INTRODUCTION XXI
quelconque de circonstances physiques et morales », qu'il s'agisse d'ailleurs de la formation du caractère national ou collectif, ou bien de celle du caractère individuel.
Malgré Tautorité de Mill et de ceux qui ont accepté — un peu trop facilement peut-être — ses idées sur ce point, la légitimité et surtout la nécessité d'une telle méthode peut être contestée. Tout d'abord, en efTet, il n'est pas absolument exact que les lois dérivées soient toujours déconcertes par déduction. En fait, on peut dire au contraire que, dans presque tous les cas, elles sont expérimentalement établies (lois empiriques), avant d'être rattachées à des lois plus hautes dont elles apparaissent comme des cas particuliers (lois dérivées). Les lois de la chute des corps étaient connues bien avant qu'on les pût déduire de la loi de la gravitation universelle. L'ordre de la recherche est ici l'inverse de Tordre logique. Et Ton ne voit pas pourquoi les lois de l'Éthologie feraient exception à cette règle.
Mais il y a plus. Les lois générales que la psychologie cherche à dégager sont l'expression des rapports constants de succession que soutiennent entre eux les phénomènes mentaux, considérés en général. Ces lois connues, on en pourrait sans doute déduire les effets que chacune d'elles, dans deg conditions données, tend à produire, et quels phénomènes complexes doivent ordinairement résulter, de l'entrecroisement d'un certain nombre de ces lois. Mais encore faut-il bien reconnaître que causes et lois, pour donner naissance à leurs effets, présupposent certaines circonstances; et parmi ces circonstances il convient de compter les aptitudes psychologiques individuelles, la nature psychique de chacun, c'est-à-dire précisément l'être humain réel et concret avec ses prédispositions originales, d'un mot avec son caractère. Comment la connaissance de cet élément essentiel pourrait-elle être dérivée de celle des lois psychologiques générales?
XXII LES ÉLÉMENTS DU CARACTERE
C'est qu^aussi bien, il est juste de remarquer la façon très particulière dont Stuart Mill pose et délimite le problème. Par Ethologie il entend, non pas précisément la science du Caractère ou des Caractères, mais la science « des lois de formation » du caractère en général. En dernière analyse, il s'agit pour lui de la détermination scientifique des moyens susceptibles de développer, dans les hommes pris en masse, certaines dispositions mentales. Comme il existe des lois qui régissent le développement des diverses fonctions psychiques, ce sont ces lois qui « combinées avec les circonstances de chaque cas déterminé » produisent l'ensemble des phénomènes de la conduite humaine. On ne peut pas, à coup sûr, et Stuart Mill le reconnaît expressément, espérer connaître la totalité de ces circonstances avec une exactitude et une précision suffisantes pour qu'une prévision positive et certaine des effets produits en chaque cas particulier soit rendue possible ; toutefois il suffit 'pratiquement^ pour exercer une influence sur un ordre donné de phénomènes, de savoir que « certaines causes ont une tendance à produire un effet donné, et d'autres une tendance à le faire manquer ». De telle manière que la considération de l'individu disparaît. Et cela d'autant plus que ces circonstances dont parle Mill, ce sont les circonstances extérieures. C'est par leurs particularités (combinées avec les lois psychologiques générales) que doivent être expliquées les particularités caractéristiques « des différents types que la nature humaine peut présenter à travers le monde, le résidu, s'il est prouvé qu'il y en ait un, étant seul mis sur le compte des prédispositions congénitales ». — De ces prédispositions congénitales Stuart Mill ne semble guère se soucier; il doute presque de leur
réalité. L'Ethologie c'est donc pour lui la Théorie générale de l'Éducation. Encore n'en est-ce qu'une partie, à savoir la détermination des procédés généraux grâce auxquels on peut espérer diriger dans lirl cet^tâin séris le développement deé
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facultés. C'est la science des moyens de TÉducation et la science de l'Education suppose aussi une détermination de la fin à poursuivre. En ce sens elle relève de la Morale et de la Sociologie autant et plus que de la Psychologie. Quoi qu'il en soit, au reste, il nous semble que telle est bien la conception de Stuart Mill, et c'est ainsi qu'on s'explique des passages comme celui-ci : « A part Tiiîcertitude qui règne encore sur l'étendue des différences naturelles des esprits individuels et sur les circonstances d'ordre secondaire, quand on considère le genre humain dans sa moyenne ou en masse, je crois que les juges compétents s'accorderont à reconnaître que les lois générales des éléments constitutifs de la nature humaine sont dès maintenant assez bien comprises pour pouvoir déduire de ces lois le type particulier de caractère que produirait dans V humanité en général^ un ensemble donné de circonstances. »
IL — Et maintenant, n'est-ce pas au moins une partie de l'Ethologie que de rechercher jusqu'où vont « les différences naturelles des individus », quelles sont ces «prédispositions congénitales » qui les caractérisent et les distinguent, quels sont les types les plus nets et les plus généraux qui résultent de leur rencontre et de leurs multiples combinaisons ? Cette étude ne ressortit pas à la Psychologie proprement dite, telle du moins que l'entendent Mill et son école. Celle-ci, en effet, préoccupée avant tout de décomposer l'esprit en ses éléments, d'isoler les phénomènes qui se succèdent dans la conscience, de découvrir les lois de leur enchaînement mutuel, était mal placée pour considérer les fonctions de la vie psychique dans leur complexité, dans leur individualité. Cependant à la Psychologie analytique et abstraite il est possible et nécessaire de joindre une Psychologie synthétique et concrète.
t 1. C'est moi qui souligne ce membre de phrase.
XXIV I.KS I^.LéMENTS DU CARACTÈRE
Celte idée, c'est Taine qui la le mieux et le plus fortement exprimée. A côté de la « Psychologie générale » qui a pour objet les p/uhtnmhtcs itienlattr en général^ il y a place pour une « Psychologie appliquée » comme il dit, qui envisagerait les fitres et leurs caractères spécifiques, les individus réels, vivants, agissants, sentants et pensants. La première, par définition même, néglige tout ce qui n'est pas général ; la seconde s'intéresse avant tout à ce qui est individuel, — ou plutôt, car en ce cas elle ne serait pas une science, elle se tient à mi-chemin entre l'individuel et Tuniversel, s'appliquant à déterminer et à classer les formes principales que peut revêtir la nature humaine, en un mot à distinguer et à définir des types. Il y a des types en psychologie comme en zoologie : les fixer appartient à l'Éthologie.
Le problème ainsi posé ne nous semble comporter qu'une méthode : l'observation et la comparaison. Sans aucun doute, dans cette étude, il conviendra d'avoir constamment présents à Tesprit les faits et les lois que détermine la psychologie générale, les conclusions les plus élevées auxquelles elle est arrivée, concernant la nature de l'esprit humain et de ses opérations : mais ce seront là des principes régulateurs plutôt que des prémisses dont il s'agirait de déployer les conséquences. De même que des lois de la Physiologie générale on ne saurait déduire les formes variables sous lesquelles apparaissent les divers systèmes organiques dans les espèces animales ou végétales et les lois de corrélation de ces organes; — de même, des lois de la Psychologie générale il nous semble impossible de tirer par déduction les différents aspects essentiels que présentent la sensibilité, Tactivité, etc., chez les individus humains, non plus que leurs modes de combinaison. Il s'agit en effet ici de quelque chose de tout à fait analogue à une Morphologie et à une Taxinomie.
De tout ce qui précède se dégage une conclusion. L'Éthologie, envisagée dans toute sa généralité, comprend, ainsi