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CHAPITRE III

I. — « Ce qui est fondamental dans le caractère, écrit M. Ribot, ce sont les instincts, tendances, impulsions, désirs, sentiments: tout cela et rien que cela. » — De même et plus brièvement, M. Ch. Féré : « Le caractère n'est autre chose que l'expression de la sensibilité. » Sans doute c'est là une conception trop exclusive et il semble bien que ni la nature de l'intelligence ni celle de la volonté ne sont des éléments moins essentiels ; peut-être même, en un sens, devra-t-on reconnaître que tendances, impulsions, désirs importent moins que la manière personnelle dont nous nous y abandonnons ou leur résistons, dont nous les coordonnons et dirigeons. Mais ces réserves faites, il est certain que la nature de notre sensibilité si elle n'est pas tout le caractère en est une partie importante. En tant qu'elle est l'expression du tempérament, elle constitue notre humeur et l'humeur est bien quelque chose du caractère. Nous qualifions en une certaine mesure le caractère d'une personne quand nous disons d'elle qu'elle est enjouée ou triste, lente ou prompte à s'émouvoir, froide ou passionnée, de cœur sec ou d'âme tendre, généreuse ou égoïste. Or toutes ces dispositions sont dans une très large mesure primitives ou natives, et si l'éducation, le mouvement même de la vie les peuvent et doivent

modifier, du moins il faudra toujours en tenir compte, et en tout cas elles contribuent singulièrement à différencier la nature morale d'un individu. Il est nécessaire donc de décrire et de classer les formes les plus remarquables sous lesquelles se manifeste la sensibilité chez les hommes.

Ce n'est pas assez en effet de dire d'un homme qu'il est plus ou moins sensible, si on ne distingue pas son genre de sensibilité, si on ne montre pas à quelles choses il est sensible et de quelle manière. Ce sont les modes de la sensibilité qui varient étrangement d'une personne à l'autre et dans la même personne d'un moment à l'autre. Il y a des sautes d'humeur comme il y a des sautes de vent. Il est des jours où tout nous semble facile, aimable et souriant; d'autres où les choses et la vie sont pour nous moroses, pleines d'inquiétudes et d'amertumes: personne n'échappe à cette loi. De même aussi nous nous sentons parfois pleins d'enthousiasme et d'ardeur, la poitrine soulevée de désirs puissants, puis abattus, indifférents à toutes choses, sans forces pour aspirer avec énergie, même à la joie. Aujourd'hui nous vibrons comme des cordes trop tendues et nos émotions nous apparaissent comme disproportionnées à leurs causes ; demain nous sentirons se tarir en nous les sources de l'émotion, nous constaterons douloureusement cette sorte de sécheresse passagère. Il est peu d'hommes qui n'aient observé tout cela en eux-mêmes. Seulement, suivant la nature de chacun, ces écarts seront plus ou moins notables et fréquents, les changements seront plus ou moins profonds et durables : tandis que chez celui-ci, à l'exaltation la plus vive succédera brusquement la dépression la plus profonde, et que ces alternatives se renouvelleront sans cesse et presque à chaque instant, chez cet autre il y aura seulement

(et cela plus lentement et plus rarement) passage d'une gaîté et d^une aménité plus grandes à une tristesse et à une irritabilité plus accusées. Et surtout il existe chez chacun une certaine attitude de la sensibilité plus permanente et plus normale; il y a certains traits profonds et durables qui donnent à la nature sensible sa tournure et pour ainsi dire sa couleur différencielle. Ce sont ces aspects caractéristiques de la sensibilité qu'il s'agit ici de préciser.

II. — Le terme de sensibilité est communément employé par les psychologues pour désigner deux sortes de faits qui sans doute sont étroitement rattachés, mais qui cependant se distinguent assez nettement : des états affectifs et des tendances aflFectives. La sensibilité est tout ensemble aptitude à jouir et à souffrir et aptitude à désirer. Il conviendra donc de considérer successivement ces deux faces du problème.

A ne considérer tout d'abord que l'affectivité, la disposition à ressentir le plaisir ou la peine, il est évident qu'elle est inégalement vive chez les différentes personnes.

