‹ Les éléments de l'ancienne constitution françaiseChapitre 40 sur 40 · LA MISSION DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

LA MISSION DE LA FRANCE

(que feu?

I j eveal L'homme n'a pas été créé pour lui seul ; il a mission

Vu lieu i à l'égard du prochain. (1) Nul peuple ne reste isolé, et

lexpéfe s * * es besoins établissent des relations, il a toujours à

rèsM" recevo ^ r ou à donner, dans l'universel échange fait

,.,.. entre les races qui couvrent la terre.

,.,. . Mais la destinée de tous les hommes ici-bas, n'est

sa wfr '

pas la même. Glorieuse et publique pour les uns, elle est pour les autres modeste et cachée.

« Chaque peuple à son tour, a brillé sur la terre, » (2) mais à des degrés inégaux. Chacun a porté sorr tribut à la richesse générale de l'humanité. Quelques peuples seulement ont reçu des dons supérieurs, y ont largement puisé pour eux-mêmes, et après en avoir répandu autour d'eux les bienfaits, en ont formé le patrimoine des générations futures.

L'Asie est le centre de la première culture intellectuelle, d'où devait sortir, comme un fruit de sa fleur, la civilisation universelle.

L'Egypte s'empara des progrès accomplis, y ajouta les siens, et les transmit à la Grèce, après leur avoir imprimé un caractère particulier de grandeur et de sagesse.

(1) Manâavit unicuique de prowimo sud. (Ecclésiastique, xvii. i2) (% é Voltaire. Mahomet.

Les Grecs étendirent cet héritage, le perfectionnèrent, y joignirent toutes les richesses d'une admirable organisation, et semblables à des coureurs, ils communiquèrent au monde entier cette flamme de la vie sociale. (1)

Rome s'en rendit maîtresse et en vécut. Elle réunit tout ce que nous trouvons épars chez les autres peuples. Elle fit sa sagesse et sa grandeur de la sagesse et de la grandeur d'autrui. Tous les peuples semblent diriger leur cours vers elle, comme des fleuves vers la mer, et elle devient le réservoir commun de tous les éléments civilisateurs.

Son héritage fut dispersé. Mais une nation en recueillit la part la plus belle et la plus précieuse. Cette part, elle ne Ta pas gardée en égoïste. Elle en a fait le patrimoine de l'humanité, après y avoir ajouté ce que donnent la foi, le génie, le dévouement, l'initiative et la persévérance.

Cette destinée glorieuse n'annule pas plus les résultats obtenus par les autres peuples , que dans l'antiquité , la domination intellectuelle d'Athènes et la puissance matérielle de Rome, n'ont supprimé les noms de Tyr, de Memphis, de Syracuse et de Carthage.

Il y a des inégalités nécessaires entre les hommes, les familles et les peuples. Ces inégalités sont la condition de l'harmonie privée, sociale et universelle. Elles tiennent au génie particulier des populations et aux conditions dans lesquelles elles vivenî. Par con-

(1) Et quasi cursoresy vitaï lampada tradunt. Lucret. De naU rer. lib. ii, v. 79.

séquent, quelles que soient la facilité et la rapidité des communications , quelque puissants que soient les efforts de génies privilégiés, il n'y aura jamais un niveau parfait de civilisation et d'influence.

Dieu distribue, comme il lui plait, les dons du génie et les qualités naturelles qui, fécondées par la réflexion, le travail et la volonté, constituent les hommes supérieurs. Nul n'a le droit de s'en plaindre, parce que chacun a reçu ce qui était nécessaire à ses destinées. Ce qui suffirait d'ailleurs à consoler, c'est qu'il ne sera demandé à chacun, qu'en raison de ce qui lui aura été donné, et que les plus petits ne sont pas toujours les plus mal partagés.

Il en est ainsi des peuples : les dons qu'ils ont reçus, sont la mesure de leur responsabilité; et pourvu qu'ils remplissent leurs devoirs, répondent à leur vocation, et rendent plus facile à chacun la fidélité à la loi de son être, que leur importe d'occuper dans le monde, une place privilégiée ? « Heureux, a-t-on dit , les peuples dont l'histoire est ennuyeuse à lire! » Ils ont eu peu de guerres, ils sont passés par un petit nombre d'alternatives, ils n'ont pas dominé leurs voisins, ils n'ont pas porté au loin leur influence , mais ils ont été tranquilles, et leur obscurité a produit et protégé leur bonheur. C'est une compensation pour la gloire qu'ils n*ont pas obtenue.

