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LES PRINCIPES

Une constitution politique est l'ensemble des principes, des lois et des institutions qui règlent les conditions du pouvoir souverain et ses relations avec les sujets.

Il y a, dans toute constitution, deux parties : Tune immuable, qui touche à l'essence même de toute société, l'autre variable, suivant le climat, la situation géographique, l'esprit, le caractère, les mœurs, les besoins.

Il n'y a pas de forme gouvernementale absolument supérieure à une autre. La meilleure est celle qui concilie, dans la plus large proportion, le rôle prépondérant de l'autorité avec un sage exercice de la liberté, et rend ainsi à la fois, par des garanties mutuelles, un roi plus capable de bien, un peuple meilleur et plus heureux.

Un peuple ne crée pas, de dessein arrêté, la forme de gouvernement qui lui convient; il ne la reçoit pas d'un homme, quelque grand qu'il soit par le génie ou la puissance. Il la doit au temps qui, seul, peut faire?

tifie à mesure que le territoire s'étend. Elle sait qu'il est fait pour son peuple, et non son peuple pour lui. Elle s'incline, mais à la condition que. les droits légitimes ne subiront aucune atteinte. Elle sait que celuilà est fort, dont des lois ou des usages limitent le pouvoir.

Elle croit que le pouvoir absolu donne le vertige ; et lorsqu'il s'établit sur les ruines des libertés communales et provinciales , lorsqu'il nivelle tout autour de lui , violentant ou supprimant la tradition , elle peut être enivrée par la gloire ou séduite par la prospérité , mais elle se sent mal à Taise , dans le présent; elle voit les conséquences d'un état que le tempérament de la nation ne peut supporter, et s'agite pour retrouver ce qu'elle a perdu. (1)

La liberté est ancienne en France. Elle a des caractères divers suivant les temps ; elle est le don le plus précieux que Dieu ait fait à l'homme , l'instrument de sa grandeur et la condition de son mérite. Elle est le patrimoine le plus cher d'un peuple , la garantie de sa sécurité et de ses progrès.

C'est une suprême injustice de blâmer le pouvoir, qui n'a pas permis à une époque, ce qu'il a toléré dans une autre. La liberté est absolue chez l'homme parce qu'il peut dire à Dieu , en prenant toute la responsabilité de sa parole et de son acte.' « Je n'obéirai pas. » Si l'ordre moral est un moment troublé, par

(1) a Les rois ayant donné des bases trop étroites à la liberté de leurs sujets , et ayant porté leur autorité jusqu'à la tyrannie, ont ruiné par là l'union et la communauté d'idées qui doit régner entre tous les membres de Pétat. » Platon. Lois liv. ni. Ce que Platon disait des Perses, ne s'applique-t-ii pas à tous?

cette révolte individuelle , il sera rétabli , par le châtiment ou le. repentir , car « après être juste le second bien est de le devenir et de subir la punition que Ton a méritée , » (1) et si cette punition n'est pas volontairement acceptée par nous, « nous serons bannis éternellement autant que justement de la cité sainte qui nous était destinée dans notre origine. » (2)

Il ne peut en être ainsi dans la société. Le citoyen a le droit de faire tout ce qui est permis par la loi, et ne porte aucune atteinte à l'intérêt particulier et général. Ce n'est pas un caprice qui permet ou défend. Pour certaines choses, c'est la loi religieuse, s'appliquant , par une naturelle extension , à la société ; pour celles-ci, c'est la loi constitutionnelle acceptant ou repoussant la participation de quelques-uns ou de tous au pouvoir; pour celles-là, c'est l'intérêt du moment, interprêté par ceux qui gouvernent, établissant ou retirant l'exercice de la liberté*

La part de l'autorité et de la liberté ne peut être déterminée théoriquement: ce sont les mœurs plutôt que les lois qui la fixent. Il y a des corps intermédiaires qui empêchent ou amortissent les chocs , et si la loi est une toile d'araignée à travers laquelle passent les puissants , il importe qu'il trouvent avant , des obstacles , ou après , des jugés.