L'intensité d'une sensation pénible ou agréable très simple dépend d'abord en partie de la nature propre et de la puissance de l'excitant externe ou interne; mais elle tient aussi à une foule d'autres conditions particulières dont la synthèse est fort complexe et variable: état des organes, activité de la nutrition cellulaire, anémie ou hyperémie, état des nerfs, tonicité des centres sensitifs, etc. ; et encore, état antérieur de la sensibilité, contraste, disposition de l'imagination, etc. De même qu'il y a des substances anesthésiques et d'autres qu'on pourrait appeler hyperesthésiques, il y a un certain ensemble de circonstances d'ordre

physiologique et psychologique qui abaissent ou élèvent le ton de notre sensibilité. Or le tempérament physique et psychique de chaque individu constitue un système de conditions normales et relativement stables qui le prédisposent à éprouver, avec plus ou moins de force, sensations, sentiments, émotions. S'il est vrai, en effet, que le plaisir et la douleur résultent d'une certaine proportion ou disproportion entre la quantité d'énergie nerveuse disponible et la quantité d'énergie nerveuse dégagée, si en un mot le plaisir est la conscience d'un accroissement de l'activité vitale, si la douleur se résout dans la conscience d'une dépression, d'un épuisement, on conçoit facilement que leur intensité dépende dans une très large mesure de ce qu'on pourrait appeler « l'état dynamique » du sujet. L'apathie, l'indifférence grâce à laquelle tout semble glisser sur certaines gens, ou au contraire cette irritabilité suraiguê qui fait que d'autres sont blessés jusqu'au sang, tiennent donc au fond même de notre nature. On pourrait dire qu'il est des hommes qui sont naturellement hyperesthésiés, d'autres normalement anesthésiés ou mieux hypo-esthésiés. Les cas pathologiques nous montrent avec un relief saisissant ce qui dans la vie ordinaire ne se manifeste que par des différences moins fortement accusées. Les aliénistes ont souvent noté ce phénomène remarquable de la disparition presque totale de la sensibilité à la fois organique et morale qu'on rencontre dans la chorée, dans la névropathie cérébro-cardiaque, dans la lypémanie, la mélancolie stupide, et dont la stupeur épileptique nous offre un cas extrême. « Mon existence, disait un malade d'Esquirol, est incomplète; les fonctions, les actes de la vie ordinaire me sont restés ; mais dans chacun d'eux il manque quelque chose, à savoir la sensation qui leur est propre et

la joie qui leur succède,.. Chacun de mes sens, chaque partie de moi-même est pour ainsi dire séparée de moi et ne peut plus me procurer une sensation. » « Les malades, écrit Falret, sont devenus insensibles à tout, la mort même des personnes qui leur étaient chères les laisserait absolument froids et indifférents. » M. Ch. Féré dans l'ouvrage considérable qu'il a consacré à la « Pathologie des émotions » a heureusement décrit cette apathie morbide consistant dans une sorte d'inertie morale que rien ne peut vaincre, dans une incapacité radicale d'être ému. — D'autre part, dans certaines névropathies, l'hystérie, la neurasthénie, la mélancolie agitée, se manifeste une suracuité extraordinaire de la sensibilité sensorielle et morale: l'odeur d'une fleur, le froissement d'une étoffe de soie, amènent des évanouissements, des crises de nerfs. L'émotivité morbide diffuse consiste en une disposition permanente à ressentir des émotions dont la violence, la fréquence, la durée sont sans proportion aucune avec leurs causes. Toujours vibrant, d'une extraordinaire irritabilité morale, passant sans raison de l'enthousiasme le plus exubérant à la terreur la plus accablante, de la joie la plus vive à la tristesse la plus profonde, de l'amour à la haine, de la tendresse à la colère, voilà le malade. « Les sujets affaiblis, les dégénérés, les névropathes sont plus soumis que d'autres aux effets dynamogènes ou épuisants des excitations du dehors; ils sont sans cesse en état d'équilibre instable, ressemblant à une balance folle qu'un simple attouchement fait dévier dans un sens ou dans l'autre. » (Féré, Sensation et mouç>ement, p. 132).