La France est, sous tous les rapports, la plus favorisée des nations de l'Europe. La domination territoriale de la Grèce a été excessivement restreinte, et si son génie, par Alexandre, a soumis l'Asie, cet empire

a été éphémère. Son influence littéraire et artistique

a été plus durable. Mais la Grèce , ensemble de petiteâ républiques profondément divisées, a été absorbée dans la conquête romaine. (1)

La gloire littéraire chrétienne a pu lui faire illusion un moment. Cependant le Bas-Empire, de 395 à 1453, n'a pas ravivé le passé, et le nom qu'il a reçu, résume son histoire.

Rome a soumis le monde : son agrandissement successif et ininterrompu jusqu'à l'empire, (2) offre le plus saisissant spectacle, et montre ce que peut une politique qui ne s'est jamais démentie. Mais la décadence est rapide, et le territoire est encore intact, que la mort sem- •ble inévitable et prochaine. L'empire est à l'audacieux, qui saura le prendre, ou au riche, qui osera l'acheter à l'insatiable cupidité des soldats, tout prêts à le revendre, pour ce qu'il vaut.

Rome païenne succombe après une durée de 1229 ans.

(3) Ses destinées changent, et elle règne encore. Mais son empire a un caractère qu'elle ne perdra pas.

Quidquid non posside t ar mis,

Relligione tenet,

a dit d'elle un poète , (4) au commencement du V e siècle. C'est une domination nouvelle qui ne peut entrer en comparaison avec aucune autre.

Au moment où l'empire romain tomba sous les coups d'un roi barbare, une puissance nouvelle se formait dans cette Gaule , la province de prédilection de Rome, la

(ly 146 av. J.- CL

(2) De 753 à 31 av. J.-C.

(3) Jusqu'en 476, ap. J.-C.

(4) S'-Prosper. De ingratis, i. 4l

seconde Italie, et le sceptre qui s'échappait des mains af- 1 faiblies des vainqueurs du monde, était relevé par un peuple jeune et vigoureux, avide d'avenir, qui prenait à son compte la culture antique, pour en faire la civilisation chrétienne.

Quelle nation en Europe , réunit au même degré que la France, les conditions physiques et morales qui établissent et maintiennent la supériorité ? Chaque race a ses éléments de grandeur. Chaque peuple se distingue par des qualités, et la nature a semé, de toutes parts, ses bienfaits* Chacun a dans son passé des pages glorieuses pour lui, et des services éclatants pour l'humanité. Mais qui oserait se comparer à la France ? A un moment précis de son histoire, d'autres ont pu avoir sur elle, une supériorité passagère, une influence politique et sociale plus étendue, une illustration littéraire plus éclatante, une organisation intérieure plus régulière. Mais que l'on réunisse les temps, et que l'on fasse pour parler le langage actuel, une moyenne; que l'on examine la situation géographique , la population, le caractère, la langue, les lettres, les sciences, les arts et le commerce, la foi religieuse et politique, le sentiment qui attache au passé et la conviction de sa supériorité, son renom militaire, ses grands hommes, sa durée, enfin l'opinion de tous les autres peuples; qu'on en déduise les conséquences, et qu'on en tire une conclusion. (1) Notre situation géographique réunit tous les avantages

fi) Les Papéâ depuis Anâstase n jusqu'à nos joitfs, ont proclamé la suprématie de la France et sa mission militaire et civiJisatrice. On peut citer: Etienne II, Etienne lit, Alexandre 111, Innocent IV, Grégoire IX, Pië II, Paul V.

que se partagent les autres peuples. Strabon l'avait remarqué, et son témoignage non suspect, puisque c'est celui d'un étranger, qui n'a pu voir la Gaule (1) que

vaincue et soumise, doit avoir une autorité que tout d'ailleurs a justifiée. La France semble être, en effet, l'a^ vant-garde de l'Europe. Privilégiée par son climat, elle est à la fois puissance territoriale et puissance maritime, Ses richesses naturelles, n'ont jamais endormi son activité ,• et plus elle a reçu , plus elle semble vouloir se montrer digne de ses dons , par l'usage qu'elle en fctft