La meilleure loi constitutionnelle est donc celle qui ne crée pas des droits et des devoirs nouveaux , mais constate leur existence ancienne. Dans l'E-

(î) Platok. Gorgias, fin.

(2) Bossuet. Elévations sur les mystères, vt° &em. 2 e él.

glise catholique, les dogmes n'ont été définis par les conciles qu'après la négation des sectaires. (1) Ils reposent toujours , indépendamment des preuves rationnelles, sur la révélation ou la tradition : quod semper, quod ubique , quod ab omnibus : (2) règle générale, qui selon de Maistre , doit être exprimée ainsi : « Toute croyance constamment universelle est vraie. » (3) Telle était la vieille constitution non écrite de la France.

Les droits des rois étaient contenus par ceux des trois ordres qui composaient la nation : le clergé , la noblesse, le tiers.

Le clergé avait une organisation , une hiérarchie réglées. Il s'administrait lui-même , dans une dépendance qui le rattachait au Pape et au Roi, en lui laissant cette liberté que l'Eglise a toujours réclamée comme le premier des biens. Il a traversé ainsi les

siècles , ferme dans la doctrine , progressif dans la discipline , soumis dans sa conduite à ces alternatives qui font succéder la faiblesse à la force et la vertu au vice , mais toujours interprête de l'évangile , toujours gardien de la tradition. Il a sa part dans tout ce qui concourt à la grandeur de l'Etat dans l'administra tion publique , les lettres , les sciences , l'instruction de la jeunesse , la moralisation de tous , les obstacles aux abus du pouvoir des grands, la défense des faibles, la pondération universelle des droits par les devoirs.

(1) C'est ce qui a fait dire à de Maistre: « Les véritables auteurs du Concile de Trente furent les deux grands innovateurs du xvisiècle. » Principe générateur p. 22.

(2) Richard de S 1 - Victor.

(3) Principe générateur, p. 42

La féodalité a été la condition essentielle de la constitution des sociétés modernes, et, en particulier de la France. On a eu raison de nos jours de considérer le régime féodal d'une manière calme et impartiale, comme, une révolution nécessaire, comme un lien naturel de défense entre les seigneurs et les paysans voisins , lien qui avait pour origine le don et la reconnaissance, le serment et la fidélité, et pour effet la sécurité de tous. (1)

Il a organisé la conquête , tempéré la royauté, équilibré par la communauté des droits, et même par leur antagonisme, l'état social ; adouci les mœurs, préparé ou accompli les agrandissements de territoire, et donné à la France ce renom de bravoure que nous avons porté dans le monde entier, et sous lequel tous les peuples de l'Europe se sont tour à tour inclinés.

Ce pouvoir , trop voisin de la royauté , dangereux pour elle , devait lui porter ombrage. Elle le cpjflbattU directement, aida ses ennemis et finit par le réduire. Le pouvoir enlevé, quelques privilèges restèrent. Lp. vertu diminuée des uns, le respect amoindri cjes autres, les rendirent intolérables, et comme J^piniAn a une puissance irrésistible , on supporta plus impatiemment ce qu'on croyait humiliant ou pnéreiax*, que ce qui Tétait véritablement.

Un peuple est l'ensemble harmonisé 4e di^f&^nts P r " dres, un corps [avec ses membres. Les Jonctions §oflt diverses, l'utilité est la même, çn ce .$ens ; que çhjBwju,e partie occupe sa place et remplit son. rôle*

([) Augustin Thierry, Lettres sur VHisl&ire de Fraim. xut.

Le Tiers avait été le dernier pouvoir appelé dans les conseils de la France, lorsque les communes furent constituées. Il siégeait aux assemblées provinciales, avant d'entrer aux Etats-Généraux. Fortement organisé dans ces petites républiques qui couvraient notre sol, il repoussa ce qui pouvait amoindrir et aida ce qui devait étendre son action. Ainsi, en garde contre la royauté, il avait limité les privilèges de la féodalité. Il resta longtemps indépendant. La politique de la royauté l'attaqua et finit par le soumettre.

