LES ÉLÉMENTS DU CAKACTÈRE
Enfin on rencontre des hommes qui sont perpétuellement froissés dans leur corps, dans leur esprit et dans leur cœur ; « la peau de leur âme » est trop tendre ; ils sont fermés à la joie, meurtris, endoloris dans toute leur substance, et d'autant plus que dans un pareil état général toute petite peine s'amplifie d'elle-même et s'exacerbe. Tel ce Flaubert qui se comparait à un écorché, dans la nature duquel il y avait « une sorte d'impossibilité au bonheur », et qui disait de lui-même : a Je ne suis pas fait pour jouir ; il ne faut pas prendre cette phrase dans un sens terre à terre, mais en sentir l'intensité métaphysique ». Ceux-là, au lieu de &e laisser aller facilement au bonheur et de le considérer volontiers comme une dette de la nature, ne l'accueillent qu'avec inquiétude, y voient comme une menace, un présent suspect qu'on n'accepte pas sans réserve et sans crainte. En présence du malheur, au lieu de se relever, de le secouer, de s'en délivrer en le croyant et le voulant éphémère, ils s'y abandonnent, s'y plongent, s'y ensevelissent, victimes passives sinon résignées et demeurent sans courage et sans espérance. Heureux quand ils ne s'ingénient pas à aviver leurs blessures en les sondant. Ce sont des pessimistes-nés, qui excellent à distiller l'amertume que recèlent les choses, ceux dont
(( Les essaims de noires abeilles « N'ont butiné que les cyprès. »
Ce sont en général les natures franchement émotionnelles qui sont ainsi des natures douloureuses. Les émotions les plus nettement caractérisées sont en effet les émotions asthéniques : être ému c'est presque toujours être péniblement affecté. Cela est tout simple après tout, puisque l'émotion
s'accompagne toujours de désordres organiques qui sont d'ordre maladif, d'un trouble de l'harmonie vitale qui est un signe de sa diminution d'énergie, de sa dépression. L'émotivité et la tristesse se développent également sur un fond d'impuissance et d'épuisement.
Toutefois, parmi les émotions asthéniques, il y a lieu d'établir une division. Lasserre [Sur la douleur dans les passions tristes) distinguait déjà (et M. Féré accepte cette classification) (V. La Pathologie des Emotions) deux espèces de douleurs morales : 1° les douleurs morales dépressives, sans réaction (crainte, peur, chagrin, anxiété, mélancolie, etc.) ; 2® les douleurs explosives, avec réaction violente mais désordonnée (colère, haine, horreur, désespoir, etc.). Dans les deux cas d'ailleurs, c'est la faiblesse qui domine, la dépression physique et psychique ; c'est elle qui explique en dernière analyse l'abattement et l'irritabilité^ qui sont les deux effets, la double manifestation d'une même cause profonde : l'instabilité psychique avec prédisposition à la souffrance. C'est ainsi que les aliénistes distinguent ces deux formes de la mélancolie : mélancolie dépressive (avec tristesse résignée) et mélancolie agitée (avec crises de désespoir, de violence, impulsions homicide ou suicide). La douleur sous toutes ses formes est déprimante ; mais il y a des douleurs aiguës qui provoquent une exaltation passagère et spasmodique. Toutefois, si l'on tient compte de la fin comme du commencement, on s'apercevra que le résultat dernier est toujours une décroissance des énergies vitales. C'est pourquoi la colère, par exemple, n'est qu'en apparence une émotion sthénique : l'exaltation y est temporaire, ne constitue qu'un phénomène secondaire, consistant en des phases discordantes de surexcitation et de prostration et
s'achevant toujours par un épuisement d^autant plus profond et durable que la stimulation a été plus violente et plus subite. L'émotivité se prësefejte donc, en dernière analyse, sous deux aspects essentiels sdans un cas, il y a afTaissement généralisé, abattement, mélancolie, tristesse, résignation, avec je ne sais quoi de frissonnant et d'effacé, une certaine douceur affligée; dans l'autre, Thyperesthésie morale s'accompagne d'anxiété et d'irritabilité, d'une susceptibilité plus aggressive, avec impulsions violentes et désordonnées, accès brusques de colère et d'emportement, instabilité plus remarquable. Et si nous voulions désigner les personnes chez qui domine l'une ou l'autre de ces deux formes, nous appellerions volontiers les premières des émotifs-sentimentaux^ les secondes des émotifs -irritables,
YI. — La sensibilité, avons-nous dit, n'est pas seulement affectivité ; elle est aussi tendance, inclination, désir, ou d'un mot amour. « Pour désirer, écrit M. Ravaisson, il faut que sans le savoir on se complaise et se repose par avance dans l'objet de son désir ; qu'on mette en lui en quelque manière son bien propre et sa félicité ; qu'on se pressente en lui, qu'on s'y sente, au fond, déjà uni, et qu'on aspire à s'y réunir encore ; c'est-à-dire que le désir enveloppe tous les degrés de l'amour. » [Repue des Deux-Mondes, 1" novembre 1840.)
