‹ Les éléments de l'ancienne constitution françaiseChapitre 4 sur 40 · CARACTERES DUNE CONSTITUTION · texte numérisé non relu

CARACTERES DUNE CONSTITUTION

Une constitution est l'œuvre des siècles. Prétendre l'improviser, c'est une folie. Aspirer à la détruire, quand elle a la consécration du temps, c'est un crime.

Il en est d'un peuple comme d'un homme. Ils naissent , l'un et l'autre , dans certaines conditions ; ils ont un

(1) S' Mathieu, v. 48.

(2) Eléments de linguistique.

tempérament où dominent des éléments, et où germent des aptitudes. Le devoir consiste à seconder et à développer ce qui est sain et fécond, à combattre et à limiter ce qui est maladif et stérile.

Il dépend d'un individu et d'une nation de prolonger ou de restreindre leur existence. Mais si des accidents peuvent brusquement faire disparaître un homme, il n'en est pas de même d'une société. Elle est en progrès ou en décadence, elle vit ou elle meurt, par ses mérites ou par ses fautes. Les accidents peuvent être des épreuves, ils n'amènent pas la mort.

Les nations modernes renferment des éléments divers. Les races qui les ont formées, ont jeté en elles des tendances, des aspirations et des besoins souvent opposés.

Il en est résulté une plus ou moins longue indécision, comme il se produit une espèce de combat, d'où naît du vague dans la couleur, et un affaiblissement dans les propriétés de plusieurs liquides qui se combinent. Alors seulement que la pénétration réciproque est achevée, le corps acquiert sa vertu.

La France s'est, comme toutes les grandes choses, formée par une lente élaboration. Elle n'a conquis sa prééminence en Europe , qu'après des tentatives souvent inutiles et cruelles. Ainsi, la lutte, condition essentielle de la vie, devient le gage du succès.

Dieu est unité et diversité ; car « en son essence , sont d'une manière inénarrable et incompréhensible, les lois de la création et les exemplaires de toutes choses. Tout porte son empreinte, et c'est pourquoi la création est une et diverse. Le mot univers ne signifie

pas autre chose; il veut dire : unité dans la variété et variété dans l'unité. » (1)

La création est une par les lois qui la* gouvernent et par le but que Dieu lui a fixé. Elle est diverse par ses formes, et ses productions.

L'homme est un par sa personnalité; il est, nonseulement « merveilleusement vain, divers et ondoyant » (2) par les caprices de sa volonté , mais encore par les qualités et les propriétés de sa double substance.

Toute nation est une par son but qui est l'accomplissement des lois d'où naît et par lesquelles se maintient la vie ; elle est diverse par lès moyens qu'elle emploie.

Les formes gouvernementales varient suivant les siècles et les pays. Elles ont cependant des conditions communes. Ainsi l'unité et la diversité se combinent et se fécondent.

Il n'y a pas une forme gouvernementale absolument mauvaise en elle-même , à moins qu'elle soit , ce qui est inadmissible , la négation de toute autorité. Mais , de même qu'il n'est pas possible de changer la constitution d'un homme, lorsque l'âge , les aliments, le genre de vie , le climat l'ont formé, ainsi , lorsqu'un peuple a vécu et grandi sous une forme gouvernementale , que ses mœurs ont été, à travers de nombreuses générations ,* façonnées par des idées généralement admises, sous l'empire de besoins particuliers , et dirigées vers un même but , il ne lui est pas possible , qu'elle que soit l'énergie de son ingratitude , la violence des appétits ou

(1; Donoso Cortès. Du Catholicisme, livre 1 er , ch. 2. (2) Montaigne. Essais 1. 1,

la puissance de la nouveauté, de répudier cet héritage dont il porte avec son sang, les vices et les vertus.

Aussi un homme qui avait vu de près d'épouvantables catastrophes , a-t-il dit : « Un gouvernement , quelle que soit sa forme, pour peu qu'il soit digne de ce nom, est l'arbre de vie qui ne peut-être abattu, sans que le sol qu'il ombrage soit dévasté et bouleversé. » (1)

Cette loi laisse intacte la liberté humaine. Elle peut être violée ; il y a des moments où on la croirait anéantie, mais elle ne tarde pas à reparaître, dans toute la beauté de la jeunesse , et avec ses inépuisables bienfaits , si ce peuple doit vivre. Le jour où elle succomberait sous les idées ou sous les faits , sous l'hypocrisie ou la violence , il faudrait à ce peuple un maître ou un tombeau. L'assujettissement sans dignité , ou la mort sans espoir de résurrection serait inévitable.