Les Etats-Généraux furent pendant près de trois siècles un obstacle à l'excès du pouvoir royal. Aux premiers jours de la France, il y avait des assemblées modératrices que les rois consultaient : lorsque le sol fut assuré par la conquête, il fallut organiser. Les Franks -chrétiens demandent à l'Eglise ses inspirations, et les conciles réunis par les évêques font des règlements qui, indépendamment des questions religieuses, touchent à tout : aux rapports entre le souverain d'un côté et le clergé, lesleudes et les populations de l'autre, à la guerre, à la paix, à la

justice.

Le principe du droit s'y substitue peu à peu à la force. L'autorité royale , incarnée dans une famille , revêt un plus haut caractère, et on lui reconnaît une origine divine. Le sacre de Reims en est le signe, mais les cérémonies symboliques et le serment indiquent à celui que l'on environne d'un si grand respect, que le devoir est à côté du droit, et que l'exercice de l'un n'est légitime que grâce à la sage limitation imposée par l'autre.

C'était plutôt un frein moral , qu'un frein politique. Les assemblées exercent des droits, mais elles ce sont pas

toujours composées des mêmes éléments , ni animées du même esprit ; surtout leur autorité n'est pas établie d'une manière certaine. Le clergé et la noblesse les composent, mais dans des proportions variables, et pour avoir de véritables assemblées politiques, il faut attendre l'entière constitution du troisième ordre, de celui qui, s'élevant peu à peu, mais redoutable parce qu'il est le nombre , voudra mettre la main dans les affaires de l'Etat, et conquérir, ou faire reconnaître au point de vue social et politique , les droits qu'il exercera dans l'administration de la commune.

Les institutions représentatives dont nous retrouvons des traces aux premiers jours de notre histoire , n'existent d'une manière permanente, qu'après l'avènement de la 3 e race , c'est-à-dire au moment où la France a son nom, et où la dynastie nouvelle commence ce grand et difficile travail vers l'unité, qui s'est continué au milieu des luttes, et n'a pas été interrompu par les plus épouvantables catastrophes. Elles s'appellent Cour des Pairs, Assemblées de notables, Etats-Généraux, Parlement. Elles se ressemblent toutes par un côté : l'esprit d'opposition au pouvoir. L'opposition est un bien; elle est utile, afin que l'homme ne s'enivre pas de son propre pouvoir, et que l'exercice du droit ne. lui fasse pas oublier l'impérieuse domination du devoir. Elle est nécessaire, afin que l'équilibre ne soit pas rompu , et que chacun ait ses garanties. Mais il faut qu'elle soit sage , afin de ne pas violenter la justice, en substituant une tyrannie à une autre*

On a dit que tout pouvoir tombe du côté où il penche. L'histoire des institutions représentatives montre l'exa-

gération d'une même pensée. C'est là ce qui trop souvent a compromis les intérêts de la France. Ainsi s'établit à la place du droit et de la justice, la domination de celui qui gouverne, ou de ceux qui, avec la prétention de s'opposer à un abus de l'autorité, la violent et la détruiraient, s'il était au pouvoir de l'homme de tirer toutes les conséquences des principes qu'il pose, ou auxquels il se soumet.

Le bien de l'Etat est un prétexte ou une raison dont le roi et les représentants de la nation se couvrent avec un égal empressement. Au fond , il y a toujours d'autres motifs.

Le roi a une haute idée de son pouvoir. Responsable devant Dieu du dépôt qui lui a été confié, il veut avoir une liberté assez grande pour que cette responsabilité soit effective. L'excès de ce principe et des applications toujours intéressées , préparent les voies au despotisme.

La représentation nationale croit rester fidèle à son devoir en s'opposant aux excès de la volonté royale. Elle craint le pouvoir absolu , elle veut le limiter , et, par une inconséquence qui semble étrange, et n'est que trop commune dans la vie politique , elle s'attribue ce qu'elle refuse au roi.