Cette capacité de désirer et d'aimer est inégalement répartie entre les hommes, et cela aussi est primitif et donné; cela se révèle dans l'enfant et est affaire de tempérament et d'hérédité. II est des enfants qui semblent ne rien souhaiter avec ardeur, ne tenir à rien avec impétuosité ; tel objet leur ferait plaisir sans doute, mais ils s'en passent aisément et
se le laissent ôter de même. On cherche en vain ce qui pourrait leur causer un de ces grands bonheurs enfantins qu'on se rappelle avec émotion bien des années après : le le désir chez eux est trop mou, trop languissant, trop froid, et comme énervé. Il n'est pas rare, au contraire, de rencontrer des enfants qui tout jeunes encore savent concentrer sur un point toutes leurs énergies appétitives, qui ne voient que l'objet de leur désir, ne vivent que pour lui, s'y suspendent tout entiers avec une singulière violence, ne s'en laissent pas éloigner sans des crises de colère, des trépignements de rage. — Cette atonie ou cette frénésie du désir, cet abaissement ou cette exagération de l'ardeur, de la passion, se peuvent accuser d'une façon extrêmement notable et cela encore contribue puissamment à différencier la nature sensible des différents individus.
Maintenant, y a-t-il certaines relations plus ou moins définies entre ces modes du désir et les autres formes de sensibilité que nous avons déjà distinguées ? — 11 semble bien que la faiblesse de l'appétition soit liée à une sorte d'engourdissement corrélatif delà faculté de sentir, qu'en un mot l'atténuation du désir coïncide généralement avec Tobnubilation de l'affectivité. L'apathie véritable est donc tout à la fois mollesse du désir et faiblesse des phénomènes affectifs. Cependant, il arrive parfois que l'apathie puisse s'allier à l'ardeur. Ce qui peut tenir à deux causes principales. Tantôt les tendances, bien qu'ayant une certaine force, manquent de sensibilité, je veux dire qu'elles ne sont pas facilement excitées; l'allure générale est donc calme, voire molle et indolente, mais si une impression forte vient à agir, elle peut persister et après une certaine période d'incubation produire des impulsions impétueuses et fougueuses.
La lenteur ici produit Tapathie extérieure et commune, mais si réchauffement est lent, il peut aboutir à une conflagration violente. Tantôt Tapathie réelle et généralisée laisse intacte, si Ton peut dire, une ou deux tendances qui seules demeurent susceptibles d'ardeur, sans être toutefois assez puissantes pour s'assimiler toutes les autres, les faire entrer dans leur tourbillon, les entraîner à leur remorque. M"*" de Sévigné, par exemple, fut en somme un caractère froid, sauf en ce qui concerne son amour pour sa fille. Mais cet amour maternel n'est pas chez elle exalté au point de dominer toute sa vie, d'en faire quelque chose comme le type féminin du « père Goriot ». 11 y a là apathie par pauvreté de points sensibles.