Sur cette terre fertile , admirablement coupée par se^ -fleuves et ses montagnes, a toujours été répandue une population vigoureuse, pleine d'élan, d'énergie et d'activité. Elle s'était réunie sur les côtes où le commerce entretenait sa richesse, le long des fleuves où l'industrie la développait , dans de fécondes plaines où l'agriculture suffisait abondamment à ses besoins. Les guerres constantes qui, depuis la conquête, avaient moissonné sa jeunesse, celles qui, pendant 300 ans, marquèrent le développement de la féodalité, les . troubles qui , dans une période de cinq siècles ont signalé la lutte engagée contre elle par la royauté, ne l'ont ni épuisée ni amoindrie. Le progrès a été constant jusqu'au XVIII e siècle.

La population était alors plus considérable que celle de chacun des autres Etats de l'Europe. La crainte que nous inspire, aujourd'hui, pour l'avenir, notre infériorité sous ce rapport, révèle la grandeur du passé. La densité de la population étant une preuve de la fertilité du sol, et de la prospérité générale d'un pays , il en résulte que

(1) II était né à Amasée, en Cappadoce, vers 50 av. J.-C.

le pays le plus peuplé est à la fois le plus riche, le plus solidement organisé et le plus moral.

H y a dans le caractère français, un entraînement chevaleresque, une générosité expansive une force d'initiative que rien n'égale, En nous voyant à l'œuvre, comment n'oublierait-on pas la légèreté et l'inconstance que Ton nous a si longtemps reprochées ?

Le Français semble l'ami de tout le monde. Il est Gonflant, et son expansion commande un égal abancLon. fl plaît jusque dans ses fautes, et sait rendre tout aimçdrie, même le vice. Du reste, il est le premier à en souffrir et à S'en consoler. Personne ne se laisse abattre, personne ne se relève plus promptement que lui. Il a la grâce et la vitalité de l'enfance, et les leçons de son histoire, ces ré*volutions si fertiles en catastrophes , qui auraient corrigé les plus endurcis, laissent à peine un souvenir dans cette imagination qui s'ouvre , imprévoyante, avide , sans mesure, comme sans crainte, aux plus séduisantes promesses.

Le Français, comme ces matelots qui ont survécu à d$ nombreux naufrages, et à qui la mer avec son inconstance est familière, semble dire ; Je m'y connais et je ne m'en effraie pas.

Il résulte de ces qualités et même de ces défauts, un désir ardent, insatiable, d'initiative et de propagande. La nouveauté nous plaît. Nous l'avons toujours cherchée. Seulement, comme la Rome antique, la France était autrefois « un vaisseau tenu par deux ancres, dans la tempête : la religion et les mœurs. » (1) Elle n'avait rien à craindre de l'esprit aventureux de ses enfants. Les nou-

(1) Montesquieu. Esprit des Jow, liv. vu, c. 13.

veautôs si séduisantes et si dangereuses , ne portaient au-* cune atteinte à rien d'essentiel, et l'initiative, quelque hardie qu'elle fût, pouvait entraîner à des imprudences; elle ne créait que des dangers passagers, qui ne touchaient pas à la vie sociale,

L'esprit d'initiative est un signe de force : l'esprit de propagande une preuve de générosité. L'aspiration vers l'inconnu, ce désir insatiable de découvertes, cette ardeur qui porte plus haut ou plus loin, et qui, souvent, jette au delà du but, cette ambition de ne se laisser jamais dépasser en vertus, en gloire, en aotivite, hélas! aussi, en triste célébrité, cet élan que la foi donne et que l'égoïsme ne détourne pas, aucun peuple ne les a possédés et ne les possède comme nous.

Que ne devons-nous pas à ces qualités et même et ces défauts? Partout le Français est connu. Ses modes envahissent le monde, son esprit le soumet. Il répand le bien et le mal, le vrai et le faux, avec une égale insouciance ou un pareil enthousiasme. Instrument de

progrès et de décadence , il pourrait s'appliquer ce mot terrible et consolant qui n'a pas été dit pour un homme ni pour un peuple : « Positus est hic in ruinam et resurrectionem multorum in Israël » (1) Il ne saurait en effet, ni se perdre ni se sauver tout seul. Que de fois nous l'avons vu!