Il résulte ainsi d'un sentiment vrai et sincère, des deux côtés, un antagonisme contre lequel on se prémunirait, si on en soupçonnait les écarts. Mais la confiance que l'on a dans sa propre infaillibilité, fait que l'on s'engage sans hésiter dans la lutte, et les plus sages esprits les fcœûrs les plus droits, les volontés animées du sentiment patriotique le plus pur, oublient leurs devoirs et Compromettent leurs intérêts.

Il est facile de constater les abus du pouvoir des Etats-Généraux et des Parlements , mais pendant plusieurs siècles , ni les rois ni les membres de ces assemblées n'en paraissent préoccupés. Il y avait dans la nation française, quelque chose qui dominait à la fois l'arbitraire royal et la révolte parlementaire : c'est, un ensemble d'institutions embrassant tout , établissant entre les ordres une hiérarchie réglée, les subordonhant sans les assujettir, les rattachant sans les annihiler , entre lesquels les rapports étaient si nombreux et si bien coordonnés, que les chocs inévitables , partout où se meuvent les intérêts et les passions, se trouvaient amortis, où les droits et les devoirs se limitaient dans une mesure raisonnable, où la distance qui séparait le roi du sujet était remplie , ou plutôt ménagée par une multitude d'intermédiaires , grâce auxquels le pouvoir gardait toute son autorité et la soumission tout son mérite. Aussi Montesquieu a-t-il pu dire : (1) « Bientôt la liberté civile du peuple , les prérogatives de la noblesse et du clergé , la puissance des rois se trouvèrent dans un tel concert, que je ne crois pas qu'il y ait eu sur la terre , de gouvernement si bien tempéré que le fut celui de chaque partie de l'Europe , dans le temps qu'il y subsista. » S'il y avait unité au sommet, et si de là naissait la force politique, il y avait diversité à la base, et de là résultaient une multitude de points d'appui , et la garantie d'un accord durable. Pour tout rendre par une image sensible , on peut dire que le roi est un arbre vigou-

(1; Esprit des lois, Uv, xi. ch. 28.

reux , dont l'ombre tutélaire s'étend au loin ', et que les différentes parties du corps social sont autant de racines profondément engagées dans le sol, où elles trouvent un aliment qu'elles transmettent , et en échange duquel elles reçoivent cette activité incessante , cette vie féconde, qui viennent de l'air, de la chaleur et de la lumière.

Aussi les tempêtes peuvent éclater: l'arbre séculaire est ébranlé, des rameaux sont séparés du tronc, le* sol lui-même semble céder sous la violence de la pression ; mais les parties sont jointes si étroitement , que la vie ne cesse pas de circuler et que, la tempête passée, l'harmonie renaît d'elle-même, et la fécondité n'a rien perdu de sa force.

Voilà pourquoi , depuis Hugues -Capet jusqu'au XVIII e siècle, la France a suivi une marche progressive, survivant à toutes les catastrophes , sortant plus forte de toutes les épreuves, poursuivant son agrandissement malgré les obstacles, réparant, par son énergie vitale les atteintes portées à sa constitution née du temps , et d'autant plus inébranlable , qu'elle reposait sur des coutumes, des institutions, des groupes et des corps qu'animait le souffle national.

Montesquieu , qui vivait au moment où le vieil édifice était menacé de toute part, songeait certainement à la France , quand il* a dit : « Lorsque le gouvernement a une forme depuis longtemps établie, et que les choses se sont mises dans une certaine situation, il est toujours de la prudence de les y laisser, parce que les raisons souvent compliquées ou méconnues qui font qu'un intérêt subsiste , fait qu'il se maintien-

dra encore; mais quand on change le système total, on ne peut remédier qu'aux inconvénients qui se présentent dans la théorie, et on en laisse d'autres que la pratique seule peut faire découvrir. » (1)

l'excès du pouvoik

La situation changea. Les rois avaient vu les inconvénients de la multiplicité, plus que les avantages de la diversité. La poursuite de l'unité leur fit exagérer le principe qui portait le salut de la France. On avait contesté leur pouvoir, ils voulurent l'affirmer. On avait parlé de droits correspondants , ils en restreignirent l'exercice. Les assemblées s'étaient montrées hardies , ils leur imposèrent silence , en ne les réunissant plus. Divers corps s'étaient formés dans la grande hiérarchie nationale, ils leur enlevèrent successivement leurs privilèges , parce qu'ils en étaient devenus jaloux , ou les supprimèrent , parce qu'ils les craignaient.