Maintenant si l'ardeur suppose bien ou même produit une impressionnabilité forte, intense, la réciproque n'est pas vraie. L'excitabilité, l'émotivité, l'aptitude à être ébranlé violemment n'est pas nécessairement complétée par l'impétuosité de la passion, par cet élan puissant de l'être qui fait ou du moins sent converger vers une fin définie, d'une manière plus ou moins complète et durable, toutes ses énergies appétitives surexcitées. La religiosité d'un Fénelon diffère singulièrement par exemple de la fougue mystique d'une sainte Thérèse, la sensibilité d'un Racine ou même d'un Diderot, delà charité dévorante d'un saint Vincent de Paul. En un mot, deux natures dominées par une sensibilité très vive peuvent se distinguer profondément si Tune est de plus caractérisée par l'ardeur. 11 y a des émotionnels proprement dits et des passionnés. Les premiers toujours en quête d'émotions ou du moins en proie à l'émotion sont des natures plus troublées, toujours vibrantes, mais d'une agitation plus intérieure, inquiets et douloureux. Les seconds, plus vigou-
reux, enflammés, énergiques, ardents, bouillonnants et puissants, aimant ou haïssant sans mesure, toujours prêts à sortir d'eux-mêmes, avec un besoin sans cesse renaissant de satisfaire leurs passions. Les premiers c'est un Fox, un Mozart, un Millet, un Âmiel ; les seconds c'est un Napoléon, un Danton, un J. Vallès, un Lamennais.
Cette opposition entre la sensibilité qui est ébranlement, réceptivité, et celle qui est efTort de l'être pour se déployer, s'élancer et s'épandre peut rendre compte de certains traits plus délicats de la physionomie sensitive de chacun. — Il y a, par exemple, et cela dit pour fixer les idées, différentes sortes de bonté. Une certaine bonté robuste s'allie fort bien avec la force, l'impétuosité même ; agissante et créatrice plutôt que compatissante et pitoyable, elle travaille au bonheur d'autrui plus volontiers qu'elle ne s'attarde à gémir sur leurs misères ; prête au sacrifice plus qu'aux larmes, elle semble parfois même cacher un fond de rudesse parce qu'elle ne s'épanche pas en vaines tendresses. Par contre, il y a une bonté qui est participation un peu stérile aux douleurs des autres, effusion de l'ame plutôt que grandeur d'ame, pitié languissante, « bonté éparse, sans résistance, comme l'engourdissement d'un nerf de la volonté, une lacune dans l'énergie ». S'apitoyer est plus facile qu'aimer : « la pitié, a-t-on dit, est proche de l'amour, » et cela est presque une contre-vérité. En tout cas, pour ne pas s'arrêter à la commisération et aller jusqu'à l'amour véritable, à la charité active qui fait sa joie du bonheur d'un autre et offre au destin sa peine comme rançon, il faut plus de chaleur et de passion et pour ainsi parler une plus fière allure d'âme. — De même les émotions tendres, comme l'observe Bain, ont un rapport remarquable avec la faiblesse : « Elles fleu-
rissent dans rabdication des énergies actives;... c'est le refuge après la fatigue, la consolation près du lit du malade, Témotion des années de déclin. » [Emotions et Volonté^ p. 127.) C'est le cas pour la douceur, qui se manifeste d'ailleurs sous mille formes aimables, mais qui n'est souvent que la grâce des faibles. C'est le cas surtout pour cette émotion délicate faite de tendresse, de mélancolie et de faiblesse, que Spencer et Bain ont ingénieusement analysée sous le nom de (c luxe de la pitié », « volupté de la compassion », qui se déverse parfois sur soi-même : tendance de tout sentiment à avorter en défaillances de cœur, à ne devenir que des « nuances de maladie », complaisance à noter ce qui manque ou froisse et déchire, amère jouissance à contempler les plaies de son âme, a état singulier où il semble que l'âme ait gardé intacte la puissance de souffrir en perdant celle de se donner » ; et cela éclate à chaque page du Journal intime de ce douloureux et nostalgique Amiel qu'on a si justement nommé « un pessimiste tendre ».