Notre langue a des qualités qui assurent sa domination, a Sa puissance, j'ai presque dit sa monarchie., est visible. (2) Pendant que d'autres se prêtent à l'équivoque, et se complaisent dans une certaine obscurité,

(1) S'-Luc. ch. 2, v. 34.

(2) De Maistre. Considérations sur la France^ ch. 2t

ïa langue Française a besoin de clarté, et Ton a pu dire avec raison : « tout ce qui n'est pas clair n'est pas français, » (1) Elle sortait à peine de son berceau, et ses langes l'embarrassaient encore, qu'un grand poète étranger vantait « sa flexibilité, sa vive allure et son facile agrément. » (2) En 1275, Brunetto Latini traduisait en français une chronique de son pays, parce que, disait-il, la langue française « court parmy le monde et est plus délectable à ouyr et à lire que nulle aultre. » (3) Aussi un homme qui s'est admirablement servi, pour sa gloire et pour sa honte, pour notre honneur et notre démoralisation, de cet instrument dont il connaissait toutes les ressources, a-t-il pu dire : « La langue française est de toutes les langues celle qui exprime avec le plus de facilité, de netteté et de délicatesse, tous les objets de la conversation dçs honnêtes gens; et par là, elle contribue, dans toute l'Europe, à un des plus grands agréments de la vie. » (4)

De nulle autre langue on n'a pu dire avec plus de vérité ce qu'Origène appliquait à la parole en général : « qu'elle est la nourrice des âmes. » (5) Et c'est parce qu'il connaissait la domination de notre langue, que de Bonald a dit : « Un mauvais livre écrit en français est une déclaration de guerre à toute l'Europe. » (6)

La domination d'une langue est une preuve de l'influence de la nation qui la parle. Nulle langue n'a eu,

(1) Nisard. Histoire de la littérature française, préface,

(2) Dante.

(3) Trésor de toutes choses.

(4) Voltaire. Siècle de Louis XIV : Les lettres,

(5) Commentaires sur S'-Malhieu. 85,

(6) Pensées, i.

dans le monde, la royauté de la langue française; nulle n'a enfanté de plus nombreux et de plus parfaits chefs-d'œuvre.

Si l'esprit domine la matière , toute nation qui pourra

présenter à l'histoire des titres importants et nombreux , que le génie a marqués de son empreinte , aura droit à cette gloire qui ne prescrit pas, et à cette influence que la décadence elle-même est impuissante à effacer.

C'est le propre, en effet, des œuvres littéraires et artistiques, des découvertes scientifiques et utiles, de rester le patrimoine inaliénable de la nation dans laquelle elles se sont produites, ou de garder son souvenir contre l'oubli.

Par le nombre et l'importance de ses productions intellectuelles de toute sorte, la France a montré, dans ses créations, une fécondité inépuisable, et, dans ses imitations, un art si achevé, que l'on ne distingue pas la copie de l'original,

Pourquoi rappeler la foi religieuse de la France , de cette France toute pétrie de dtholicisme , comme disait un des écrivains de la Ligue! Voilà le fondement solide de sa grandeur, l'inspiration de ses œuvres et de ses actes, la garantie de ses espérances, (1)

Tout ce qui repose sur la vérité religieuse est fécond et durable, La France a reconnu et proclamé cette vérité. Elle a été son héraut dans le monde, elle a su être son martyr. Le titre de fille aînée de l'Eglise a été pour elle la plus glorieuse des récompenses, comme

(1) « Il est nécessaire à la société qu'il y ait quelque chose de fixe; et c'est cette religion qui esiçe quelque cliose de fixe, Montesquieu. Esprit, liv, xxyi, ch. %

•la plus sûre des protections, et si Plutaïque a eu raîàon d'appeler Fâme (1) « l'outil de Dieu » ne peut-on pas en dire autant de la France, et cet « outil » n'a-t-il pas fait de grandes et magnifiques œuvres?

