir. Il faut donc que homme et peuple fassent de temps en temps un retour sur eux-mêmes , pour reconnaître leurs fautes et remettre chaque . chose à sa place. C'est ce que faisaient les Etats généraux , lorsqu'à chacune de leurs réunions , ils demandaient « la réformation de l'Etat. »

Réformation ne signifie pas destruction: homme et peuple sont guérissables. Ce n'est pas en violant les lois de leur existence, qu'on leur redonnera la force et la santé. Ce n'est pas en supprimant les éléments de la vie, qu'on éloignera la mort.

La France d'aujourd'hui n'est plus celle qm commence au V* siècle, et s'effondre dans la révolution de la fin du XVIII e . Son passé n'est complètement connu, par le grand nombre, ni dans son esprit r ni dans ses principes, ni dans ses institutions. De graves erreurs sont devenues populaires. Des préventions ont obscurci la vérité. « Semblables à ces enfants drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, et qui battent leur nourrice , » (1) nous avons profité , avec une

(l) Labruyère. Des outrages de Vesprit*

ingrate légèreté des résultats acquis, en fermant les yeux sur ce qui les avait préparés.

Combien de fois n'avons-nous pas môme condamné ce qui a fait notre force et notre grandeur!

La réaction se fait , dans les intelligences éclairées et dans les cœurs sincères. Peut-être est-il bon , pour la rendre complète, et ramener l'histoire à ce que doit être « cette lumière de la vérité, » (1) que des études d'ensemble soient multipliées , et que les détails soient réunis , pour former un tout d'où se dégage ce qui est utile et fécond.

Nous nous sommes placé en présence d'un passé de quatorze siècles. Nous avons vu naître et grandir ce pays, qui est le nôtre , et que nous aimons d'un amour d'autant plus ardent qu'il a été, en des jours peu éloignés , » plus douloureusement éprouvé. Nous avons vu des noms, des faits et des œuvres. Nous avons essayé de les rapprocher , afin de surprendre la cause secrète d'une perpétuité que ne peut revendiquer aucune nation de l'Europe, d'une gloire que nul peuple n'osera nous disputer, et d'un avenir que nos fautes et nos malheurs n'ont pu compromettre.

Ce n'est pourtant pas l'histoire des grandeurs de notre pays que nous allons faire. C'eut été une consolation, mais non un enseignement. Nous avons voulu étudier , l'un après l'autre , les éléifrents qui ont formé la société française , et lui ont communiqué leur vie , jusqu'en 1789. En évitant les idées trop générales et les détails trop minutieux, nous avons cru qu'il

(1) Historia testis temporum, iux veritatis, vita mémorise, magistra vilie, nuntia vetustatis. fCic. deorat. 11. 3.)

serait possible d'échapper an danger des théories et à recueil de ces études où la curiosité a plus de place , que le désir d'apprendre.

Nous croyons à la mission providentielle des peuples , et. nous savons que chacun à son rôle tracé dans l'humanité. Comme l'individu , ils sont responsables , et leurs vertus ne restent jamais sans récompense , comme leurs crimes sans châtiment. Pour l'homme , le jugement n'est pas toujours exécuté pendant la vie. Mais les nations qui n'ont pas d'existence audelà de la tombe, doivent trouver , tôt ou tard , ici-bas , la sanction de leiîrs actes.

La nature et la portée de cette sanction nous échappent quelquefois ; mais nous savons que les prodiges du génie ne sont pas plus capables de l'éviter , que les efforts de la science. Un regard impartial en retrouve les effets dans tous les actes de la vie d'un peuple , dans les grandeurs auxquelles il parvient , dans les épreuves qu'il subit , et dans les catastrophes qui suspendent ou terminent sa vie.

Mais la part de tous n'est pas égale. Il est des peuples comme des individus , à qui il a été donné davantage, et à qui , par conséquent, il sera beaucoup demandé. La mesure de la responsabilité est celle des dons reçus , et si l'équilibre semble détruit par la générosité providentielle, il est rétabli par sa justice.

Pour aucune nation du monde , cette générosité n'a été aussi large , que pour la France. Elle lui a tout donné : situation , conditions géographiques , sol , qualités de l'esprit et du cœur, foi, bravoure, initiative, désir et puissance de propagande. Elle a jeté en elle.

des races dont le caractère, loin de se heurter, a pu en se combinant , acquérir une souplesse et une force incomparables. Elle a fondé sa puissance sur une fidélité constante à des croyances religieuses, acceptées au premier jour de son existence , et sur un dévouement admirable à cette institution de la royauté , qui a été le principe du progrès , la sauvegarde contre de redoutables dangers et le salut après d'épouvantables catastrophes.

Quand la France a compris et voulu remplir sa mission, elle a étonné et subjugué le monde. Quand elle a oublié ce qu'elle devait à des traditions respectables par leur antiquité et que leurs bienfaits rendaient chères, elle a subi des abaissements incomparables. Mais comme l'antique géant , la France remettant le pied sur le sol fécondé par la sève puissante . de la religion , ,de la royauté et des traditions nationales, retrouvait une force rajeunie et une vie nouvelle.

DE

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