Maintenant, qu'on atténue, qu'on nivèle en quelque sorte toutes ces manifestations caractérisées par leur exagération même, et l'on verra que néanmoins dans l'humanité nor-

maie, qui oscille en quelque sorte entre l'insensibilité presque absolue de certains déments et Thyperesthésie des névropathes, il y a place pour des diflFérences considérables. Que l'on considère, par exemple, la diflFérence qu'il y a entre la sensibilité olfactive ou auditive d'un paysan normand et celle d'Urquiza qui s'évanouissait de volupté en respirant l'odeur d'une rose, ou de J. de Concourt qui, dit son frère, « souffrait du bruit comme d'un brutal attouchement physique » ; que l'on compare, à un point de vue plus spécial, le plaisir calme d'un amateur en présence d'un beau tableau et l'émotion du peintre Francia mourant de bonheur à la vue d'une toile de Raphaël ; que l'on rapproche la froideur de Fontenelle de l'extraordinaire sensibilité de Diderot s'enflammant, s'enthousiasmant h tout propos et hors de propos.

A une extrémité donc nous rencontrons les gens qui grâce à une sorte d'inertie, d'ataraxie innée résistent à toutes les excitations, demeurent indifférents, impassibles, sur qui s'émoussent tous les aiguillons, qui semblent passer dans la vie sans offrir de prise aux choses, aux événements et aux hommes. A l'extrémité opposée ceux qui ressentent toutes les impressions avec une étonnante intensité, qui tressaillent de plaisir et de peine jusque dans la moelle de leurs os, chez qui la joie et la douleur s'exaspèrent jusqu'au délire, dont les nerfs vibrent à tous les vents de l'horizon et vibrent à se briser. Entre ces deux limites une infinité de degrés.

III. — Au surplus ces variétés ne résultent pas seulement d'une différence dans la quantité, si l'on peut dire, mais aussi de la diversité des modes d'exercice de la sensibilité.

La sensibilité peut en effet différer d^une personne à l'autre par la rapidité ou la lenteur avec laquelle elle entre en branle. — On sait que le temps de perception, toutes circonstances égales d'ailleurs, varie avec les individus : on pourrait dire aussi qu'il y a un temps de sensibilité. Les états affectifs, comme tels, plaisir ou douleur, ne naissent pas tout d'un coup ; le processus psychique total décrit une courbe au début de laquelle il y a bien conscience de la modification, mais comme n'étant pas encore revêtue de son (c ton de sentiment », selon l'expression de Wundt; ce n'est qu'à une certaine hauteur qu'apparaît la douleur par exemple. C'est ce qu'a notamment établi expérimentalement M. Ch. Richet dans ses « Etudes cliniques sur la sensibilité ». Il y a un seuil de la sensibilité physique, comme il y a un seuil de la conscience, et il est plus ou moins rapidement franchi. Cela est vrai aussi et surtout peut-être de la sensibilité morale. Les sentiments, les émotions nous envahissent plus ou moins brusquement. Remarquons, par exemple, les différences que présente chez deux personnes l'apparition d'une émotion très générale comme la peur ou la colère. Chez l'une le moindre bruit subit, la moindre parole blessante provoquent instantanément un tressaillement, un battement de cœur violent, un accès d'emportement ; chez l'autre l'émotion est si tardive que certains hommes n'ont guère que des peurs ou des colères rétrospectives. Chacun de nous peut être comparé à une poudre qui non seulement a un pouvoir explosif différent mais qui encore est à conflagration plus lente ou plus subite.

Maintenant cette vivacité est-elle liée par un rapport constant à l'intensité, et quel est ce rapport ? Je ne saurais pour ma part accepter sans les plus expresses réserves l'opi-