Après Dieu et l'Eglise, le Français aimait son roi et son pays. Si « l'existence des Etats est l'œuvre de la sagesse divine , si c'est elle qui fait que toutes choses se sont pas livrées à un aveugle hasard , » (2) -il 'faut reconnaître que cette œuvre toute divine a un instrument humain. Cet instrument c'est le roi , que la France a toujours confondu , dans son amour et son dévouement, avec le pays. Le roi n'est rien que par son accord avec ses syjets, comme dans le corps, la tête n'est rien que par son union avec les membres. Il gouverne pour le plus grand bien de tous , et comme il est bon qu'il y ait un roi , (3) non pak pour lui-même, ce qui serait odieux, mais pour les autres, comme l'exige l'intérêt général, il est juste

qu'il rende en bienfaits ce qu'il reçoit en pouvoir. (4) Le sentiment patriotique français se montre tard. Chacun reste longtemps enfermé dans sa province et dans sa ville ; mais lorsque l'unité est faite, comme on est jaloux de sa grande patrie ! Comme on la veut honorée et puissante ! Comme on est heureux dé travailler pour sa gloire, de se dévouer pour son salut !

(1) Banquet des Sept Sages,

(2; S'-Jean-Chrysostome dans son explication du texte : non est enim potestas,

(3) Homère. Hiade n. 204.

(>\) Le roi a reçu son royaume de Dieu « non comme une chose dont il peut faire tout ce qu'il lui plait, mais pour le gouverner en père, et pour le transmettre connme un dépôt précieux à sa postérité. fFÉNELON , Mémoire sur la situation déplorable de la France , çn 1710. Ed. Lefèvre, m., p. 421.)

. Nulle nation ne peut nous être comparée sous ce rapport, parce que, chez aucune , l'imagination n'est plus ardente , le cœur plus généreux , l'ambition plus désintéressée, et , ajoutons-le avec orgueil, la patrie plus belle,

Cette patrie , on Ta aimée , on Ta enrichie ; on l'a exaltée , on Ta défendue. Parler de son passé , c'est rappeler des triomphes et des prodiges. C'est glorifier les actes qui honorent le plus l'humanité. Quel français n'est pas prêt à vivre et à mourir pour cette mère commune, d'autant plus chère qu'elle a plus d'enfants, d'autant plus respectée que les siècles lu font une plus riche couronne, d'autant plus digne de dévoument qu'elle a subi , à diverses époques, d'incomparables malheur. L'antiquité exaltait avec raison des sacrifices généreux à la patrie. Mais que de trésors d'abnégation n'avons-nous pas toujours offerts , en tribut d'amour , à la nôtre ! Elle a eu ses angoisses et ses abaissements , elle a connu des jours de détresse et de deuil. Qui pourra compter ce que ses enfants ont fait alors pour elle? Comme ils lui ont donné généreusement leur travail , leur repos , leurs biens, leur sang, leur vie!

La gloire militaire lui a fait une auréole incomparable. L'Orient appelait Frank tout ce qui était brave et loyal. La bravoure est un attribut de notre race. Les siècles ne lui ont rien enlevé de la vigueur des premiers temps, et dans chacun, nous trouvons à profusion, des dates dont rien ne ternira l'éclat. Ses héroïques soldats et ses grands capitaines se comptent par milliers, et si la fortune l'a souvent trahie,

elle s'en est consolée par le souvenir et par l'espérance.

Un homme supérieur, c'est l'incarnation de la nation ; combien elle doit être grande , cette nation qui , dans tous les genres , a produit tant de talents et de. génies ! Quel cortège magnifique lui font , à travers les siècles, les rois, les prêtres, les capitaines, les magistrats, les administrateurs, les poètes, les philosophes , les historiens , les artistes , et par-dessus tout les hommes modestes et utiles ! Il serait aussi long de les nommer, que difficile de leur assigner une place dans l'estime et dans l'admiration. L'esprit et le cœur s'exaltent dans cette contemplation , et ils s'écrieraient volontiers , comme le héros espagnol , mais en provoquant d'autres adversaires;

Paraissez, Navarrais, Maures et Castillans! (1) Et quel est le peuple qui , d'avance, ne s'avouerait vaincu?

La grandeur des choses humaines se mesure par la durée. De 481 à 1789 , pendant treize siècles , la France a marché à ses destinées, et nulle époque, même la plus obscure , n'est inutile à son œuvre de progrès , au développement de la civilisation chrétienne, chez elle et dans le monde. De 987 à 1789 , une même dynastie a occupé le trône. Quelle nation en Europe plonge ses racines si avant dans le passé , quelle race royale peut compter , parmi de mauvais rois , un aussi grand nombre d'illustres souverains?