Enfin la France se transformait. L'autorité royale avait grandi jusqu'à devenir seule maîtresse ; les garanties nationales furent diminuées ou détruites. Rien ne faisait plus obstacle à la royauté. La féodalité n'existait plus , et il ne restait à la noblesse que des

(1) Considérations, sur la grandeur et, la décadence des Romains, ch. xvii. p, 318.

droits honorifiques, ou des avantages financiers; le clergé, gràee au privilège que s'étaient arrogé tes rois de disposer de certains bénéfices, n'avait plus ni le rôle politique, ni l'influence sociale qui naissent de l'indépendance.

Le Tiers ne faisait plus entendre ses doléances et ses vœux , dans ces assemblées où la France était autrefois représentée, et son action ne s'exerçait que dans les Etats de province , ou dans les conseils des villes. Là , encore ses privilèges n'étaient . pas restés intacts.

Les villes , à leur tour , ou parce qu'elles avaient été le théâtre de révoltes , ou parce qu'on voulait honorer leur fidélité , reçurent du roi lés premiers magistrats qu'elles nommaient auparavant. Le roi choisit parmi les citoyens les plus estimés. Elles n'eurent qu'à se féliciter de cette attention, et par lassitude des divisions intérieures, dans l'espoir d'obtenir des faveurs de la royauté , dont la main était partout , et multipliait les satisfactions à l'intérêt , à l'ambition ou à la vanité, elles coururent au devant de cette servitude. Celles qui résistèrent d'abord à ces présents dangereux , s'efforcèrent bientôt de racheter , par l'empressement et l'étendue de leur soumission , quelques velléités d'indépendance.

Les changements sociaux ne se produisent pas avec la spontanéité des changements politiques. Ceux-ci tiennent à des formes ou à des personnes , les autres intéressent la constitution d'un peuple et vont jusqu'aux principes de son existence.

C'est seulement sous Louis XTII, et grâce à la pen-

sée persévérante et impitoyable de Richelieu , que les intermédiaires disparaissent dans la société française. On ne serait pourtant pas juste envers le grand Cardinal , si on lui attribuait la destruction de ce qui, contenait le pouvoir royal. Malgré sa conduite à l'égard de certaines villes qui avaient montré leur indépendance par la révolte, pendant les troubles intérieurs et les guerres religieuses , il ne fut pas Pennemi des franchises municipales. (1) Il trouvait dans les villes , maîtresses d'elles-mêmes , un appui contre la féodalité qu'il savait remuante, quoique domptée, et un secoure pour le pouvoir royal , qui ne devait rester ni désarmé , ni isolé à la tête de la nation.

Malheureusement , les troubles de la minorité de Louis XIV jetèrent dans Pesprit de ce prince un souvenir qui rie s'effaça pas. Le désir d'être le maître, ne laissa aucune place à la pensée peu séduisante d'être gène pour devenir plus fort. Il attira tout à lui , (2) et en imposant à la nation de cruels sacrifices, par les impôts et la guerre , il la domina par la sécurité intérieure, dont il fut le gardien, les créations utiles qu'il multiplia , la vie qu'il fit circuler dans les provinces , la gloire qu'il acquit et qui rayonna sur toutes les illustrations groupées autour de lui , et les conquêtes par lesquelles il agrandit le territoire national , et se mit à la tête de l'Europe.

Golbert, qui a touché à tout, fut le ministre le plus

(1; C'est ce que prouve sa conduite à l'égard de la ville de Castres dont , après Ja paix d'Alais , il lit détruire des fortifications, et diminua l'importance politique.