nion de Bain qui voit dans le temps que met un état affectif à atteindre son maximum « le signe du degré de force qu'il a acquis ». En fait nous pouvons fréquemment constater en nous-mêmes qu'une émotion peut éclater tout à coup avec une extrême intensité, et qu'inversement elle peut se développer avec lenteur et demeurer médiocre. On pourrait même montrer que la loi de relativité, dont Bain a si justement signalé l'importance dans la sensibilité , doit donner naissance à un effet précisément contraire à celui qu'il signale. Car la brusque modification de la conscience, l'invasion instantanée d'un état nouveau doit provoquer une recrudescence dans l'intensité du phénomène affectif. — Bien entendu il s'agit ici non pas du mode d'action de l'excitant, mais de la capacité d'ébranlement du sujet; il ne s'agit pas non plus de l'ardeur de la passion (car il y a des gens qui s'enflamment lentement et en arrivent à brûler avec une violence inouïe), mais de l'intensité que présente un état affectif. Or ici la loi nous semble être que la vivacité s'unit à l'intensité: l'instabilité nerveuse du sujet étant la cause commune de ces deux effets concordants. La décharge nerveuse qui termine toute excitation est d'autant plus brusque que le sujet possède une vibratilité plus accusée. Les hyperesthésiés dont la sensibilité est suraiguë sont ceux aussi chez qui elle est plus subite, plus instantanée.

Aussi bien ne faut-il pas confondre la rapidité ou la lenteur avec lesquelles un état affectif nous envahit, et sa fugacité ou sa durée. Ce caractère éphémère ou persistant des phénomènes sensibles constitue un facteur nouveau de capitale importance. Il suffit d'avoir aperçu des enfants pour avoir remarqué que leur impressionnabilité est vive mais singulièrement mobile et fugitive. Ils passent presque sans

transition du rire aux larmes, oubliant instantanément leurs joies ou leurs tristesses d'il y a un instant pour se livrer tout entiers au sentiment présent. Je ne parle bien entendu que du caractère le plus général de la sensibilité enfantine, car pour un observateur attentif que de nuances déjà dans des enfants de deux à trois ans. Il en est chez qui la mobilité est bien moindre, de telle manière qu'un chagrin les rendra tristes pour plusieurs heures et voilera de mélancolie leur sourire et leur joie. Avec l'âge, bien qu'en somme un certain tassement se produise, les divergences individuelles s'accentueront. Et ce caractère d'instabilité ou de permanence des attitudes de la sensibilité aura des conséquences fort intéressantes.

Sans aucun doute un état affectif peut être passager à la fois et d'une certaine intensité. Mais dans un homme chez qui les sentiments, les émotions, passent rapidement, la sensibilité revêt une apparence caractéristique. Elle demeure plus superficielle en quelque sorte, car les sentiments n'ont pas le temps de pénétrer toute la substance de l'âme, de s'y établir à demeure, d'intéresser un plus grand nombre de tendances ; ils sont ainsi supplantés aisément par d'autres et ne laissent presque rien subsister d'eux-mêmes. L'individu vit en quelque sorte dans le présent et son passé sentimental semble à chaque instant aboli. La sensibilité, après une oscillation même forte, reprend vite son équilibre et redevient susceptible d'être impressionnée à nouveau d'une manière toute différente. Il y a là comme une sorte d'élasticité propre de la sensibilité qui la replace après chaque ébranlement dans un nouvel état de fraîcheur et de naïveté. Chaque émotion, chaque sentiment vaut ce qu'il vaut et ce qu'il dure. Il est d'autres personnes au contraire chez qui une émotion,

une douleur, s'installent à demeure : le système nerveux est ébranlé pour un temps considérable; leur sensibilité est comme une cloche d'un métal rare qui vibre longtemps encore après le choc qu'elle a reçu. Cela tient, dit Bain, à ce qu'on peut appeler <( la force de rétentivité propre du système nerveux ». Il en résulte que l'état affectif acquiert une intensité plus grande, car ce retentissement pénible consécutif à la douleur la constitue en grande partie, et on a pu dire que la douleur c'est presque seulement le souvenir de la douleur. Il en résulte surtout ce fait capital que l'impression morale tend à devenir une habitude de sentiment, qu'elle colore de sa nuance propre un long cortège d'états simultanés ou postérieurs, que l'individu revit ses émotions antérieures et, par une sorte de rumination psychique, leur confère une existence nouvelle, une force supérieure, une orientation permanente et définie.

