DE LA DEUXIÈME ÉDITION
Je n'ai introduit dans cette nouvelle édition aucune modification essentielle ; je me suis borné à faire un assez grand nombre de corrections de détail et à compléter sur certains points mon exposition.
Mais je voudrais profiter de l'occasion qui m'est ainsi offerte, pour préciser et défendre contre certaines objections qui y ont été faites les thèses principales que j'ai soutenues dans cet essai. Elles se peuvent, au reste, ramènera deux.
La première c'est que, si l'on veut déterminer les principales variations que présentent les éléments essentiels de ce tout singulièrement complexe qu'on nomme l'individualité psychologique ou le caractère, il ne suffît pas de tenir compte des inégalités que manifestent dans leur intensité, dans leur ampleur, dans le développement de leur activité, les grandes fonctions de la vie mentale ; il faut surtout envisager leurs fowies ou modes. Ce point de vue n'est certes pas absolument original ; il n'a pas échappé à des psychologues comme M. Fouillée ou Hôffding. Je ne crois pas cependant qu'ils l'aient suffisamment précisé, dégagé, utilisé. Le premier, par exemple, critiquant la théorie de M. Paulhan,
LES ELEMENTS OU CAHACTKnE
écrit: « Entre les Formes générales de l'association systéiniili(|ue et les objets particuliers des tendances ou des passions, il nous semble qu'il doit exister un intermédiaire : et cet intermédiaire, c'est précisément le caractère môme, c'est-à-dire la nature propre de la sensibilité, de la volonté, de Tintelligence, ainsi que leur relation mutuelle. I/application à tels ou tels « objets » est ultérieure et dérivée ; ce qui est primordial, c'est le mode individuel de développement et de fonctionnement du processus psychique, aentir^ penser^ vouln'n\.. Ce n'est donc pas la passion dominante qui fait le caractère, c'est la prédominance de la sensibilité, ou de rintelligence, ou de la volonté, puis de telle sensibilité, de tel mode d'intelligence, etc. * » Malheureusement, M. Fouillée, dans sa propre théorie, ne semble pas tirer parti de la distinction indiquée dans le passage que je viens de rappeler; dans sa détermination des divers types de caractère il ne tient conipte que de la quantité, de la sensibilité, de l'intelligence et de la volonté, non de leurs modalités, (Cf. m/ra. Partie II, ch. iv, p. 190). HôfTding-, de son côté, s'exprime ainsi : «L'individualité générale et abstraite dont parle la psychologie, n'est qu'un schéma diversement rempli en chaque cas donné. La psychologie générale ne saurait épuiser cette multiplicité ; c'est l'affaire de l'expérience de la vie, de l'art, surtout de la poésie et de l'histoire. Tout ce qu'on peut demander à la psychologie, c'est d'indiquer certaines diversités typiques^ conditionnées par le rapport qui existe entre les divers éléments psychiques et les diverses formes d'activité. Une première différence caractérisa
1. FouiUée. Tempérament et Caractère, pp. 127-128. Paris, Félix Alcan.
PRÉPACK III
tique résultera de la prédominance qu'ont dans Tindividu soit les éléments intellectuels, soit les éléments affectifs, soit les éléments volitionnels. Il pourra se faire que, dans chacune de ces espèces d'éléments, une direction particulière l'emporte sur les autres. Ainsi, dans le domaine de la connaissance, il y a opposition entre la perception sensible et la pensée ; dans la perception sensible elle-même, entre les différents sens (cf. par exemple la différence qui existe entre le don de la peinture et celui de la musique), et dans la pensée, entre les associations par ressemblance et celles par contiguïté. Dans le domaine affectif, Topposition des sentiments élémentaires et idéaux a une grande importance ; de même celles du plaisir et de la douleur, de Tégoïsme et de la sympathie. Enfin, pour ce qui est de la volonté, il y a des individus qui sont dirigés surtout par la tendance et l'instinct, tandis que d'autres ne cessent de faire des efforts pénibles par toute une suite de résolutions. Il y en a chez qui la volonté se manifeste surtout comme un pouvoir d'arrêt, et d'autres chez qui apparaît surtout l'activité positive qui choisit et produit. A toutes ces diversités s'ajoutent encore, dans chaque division, des différences de force, de rapidité et d'étendue ^ » Hôffding, on le voit, s'efforce ici de distinguer trois genres de diversités; le premier tient à la prédominance d'une fonction psychologique, le deuxième à ce qu'il appelle la direction particulière prépondérante de chaque fonction, le troisième enfin à des différences dans « la force, la rapidité, l'étendue » de ces divers processus. Et ces observations me
1. UOffding. Esquisse d'une psychologie fondée sur Vexpérience^ VIÏ, C, 1; trad. fr., p. 454. Paris, Félix Alcan.
IfALAPBBT. h
IV LES ^.L^.MEIfTS DU CARACT^.RE
semblent confirmer le point de vue que j'ai soutenu. Cependant, outre que HôfTding ne nous donne que des indications trop broves sur ces diversités de direction, je ne puis m'empôcher de penser qu'il y a quelque confusion entre la considération de la modalité particulière des fonctions mentales et celle de leurs points d'application : la différence qui existe entre le développ(»ment de l'association par ressemblance et deTassociation par contiguité n'est pas de même nature que celle qui existe entre l'aptitude à la musique et l'aptitude à la peinture ; Topposition de Tégoïsme et de la sympathie est bien une opposition de (/ir^r//on, mais celle du plaisir et de la douleur est plutôt une différence de tonalité. D'autre part, les déterminations du troisième genre sont bien vagues ; force, rapidité, étendue, ne semblent pas désigner des qualités de même ordre. Par exemple, dans le domaine de la sensibilité, je comprends bien que l'opposition des sentiments élémentaires et idéaux, de régoïsme et de la sympathie, est autre chose que les différences qu'on peut noter dans la force ou intensité des émotions, dans la rapidité de leur succession ; mais je vois moins nettement ce qu'il faut entendre par rétendue de la sensibilité.
Ce que j'ai appelé modes ou formes des fonctions psychologiques ce sont les aspects caractéristiques qu'elles revêtent et qui tiennent beaucoup moins en somme à leur intensité, à leur développement ou à leurs objets, qu'à leiir façon de jouer, si l'on peut ainsi parler. Ce qui me paraît important ce n'est pas seulement de savoir d'un homme s'il sent plus ou moins, ni même quelles sont les circonstances, les objets qui sollicitent de préférence sa sensibilité, c'est encore et surtout de connaître sa