Rien n'établit la supériorité d'un homme ou d'un peuple, comme le témoignage de ses rivaux, ou de ses

(1) Corneille , le Cid, acte v, scène 1.

adversaires. Chaque peuple de l'Europe , interrogé sur le rang à donner aux divers états, se met inévitablement en tête , — prétention bien excusable du patriotisme, — mais il place immédiatement après lui la France. (1) Il est facile d'en conclure que celui qui , dans l'opinion de tous , est le second , lorsque le premier rang est réservé par une fierté bien naturelle , ou une illusion excusable, a le droit de se proclamer supérieur à tous.

Nous ne touchons pas, môme par allusion, dans ce chapitre et dans tout ce qui précède , à notre état actuel. Nous ne mettons pas le pied sur un sol couvert d'une cendre trompeuse. (2) Il s'agit de la France antérieure à 1789, de cette France qui a cru, comme Homère, (3) que atout honneur vient de Dieu. »

Cette supériorité n'a pas été inutilement donnée à notre pays. Tout droit a pour contre-poids un devoir, et nul privilège ne doit rester stérile. Avec ces éléments qui constituent sa force , sa grandeur , et lui donnent le premier rang , la France a reçu de Dieu une mission qu'elle a comprise et remplie?

L'homme est né imparfait : il doit tendre à la perfection , (4) et , quoiqu'il ne soit pas donné à sa nature d'y atteindre, il est de son devoir d'y aspirer toujours:

Est quadam prodire tenus, si non datur ultra, (5)

(1) Cette observation est de J. de Maistre.

(2) ... incedis per ignés su^ositos cineri doloso. Horat od. n, 1. (3) Iliade, i. 168.

(§ Estole perfecli sicut et pater vester cœleslis perfectus est» (Math, v. 48J (5) Hqjuce. Epitres 1. 1, 33.

Le même devoir est imposé aux peuples. L'effort qu'ils font pour l'accomplir, engendre la civilisation. La civilisation est le degré de développement matériel, intellectuel et moral auquel est parvenu un peuple. Le mot est moderne, comme la chose, et l'Evangile seul a pu les inspirer. Les anciens n'avaient pas , h cet égard, une idée complète. Aussi, désignons-nous sous le nom plus restreint de culture , les résultats qu'ils avaient obtenus. Ils ne comprenaient pas la nécessité de cette harmonie qui nait de tous les efforts , et laisse à chaque élément le rang qui lui appartient, pour 'arriver sûrement à ce but qui rapproche l'homme de Dieu.

S'emparer de la nature, et la faire servir à tous les usages de l'homme, de manière à augmenter son bien-être , c'est assurément un beau résultat ; mais est-ce assez? Ne faut -il pas que le progrès intellect tuel soit réalisé dans les mêmes proportions , de manière à ne pas laisser à la matière la supériorité sur l'esprit 1

Cette double conquête, quoique précieuse et impor* tante, serait encore incomplète, si le progrès moral ne s'y joignait pour l'élever et la vivifier.

Tout peuple doit donc travailler à cette œtivrô, S'attacher exclusivement à l'un des trois termes } se borner à deux, serait une faute. Mais développer harmoniquement ce qui sert au corps, les facultés intellectuelles, créatrices dans les lettres et dans les arts, le raison qui conçoit et qui juge, les principes et les sentiments qui révèlent le vrai et font pratiquer le bien , c'est remplir la mission donnée â toute société.

Il faut , pour cette œuvre si grande et si difficile , des secours et des guides. Le progrès matériel se transmet. Ce qui a été obtenu par un siècle , sert de point de départ à un autre, pour aller plus loin; et à moins d'une catastrophe qui anéantirait les nations , il est permis d'affirmer que tout ce qui sert à la vie commune , toutes les découvertes scientifiques , appartiennent pour toujours à l'humanité.

Il en est de môme des œuvres produites par leâ facultés intellectuelles autres que l'imagination. Le progrès est nécessaire, et un résultat acquis en engendre Un autre.