IV. — Ici nous touchons à un point essentiel. Ce prolongement des impressions sensibles, leur répercussion dans toute la conscience qui leur permet d'évoquer et de susciter sympathiquement une masse plus ou moins considérable d'états afiectifs qui sommeillaient en quelque sorte, voilà ce qui constitue l'émotivité. L'émotivité n'est pas en efiFet la même chose que ce qu'on pourrait appeler l'excitabilité. Par excitabilité, j'entends proprement l'aptitude à être agréablement ou péniblement affecté par une excitation d'ordre sensoriel ou moral. L'émotivité est liée à coup sûr à l'impressionnabilité morale, mais elle s'en distingue : un sentiment vif n'est pas une émotion. Il n'est donc pas inopportun de préciser le sens de ce mot. Essayons d'analyser une émotion nettement caractérisée. Voici un exemple emprunté Mâlapert. 3

par le D' Letourneau aux mémoires de M. Monnier (du Jura) : « Rouget de Tlsle racontait h M. Monnier qu'après un dîner chez le maire de Strasbourg, Dietrich, celui-là exprima le regret qu'il n'y eût pas un chant de guerre national au lieu de la (( Carmagnole » et du « Ça ira ». Puis il engagea le jeune sous-lieutenant à en composer un. — Peu après Rouget de l'Isle se retire discrètement chez lui, y prend son violon, et, continue M. Monnier d'après Rouget lui-même, il trouve dans ses premiers coups d'archet les notes inspirées et inspiratrices qu'on attendait de lui. « Les paroles, me disait-il, venaient avec l'air, l'air avec les paroles. Mon émotion était à son comble, mes cheveux se hérissaient. J'étais agité d'une fièvre ardente, puis une sueur abondante ruisselait de mon corps, puis je m'attendrissais et des larmes me coupaient la voix. » (Letourneau, Physiol. des Passions, p. 77.) De quoi est constituée une telle émotion*? Nous v pouvons distinguer tout d'abord une impression morale vive (un sentiment patriotique et esthétique), — puis la difiTusion de cette impression excitant une masse plus ou moins considérable d'autres sentiments, tendances, souvenirs, images.

1. Ce problème de la nature de l'émotion est un des plus obscurs de la théorie de la sensibilité. Jusqu'à Kant Témotion n'est pas distinguée de la passion. Kant fait bien entrer encore l'émotion dans la faculté appétitlve, mais il la définit un sentiment violent qui supprime la réflexion. Schopen. hauer y voit une sorte d'accès passionnel passager et soudain. Bain étend le mot à tous les états affectifs. — Herbart insiste surtout sur le trouble des représentations qui l'accompagne et la produit même ; l'émotion pour lui est une altération de la vie aflfective provoquée par une modification du cours des représentations. Tout récemment enfin, W. James et le D"" Lange ont soutenu que l'émotion n'est rien autre chose que la conscience que nous prenons des troubles viscéraux et vaso-moteurs que l'on considère généralement comme des effets ou des accompagnements de Témotion elle-même. Nous n'avons pas ici à discuter ces théories ; nous n'en retiendrons que ce qui est essentiel à notre sujet.

idées, — enfin une série de réactions physiologiques (accélération ou ralentissement du rythme de la circulation et de la respiration, troubles viscéraux, sécrétion plus active des glandes sudoripares, lacrymales, etc.) qui retentissent dans la conscience et achèvent de donner à l'émotion sa caractéristique propre. Avec Spencer et Wundt, nous estimons que Témotion est essentiellement constituée par la réunion de ces trois ordres de faits. Si Témotion n'est pas créée par un simple changement dans le cours des représentations, comme le veut Herbart, si elle n'est pas non plus créée par les troubles viscéraux, du moins elle est en partie le résultat d'une réaction de ce trouble des représentations contre le sentiment, et elle est « entretenue et fortifiée », comme disait déjà Descartes, par les modifications physiologiques desquelles elle tient en partie son intensité. L'émotion est d'autant plus forte et caractérisée qu'elle enveloppe un plus grand nombre d'états affectifs et idéaux de tout ordre, fondus et agglutinés. L'émotion vit et se développe grâce à la foule des impressions réviviscentes et des sensations organiques qu'elle évoque par une sorte d'induction psychique, grâce à cet ébranlement qui se diffuse en tout sens, à ce « retentisseijient sympathique qu'elle opère sur les réseaux sensitifs de notre personnalité intime ».

