LE TRAIT DES ENTRELACS
Différentes conditions sont indispensables pour l’étude et la pratique des entrelacs. On doit posséder ces notions de géométrie tout à fait élémentaires, que l’on trouve partout, mais qu’il faut dégager de l’appareil scolastique dont on a pris l’habitude de les envelopper et qui en dissimule le caractère esthétique. 11 suffît d’une main alerte et crayonnant hardiment les lignes des épures sans souci de la règle et du compas qui, n’étant que des instruments de métier et nullement des outils d’artiste, ne doivent intervenir que pour parfaire l’exécution. 11 faut éviter de se mettre l’épure toute entière et toute à la fois dans les yeux; mais on ira droit aux points remarquables qui se répètent, en observant leur corrélation de manière à réduire l’épure au strict nécessaire : on délimite ainsi le carreau ou le triangle élémentaires dont la juxtaposition répétée reproduit la nappe entière des entrelacs. Puis, ce canevas fixé, on y trace à main levée le détail des figures alors réduites à un petit nombre de lignes. Enfin, comme recommandation dernière, et c’est ici tout le secret des entrelacs, nous dirons qu’il faut attendre d’un exercice répété que le maniement de ces lig-nes en apparence inextricables devienne facile et familier. Donc, avec application, patience et longueur de temps, on se rendra maître de motifs d’ornements originaux, d’une élégance extrême et dont les séductions sont bien grandes, puisque tout un peuple d’une véritable hauteur intellectuelle en a goûté avec passion les raffinements, et qu’en pleine Renaissance italienne, Léonard de Vinci lui-même, à ce que nous apprend Vasari, perdait son temps à combiner laborieusement des entrelacs.
A première vue, les deux cents épures que contient ce recueil paraîtront un peu monotones; cela tient uniquement à la manière dont elles sont écrites , car, en les
étudiant, on ne tardera pas à reconnaître que chacune d’elles est construite sur un thème particulier. D’ailleurs il ne faut pas oublier que ces épures sont destinées à être mises en œuvre par la technique décorative qui doit les traduire en ornements de relief, en ornements de matière et en ornements de couleur; qu’en outre, chaque épure, étant compartie et subdivisée suivant des lignes de symétrie, fournit des panneaux, des bandes et des carreaux souvent difficiles à reconnaître, quand on les compare à la totalité de la nappe qui les contenait (planche II), et cela ne laisse pas que d’introduire les éléments d’une grande variété. Enfin, si l’on pénètre dans le détail des entrelacs pour en suivre les involutions linéaires, l’articulation des traits, les fig’ures ou les mailles, on verra qu’ils peuvent être traités de bien des manières. D abord, et tant qu on s en tient à des lignes blanches, les traits peuvent être tous rectilignes et angulaires, puis tous curvilignes et angulaires ou infléchis, et enfin composés d un mélange de traits rectilignes et curvilignes.
Les entrelacs rectilignes sont obtenus directement et tirés par dérivation ou par une sorte de croissance organique et naturelle d’une figure initiale, comme dans les familles ou séries hexagonales, heptagonales et pentagonales. Ou bien ils sont obtenus par composition, en groupant suivant un diagramme directeur ou plan de disposition un ou plusieurs éléments, comme le montrent les autres séries.
Un entrelacs rectiligne déterminé peut être modifié par ajustement, c’est-à-dire par l’introduction d’une figure qui, toute secondaire qu’elle est, n’en change pas moins profondément l’inclinaison des lignes du thème principal ; ainsi pour les épures 21, 22, 31, 32, 34, 35, 53, 71, 72, 107, 116, 117, 123, 124, 125, 134 152
Les entrelacs curvilignes peuvent être déterminés directement par des traits de compas ou des arcs circulaires, comme dans les épures 37, 38, 103, 111, 154,
Les entrelacs rectilignes peuvent être transformés en entrelacs curvilignes, soit par des traits de compas, par exemple 1’ de 1, 43 de 42; soit par des traits à volonté et réductibles, si l’on veut, mais non nécessairement à des traits de compas, et seulement lors de l’exécution ; par exemple 49 de 48, 79 de 78, 121 de 120, 130 de 129, 131 de 135, 135 de 134.
Enfin, les entrelacs peuvent être formés par un mélange de traits rectilignes et curvilignes, comme dans les épures 104, 119, 130, 131, 135, ou décomposés en nappes distinctes, rectilignes et curvilignes, et entrelacés par deux ou par trois, comme dans les épures 24, 40 et 148.