(2) C'est le mot par lequel Tacite résume la transformation opérée par Auguste: cuncta « in se trakere.» Annales, \j'L

habile de cette absorption universelle. C'est par lui , surtout, et par ses créations, plus que par les victoires de ses généraux, que Louis XIV put dire : « L'Etat c'est moi. » Il était à la hauteur d'un pareil fardeau, et malgré ses fautes et ses faiblesses, il le soutint dignement. Mais un homme , quelque grand qu'il soit , ne remplace pas des institutions.

Aussi, le roi, comme l'appelait l'Europe, était vivant encore et se montrait plus grand dans l'adversité qu'il ne l'avait été dans ses victoires , que les esprits prévoyants ne se faisaient aucune illusion sur ce qui allait arriver. Fénelon n'avait jamais été séduit, et si Louis XIV l'appelait : « le plus bel esprit et le plus chimérique de son royaume , » (1) c'est qu'il avait trouvé en lui une résistance enveloppée de douceur , et , par cela même , invincible. Cependant Fénelon était un esprit pratique, et il ne s'est pas laissé dominer par des utopies que son esprit généreux put concevoir, moins dont son sens droit n'eut jairîais poursuivi la réalisation , s'il fut parvenu au pouvoir.

Il ne pouvait d'ailleurs obtenir d'excuse pour ses critiques sur l'état présent , et faire prévaloir ses idées de réforme, que par l'exagération, qui ne permettait pas qu'on les crut dangereuses , ou la fiction qui semblait en éloigner l'application.

Dans le saisissant tableau où il a résumé les malheurs de la France , et donné de si sages conseils , Fénelon a dit : « On ne vit plus que par miracle :

(1) S'-Simon. Mémoires. A l'occasnn de sa désignation comme précepteur du duc de Bourgogne.

c'est une vieille machine délabrée qui va encore de l'ancien branle qu'on lui a donné , et qui achèvera de se briser au premier choc. » (1) Et dans une lettre « Je vois la France ruinée , dépeuplée , affamée , et au dehors menacée d'une totale invssion ...... si le roi continue ses dépenses superflues , s'il continue à hasarder la France sans la consulter , à ruiner le royaume pour faire mal. la guerre Tout cela n'est-il pas désespéré?

Le remède ce serait de tempérer le pouvoir absolu, cause de tous nos maux , et de se ressouvenir de la vraie forme du royaume , de faire enfin de tout ceci l'affaire véritable de tout le corps de la nation. C'est la nation qui doit se sauver elle-même. » (2)

Fénelon ne faisait pas seulement des vœux. D'accord avec le duc de Chevreuse, il élaborait des plans de gouvernement, (3) et l'on est étonné de tout ce qu'il y a en quelques pages, de hardies réformes et de sages progrès , c'est-à-dire de vive perception des conditions essentielles de la constitution française.

C'est le langage des amis de la royauté et du pays. C'est ce que pensaient même certains hommes qui , avant de devenir d'épouvantables criminels , semblaient vouloir être de sages conseillers. Nous osons à peine citer quelques lignes de Marat, mais elles prouvent que la volonté des plus pervers n'allait pas jusqu'au renversement du trône. Il dit dans une brochure adressée « au meilleur des rois : »

(1) Mémoire sur la situation déplorable de la France on 1710, Edition Letevre. m p. 420.

(2) Au duc de Chevreuse, 4 juillet 1710.