La diversité même dont nous sommes témoins, lorsque, parcourant l'histoire, nous suivons les formes que revêt l'autorité , est une preuve qu'il n'y a pas sous ce rapport, de vérité absolue, et qu'il n'est pas raisonnable de condamner ou d'exalter absolument une forme gouvernementale. Toutes peuvent conduire un peuple à ses destinées , toutes peuvent promettre à l'homme la sécurité et le bonheur.

Mais tout peuple ne peut pas indifféremment être soumis à une forme quelconque. La terre porte, sous toutes les latitudes , ce qui est nécessaire à la nourriture de ses habitants; mais ses fruits ne sont pas partout les mêmes. L'homme, quelle que soit sa couleur ou

(\) Malouet. Mémoires tome 1<

sa race, dans quelque situation géographique qu'il vive , a les mêmes facultés et les mêmes besoins ; mais son génie , ses goûts, ses aptitudes diffèrent. Les peuples sont soumis à la même loi, et leur gouvernement , pour être ton et durable , doit , partout et toujours , remplir deux conditions :

1° Être juste , c'est-à-dire conforme aux lois de morale universelle imprimées dans la conscience humaine.

2° Rester dans une entière conformité avec les tendances , les besoins , les qualités,, le rôle social et la mission providentielle d'un peuple. (1)

Cette forme, consacrée par le temps, justifiée par des

résultats matériels , politiques et sociaux, déterminée

par l'empire tout-puissant de la religion , existe en vertu

d'un ensemble de lois que l'on appelle Constitution.

t Cette constitution peut subir des modifications et

profiter des améliorations indiquées par l'expérience.

Toute tentative qui aurait pour but de la supprimer

violemment et d'une manière complète, est coupable ,

comme tout ce qui naît d'une révolte contre l'ordre ; elle

est inévitablement accompagnée de perturbations qui

détruisent l'équilibre de la société, et de malheurs qu'une

génération transmet à l'autre.

Aussi, un des réformateurs les plus sages et les plus

hardis a— t— il dit : « Quand l'autorité souveraine est

une fois fixée par les lois fondamentales dans un seul,

ou dans plusieurs, il faut en supporter les abus, si

(I) Tout gouvernement, pour être bon, doit renfermer en lui le principe de la stabilité, car, autrement, au lieu de bonheur, il ne présenterait que la perspective d'une suite de changements et de maux. — BarnaVë. Séance du 9 juillet 1789.

Ton ne peut y remédier par des voies compatibles avec l'ordre. » (1)

L'Eglise catholique est un modèle admirable d'organisation. Elle a tous les avantages que présentent séparément les formes gouvernementales, d,ont le monde offre le spectacle. Réunissant dans une hiérarchie harmonique ce qu'Aristote (2) considérait comme l'idéal des gouvernements, ce que le maitre de Scipion (3) déclarait réaliser l'équilibre cherché par les autres législateurs , elle est à la fois monarchie et république ; elle forme une aristocratie tempérée de démocratie , et mêle , dans une juste proportion , ce qui dans les sociétés humaines , est presque toujours séparé et paraît souvent inconciliable. (4)

Mais dans la sphère d'ordre , de justice et d'autorité

où elle s'enferme, inaccessible aux changements que tout

subit ici-bas, incorruptible au temps , elle accepte sans

distinction , toute forme de gouvernement qui reconnaît

les droits légitimes de la conscience , ne blesse pas la

vérité , n'opprime pas la faiblesse , et ne rend pas l'homme infidèle à Dieu. Elle donne l'appui de son

autorité à tout ce qui a la 1 ngue consécration des

siècles, et se montre , dans les principes , comme dans

la pratique, fidèle à la loi évangélique , dont la justice

est le fondement et la charité le guide.

C'est sur ce modèle qu'est formée la monarchie

chrétienne. C'est ce qu'a été pendant huit siècles la

(1) Fénelon. Supplément à l'examen de la conscience d'un roi. Art. 1"

(2) Politique.

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