Maintenant, et reprenant chaque épure une à une, on peut s’exercer à y démêler, soit des courants de lignes ou des rayures, soit des figures articulées et
orbiculées, et distinctes ou entrelacées entre elles ou avec les lignes ; soit des nappes distinctes ou entrelacées, et, par suite, traiter ces épures en ornements de lignes, ou bien, considérer seulement les carreaux et les compartiments séparément ou simultanément avec les lignes et les traiter en ornements da-plat ou en compartiments d’ordonnance, comme dans la planche X, ou bien, enfin, considérer ces épures comme de simples diagrammes directeurs destinés à disparaître, et sur lesquels on brode des ornements linéaires, fleuronnés ou découpés, comme dans les planches III et IX.
L épure 1 est formée de trois rayures en zigzag entrelacées ou de deux figures enclavées. L épure d' est formée de trois rayures en accolades, ou bien de deux figures entrelacées, l’une convexe, l’autre concave, ou bien enfin, de trois figures ou rosettes aboutées ou groupées par trois, parce que les lignes courbes enferment et isolent la-plat quelles déterminent. L’épure 2 est composée d’hexagones sénaires entrelacés ou de trois pièces de rapport enclavées. L’épure 2' est composée d hexagones ternaires entrelacés ou de trois pièces de rapport. L’épure 3 se compose de rayures en zigzag entrelacées ou de six pièces de rapport. L épure 4 se compose d hexagones entrelacés et reliés aux extrémités par un trigone, mais plus immédiatement elle se compose de quatre pièces de rapport. L’épure 5 se compose d hexagones entrelacés ou de trois pièces de rapport. L’épure 6 se compose de rayures entrecroisées et d’un hexagone détaché qui broche sur les rayures, ou de cinq 'pièces de rapport. L’épure 7 se compose de traits articulés ou d’une seule figure de rapport, etc., etc.
La classification que nous avons adoptée pour la distribution des épures est la plus rationnelle, puisqu’elle repose sur les éléments généraux du tracé et sur les figures géométriques-types. Mais si l’on avait égard à la physionomie propre des entrelacs, il faudrait bien adopter une autre classification, et même plusieurs autres selon le point de vue qu’on adopterait. C’est ainsi que les épures 7, 8, 9, 10, 15', 36, 39, 86, 87, 88, 99, 100, 101, 102, 103, 139, 153, forment un groupe naturel, parce quelles ont une caractéristique commune et remarquable qui est le tricèle révolvé. Les épures 41, 98, 105, 127, 149 forment également un groupe tres-naturel, et il est fort remarquable que le pays d’élection de ces treillis soit la contrée immense qui s’étend des frontières de la Chine à celles de l’Europe, en y comprenant la Perse. Les entrelacs mauresques, à physionomie anguleuse et gothique sont presque tous construits sur le type triangulaire ou hexagonal et sur le type quadrangulaire et octogonal, tandis que les entrelacs tracés sur le type pentagonal sont relativement récents et se rencontrent plus particulièrement en Turquie. Les grands et beaux entrelacs à rosettes, comme ceux des épures 68, 76, 77,
78, 110, 128, 129, 132, 137, 138, 140, etc.., dont le style est si remarquable, ont pour pays d’élection l'Egypte, particulièrement, et aussi la Syrie.
Une même épure peut être traduite et mise en œuvre suivant les modes les plus divers. La plupart d’entre elles, répandues dans tout l’Orient, sont ouvrées indifféremment en menuiserie d’assemblage ou d’application, en découpures ou en claires-voies, en ciselures et en engravures, en mosaïques et en marqueterie, en application de bronze ciselé, engravé et damasquiné, en compartiments de broderie et de décoration, etc. Toutefois il en est un certain nombre dont la physionomie caractéristique sera plus naturellement appropriée à tel mode de décoration plutôt qu’à tel autre. C’est ainsi que les épures 3, 4, 13, 25 47, 58, 81, 115, etc., dont l’aspect fragmentaire saute aux yeux, seront le plus excellemment traduites en mosaïques ou en pièces de rapport.
Sous le bénéfice des observations précédentes, il est bon d’avertir le lecteur qu’ij ne faut point abuser de la rigueur géométrique. Il convient d’aborder la construction des entrelacs avec souplesse et liberté, attendu que beaucoup d’entre eux sont ajustés plus librement qu’il ne semble. Nous inscrivons ici, et pour l’acquit de notre conscience, la description de chaque épure. Cette description ne pouvait être que sèche, aride, et sans attrait; mais nous ferons remarquer que, pour chaque épure, elle est suppléée par des lignes de construction marquées en traits ponctués. Pour neuf d’entre elles qui séparent les séries, ces lignes de construction sont marquées en rouge et remplissent toute la page.