(3j Voir notamment g ni. De l'4dminislration intérieure du royaume, p. 446.

a Nous ne voulons point innover , nous ne voulons point renverser le trône, mais rappeler le gouvernement à ses institutions primitives. » (1)

Ainsi se rencontraient les plus nobles âmes et les plus abjects criminels , dans l'expression de leurs idées et de leurs vœux. Sans doute Fénelon eût été désavoué par ceux même qu attristait l'état intérieur , et qu'épouvantaient les malheurs de la guerre. Mais il était dans la vérité. La nation française n'est pas faite pour le gouvernement absolu, et si ce gouvernement # a pu être momentanément utile , si , grâce au génie de ceux qui l'ont exercé , il a garanti la paix intérieure , fait fleurir les lettres et les arts , encouragé les sciences , donné la gloire à nos armes , la richesse à l'agriculture, du ressort à l'industrie, de l'activité au commerce , si , surtout il a poursuivi la politique qui devait nous donner nos limites naturelles, et faire de nous la première nation de l'Europe, nous louerons les rois à qui nous devons ces résultats , mais nous ne ferons pas grâce au système sous lequel , et non par lequel, ils ont 'été obtenus.

La société du XVIII e siècle était atteinte d'une maladie de langueur , d'un vice qui la rongeait , d'un venin secret et caché , qui atteignaient la vie jusque dans son principe. L'équilibre était détruit , et ce malaise était le signe précurseur d'effroyables catastrophes. Le vieil esprit était mort. La tradition se relâchait tous les jours pour se rompre bientôt. La foi affaiblie, les mœurs corrompues, le désordre dans les

(1) Murât, par M. Xavier Roux. 1875.

idées , l'oubli du devoir dans la famille , avaient tari la sève et la vie an sein du corps social. Le remède devait être à la fois religieux et politique. On ne sut pas le chercher , ou on n'eut pas le courage de l'employer. Que n'avait-on pas, dès-lors, à craindre t

*I1 en est du corps social comme du corps humain. La beauté et la santé dans l'homme résultent de la juste proportion des parties, de leur équilibre et àè leurs rapports harmoniques. Si le développement n'est pas régulier, si le centre d'action est déplacé, la mort est inévitable.

Le roi est la tête de ce grand corps que l'on appelle un état, il le conduit et fait circuler dans ses veines la flamme de la vie. S'il attire tout à lui, ou abandonne trop aux autres, la proportion disparait, les révolutions, maladies du corps social, arrivent, et si les conditions premières ne sont pas rétablies, tout est bouleversé.

Entre la royauté qui ne sut ni conserver son prestige, ni modérer son pouvoir, et la nation qui prêtait l'oreille à des idées d'émancipation et de révolte, rien ne put amortir le choc; car « l'homme, cet être flexible, se pliant, dans la société, aux pensées et aux impressions des autres, est également capable de connaître sa propre nature lorsqu'on la lui montre, et d'en perdre jusqu'au sentiment lorsqu'on la lui dérobe. » (1)

Aussi, lorsque les causes qui se réunirent en si grand nombre, furent devenues assez puissantes pour contraindre la royauté à un appel qui avait été fait dans toutes les périodes critiques, la France eut le pressentiment d'une révolution

(1) Montesquieu. Esprit, préface.

La convocation des Etats-Généraux faite par Louis XV était le remède. Elle produisit tous les malheurs. Un roi plus ferme que Louis XVI et animé de ses senti ments^ pénétré des vues que lui avaient suggérées un sens droil et un amour profond du peuple, aurait obtenu un succès passager, et peut-être, pour quelque temps , éloigné le danger. Mais la révolution était devenue inévitable, si Ton ne tranchait dans le vif. Au lieu de tempéraments qui ne guérissent rien, et d'expédients qui ne sauvent pas, il fallait une énergique réaction, gràc« à laquelle la France se fut retrempée dans les principes qui, pendant huit siècles, avaient fait sa force.

Cette réaction eut dû être chèrement payée, car les expiations étaient nécessaires pour la royauté et la nation: mais enfin, le salut était à ce prix. Ce qui ne fut pas fait volontairement, la révolution, véritable fléau de Dieu, l'imposa violemment à ceux qui avaient péché, et rendit, à leur insu, ce sacrifice méritoire, en frappant les innocents avec les coupables.

Ces terribles châtiments sociaux perdent une nation ou la régénèrent. Nous les avons subis dans des proportions que ne nous offre l'histoire d'aucun peuple. L'épreuve dure encore. Quel fruit en sortira-t-il pour nous? Celui que nous voudrons.

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