Au point de vue moral, nous avons la vérité religieuse inscrite dans l'Evangile , enseignée par l'Eglise, La vérité ne progresse pas. Elle est immuable. Mais elle reçoit des applications nouvelles ; elle présente des aspects auparavant inconnus, elle se prête à tous les besoins et offre un remède à tous les maux de l'individu ou de la société. Elle a sa vertu en ellemême; mais comme il faut que l'élément humain s'y mêle, puisque la société créée divinement, doit s'administrer par ceux qui la composent, il faut que la vérité trouve des appuis, des auxilaires et des propagateurs. Cette grande loi de la solidarité humaine , trop souvent oubliée ou dénaturée, est le lien de la société et l'explication rationnelle, quoique étonnante au premier abord, de la diversité des missions données aux peuples.

Ce rôle initiateur au point de vue matériel, Intellectuel et moral, est dévolu à la nation française. Elle Semble avoir été jetée en avant, pour marcher à la

découverte. Elle a reçu l'activité qui multiplie les forces; elle ouvre libéralement ses trésors à tous, connus et inconnus , amis et ennemis. Elle a l'ardeur qui fait trouver/ et la patience qui perfectionne. Elle possède enfin , à un degré supérieur , cette puissance de sociabilité, condition indispensable de toute influence sérieuse et durable, parce qu'elle relie entre eux les hommes, et ce besoin insatiable de propagande , qui répand , pour le plus grand bien de tous , ses heureuses découvertes , et en fait le patrimoine de tous les peuples.

La revue rapide que nous avons faite de nos éléments sociaux , permet de comprendre en quoi consiste , jusqu'où va , et fait pressentir combien doit durer notre puissance vitale comme nation. Quoi qu'il fasse , l'homme est immortel. Quelles que soient nos fautes et les abaissements qui en sont la conséquence , notre patrie vivra plus que les nations dont elle a recueilli l'héritage matériel, intellectuel et moral. Dieu ne rejette jamais entièrement ceux à qui il a donné une mission si générale et si grande: il leur fournit

toujours le moyen de se relever de leurs chutes et dd poursuivre leurs destinées. Il suffit à ces nations qu'elles ne se dérobent pas à ce que la Providence attend d'elles.

Pour garder et reconquérir la première place en Europe, la France n'a qu'à regarder derrière elle. Ce qu'elle a été et ce qu'elle a fait, est la garantie de ce qu'elle peut être et faire.

Il ne s'agit pas de ressusciter le passé. Ce pouvoir n'est pas donné à l'homme , et , lui fut-il donné , il ne

devrait pas s* en servir ; mais il faut s'appuyer' sur ce qui a la consécration du temps , en conservant ce qui est vrai, en corrigeant, en rajeunissant ce qui a vieilli , en marchant vers un .état plus parfait. Ce service que le passé doit rendre au présent, le grand démolisseur de notre temps Ta signalé, quand il a dit : * La nation française ne me semble pouvdir renaître que de ses fragments. » (1) Nous qui avons plus de foi, et qui sommes plus juste envers notre pays, nous disons avec une sereine confiance que, pour être maîtresse de l'univers , par la plus pacifique et la plus durable des conquêtes , il suffit à la France de redevenir elle-même par la foi, de retremper son présent dans un passé traditionnel , de s'y appuyer , pour aller plus loin, et de marcher avec une confiance religieuse et patriotique vers l'avenir.

Montesquieu a écrit en tête de son immortel ouvrage? « Si je pouvais faire en sorte que tout le monde eût de nouvelles raisons pour aimer ses devoirs, son prince , sa patrie , ses lois , qu'on pût mieux sentir son bonheur dans chaque pays , dans chaque gouvernement, dans chaque poste où Ton se trouve, je me croirais le plus heureux des mortels* » (2)

(1) PnoiîDrtoN, correspondance, 1839.

(2) Préface de VEsprit des lois.

Nous venons d'étudier les éléments de la constitution de notre pays, dans les temps qui ont précédé la Révolution. Nous avons ainsi pénétré , dans une certaine mesure > jusqu'à des principes qui , sous la mobilité constante des formes , gardent l'immutabilité sereine et conservatrice de la vérité. Nous avons écrit sous l'inspiration d'une patriotique affection que nous avons toujours essayé de soumettre à la raison. Nous serions heureux d'avoir montré que le dévouement commandé par un passé si glorieux dans ses épreuves

même, est dans notre cœur : nous serions plus heureux

encore, s'il nous était donné de le faire naître ou de le raviver chez ceux qui voudront bien nous lire.

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