Plusieurs conséquences en résultent. D'abord l'émotivité est une prédisposition à la fois psychologique et physiologique, véritablement individuelle et native. Elle tient à l'excitabilité propre des diverses tendances sensibles, à leur multiplicité, à la présence d'un riche fonds de sentiments toujours prêts à surgir, aspirant confusément à la vie, à une vie intense et surtout à une vie collective, c'est-à-dire aptes à participer synergiquement à l'excitation de chacune et à

se répercuter dans tout Torganisme. Elle tient à Tinstabilité du système sensitif toujours disposé à se décharger. Et cette sorte d'écho multiplicateur renforce chaque phénomène affectif, le transforme en un trouble plus profond et plus durable. Il est, comme le remarque finement Bain, des plaisirs dont nous ne jouirions pas pleinement s'ils se présentaient isolément et si nous étions de sang-froid. Il est de même des douleurs qui sont a dans notre âme comme une maladie mortelle qui ronge tout le reste ». Cette aptitude à être profondément et fréquemment ému, on ne la crée ni ne la supprime entièrement. C'est en vain qu'une nature émotionnelle froide voudrait se donner ce frisson mystérieux qui vous étreint le cœur ; c'est en vain aussi qu'on essaierait de l'anéantir. On peut lutter contre son émotivité, en modérer les manifestations, en enrayer les effets ; on peut aviver la sensibilité qu'on trouve en soi ; mais comme la grâce, l'émotivité est un don, elle a ses élus et ses réprouvés. Quand elle est exaltée chez un individu, elle imprime h sa nature psychologique un cachet singulièrement original et presque indélébile. Il existe un caractère, ou tout au moins un tempérament émotionnel.

De plus, comme elle est un trouble vital, elle est essentiellement douloureuse et prédispose à la tristesse. Mais c'est là une considération d'un nouvel ordre et qui mérite d'être développée h part.

V. — La sensibilité humaine oscille entre deux pôles : plaisir et douleur. Mais parmi les hommes, les uns sont tellement organisés qu'ils se trouvent comme par une grâce prévenante inclinés vers le plaisir ; d'autres le sont vers la douleur. Comme ces cristaux qui font dévier en un certain

sens le plan de polarisation de la lumière, ainsi notre nature sensible est un milieu au travers duquel les événements, en passant, s'imprègnent, se colorent d'une teinte particulière. C'est moins la piqûre qui importe que la sensibilité qu'elle atteint. C'est en nous que se trouve la source profonde de la joie ou de la tristesse.

Voici d'abord de certaines natures indifférentes, en quelque sorte immuables, ignorant également les oscillations violentes vers l'un ou l'autre pôle, incapables tout à la fois des douleurs qui vont à l'agonie, des joies qui vont à l'extase. Elles sont, s'il était permis de créer ce barbarisme, inju~ mantes aussi bien cp* indolentes , Elles sont — à ce point de vue spécial — moyennes, médiocres, ternes. C'est la santé, mais qui s'ignore, sans plénitude et sans élan, presque simplement l'absence de maladie. Nous les connaissons : ce sont les apathiques. Les faut-il plaindre ou envier ? On hésite à répondre.

En voici d'autres, franchement heureuses, qui, au milieu de toutes les vicissitudes, excellent à reprendre leur équilibre, qu'un certain ressort interne, une faculté de rebondissement protègent contre les douleurs farouches, les abattements prolongés. De sensibilité vive mais assez passagère, un tempérament suffisamment énergique, une certaine sécurité vitale leur conservent la bonne humeur et la gaîté, les prémunissent contre les défaillances de la douleur, leur garantissent une jeunesse durable, une allégresse, une légèreté d'âme rarement altérées. Optimistes de naissance, sortes de Roger Bontemps prenant toujours, comme on dit, l'existence par sa face souriante et ensoleillée, cherchant et trouvant le plaisir, ils savourent la joie de vivre, et pour eux certaines secousses ne sont que l'occasion d'une convalescence plus douce qu'une santé trop monotone.

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