Mais revenons aux ardents, aux passionnés. Il faut en effet ici tenir compte de la richesse de la sensibilité qui permet à certaines natures supérieures de s'enthousiasmer pour mille choses, de vivre par mille points à la fois. Il faut tenir compte surtout du degré d'organisation et de la subordination des passions. Il est des gens chez qui se succèdent des désirs tumultueux autant que fougueux, qui se laissent entraîner à la dérive, ballotter par des passions mobiles, souvent opposées et contradictoires : de là une surabondance de mouvements violents, une fièvre et une agitation remarquables. Il en est d'autres au contraire chez qui le contraste s'atténue; une certaine unification s'opère par suite
de la domination incontestée d'une passion unique, durable, centrale, toute puissante, entraînant toutes les autres tendances, les absorbant ou du moins se les assimilant et se les subordonnant. Et ce sont les passionnés-unifiés ^ un Luther ou un saint Vincent de Paul, par opposition slux passionnés instables un Alfieri, un Mirabeau.
VII. — Si la vivacité, Texcitabilité, l'impétuosité, la persistance des tendances contribuent singulièremient à diversifier les caractères, il ne faudrait pas croire que la considération de leur nature, de leur direction, de leur fin ne soit d'aucune importance. Sans doute l'ardeur, la passion suffisent à rapprocher l'un de l'autre deux individus et permettent de les classer dans le même genre; mais il est nécessaire aussi de distinguer des espèces d'après les caractères mêmes de la passion. — Dans la description qu'il donne des <c ardents », M. B. Pérez accumule les traits suivants : — sensibilité forte, mais avec tendance à se confiner dans la sphère des inclinations égoïstes ; enthousiasmes rares, préventions outrées ; impérieux, grondeurs et menaçants jusque dans leurs tendresses; vindicatifs et égoïstes; malveillance et combativité. — Or, remarque justement M. Fouillée, a comment, de l'ardeur, déduire tous ces traits qui sont ceux de l'égoïste ? Ne peut-on être ardent et énergique dans les passions généreuses, tout autant que dans celles qui ont pour centre le moi haïssable ? » [Tempérament et CaractèrCy p. 18.) « La distinction de Tégoïsme et de l'altruisme, dit dans le même sens M. Rauh, aurait peut-être permis à M. Ribot de marquer une division dans la classe des sensitifs-actifs où il fait entrer indifféremment Napoléon et saint Vincent de Paul. » (/?ep. de Métaphys. et de Morale^
septembre 1893.) Bordas-Demoulin aussi était un ardent, un passionné, lui dont son historien Huet disait : ce Penser était sa vie, sa profession... II n'avait que des passions générales, la vérité, Thumanité, Dieu. » (Huet, Histoire de la vie et des ouvrages de Bordas-Demoulin). Cette diversité dans la nature des inclinations et des passions est bien faite pour caractériser en une certaine mesure notre individualité psychologique. Toutefois nous hésitons à aller dans ce sens aussi loin que M. Paulhan par exemple, qui compte presque autant de types de caractères qu'il y a de tendances sensibles. Ce n'est qu'au sens où La Bruyère prend le mot de « Caractères » qu'on peut décrire <c le gourmand », le « glouton », etc. De même il n'y a pas un caractère scii/ptetir, un csiracière peintre , musicien \ etc., pas plus qu'il n'y a un csirviciere prosateur et un caractère poète. Ce sont là des diversités du talent, non du caractère. — Ce qui importe, c'est qu'il y a des caractères égoïstes, d'autres altruistes, et d'autres que faute d'un mot meilleur j'appellerais intellectualistes ou idéalistes. Les tendances supra-sociales ou idéales, en effet, bien qu'elles nous arrachent en général à l'égoïsme vulgaire et grossier, ne nous unissent pas nécessairement à nos semblables; elles nous élèvent au-dessus de nous-mêmes et parfois du même coup au-dessus de l'humanité : l'amour de la vérité pure, le mysticisme religieux peuvent fort bien se concilier avec une complète indifférence pour les choses humaines et pour les hommes. 11 semble donc, qu'au point de vue qui nous occupe, on peut résumer dans le tableau suivant les divisions essentielles qu'il importe de noter.