V. Tenii»<^r<^s
11. — Celte étude critique n'est pas, on Ta vu, purement négative. Les dernières théories que nous venons d'examiner nous ont paru, en particulier, être, suivant le mot de Leibnitz, vraies en ce qu'elles affirment, fausses seulement en ce qu elles nient. Ce qui reste acquis, après qu'on a parcouru ces diverses classifications, c'est qu'un certain nombre au moins de types méritent d'être universellement reconnus. Quelques autres ne sont pas acceptés par tous les psychologues et nous semblent néanmoins devoir être retenus parce qu'ils résultent nettement de toutes nos précédentes recherches, tant sur les éléments du caractère que sur leurs lois de combinaison. La classification à laquelle nous nous arrêtons ne semblera sans doute, au moins dans ses divisions générales, que la réunion, la fusion de celle de M. Ribot avec celle de M. Fouillée. Nous acceptons volontiers le reproche, si c'en est un ; encore une fois, nous ne prétendons pas ici à l'originalité, — à moins que ce n'en soit une que de n'y pas viser de parti pris et de se contenter de dire ce qui semble exact.
Présentons d'abord quelques observations très générales sur le plan que nous allons suivre. — Dans un caractère comme dans un organisme, il y a des systèmes dominateurs et d'autres subordonnés, il y a un grand ressort qui imprime au reste sa direction, sa vitesse, il y a certaine fonction prépondérante, certain trait profond et essentiel qui donne à toute la physionomie son cachet propre et dislinctif. Il suffira que deux ou plusieurs individus aient en commun ce caractère fondamental, et que chez eux il soit la pièce maîtresse du système psychologique et moral, pour qu'ils méritent d'être rangés dans la même catégorie, quelles que soient au reste les différences qui les séparent à d'autres égards.
C'est donc de la détermination de ces différentes (( facultés maîtresses » qu'il faut partir. Nous n'obtiendrons d'ailleurs ainsi que des « cadres vides » comme dit M. Ribot. Aussi nous garderons-nous de les décrire. On ne décrit pas un (( invertébré ». Voici par exemple les « sensitifs »; peut-on en faire un portrait, peut-on les caractériser autrement qu'en disant que, chez eux, c'est la sensibilité qui prédomine et par là même imprime à l'activité, à l'intelligence, à la volonté une allure et un aspect qu'on ne saurait définir qu'en montrant de quelle nature particulière est la sensibilité ellemême ? Comparez par exemple la description que M. Ribot fait des « sensitifs » en général, et celle que nous donne M. Fouillée de Tune au moins des deux grandes divisions de cette même classe des sensitifs ; elles s'opposent presque mot pour mot. « Impressionnables à Texcès, pessimistes, craintifs, timides, méditatifs, contemplatifs » ; voilà leur bilan d'après le premier de ces auteurs; — voici ce qu'en dit le second : « les nerfs vibrent facilement et rapidement, optimistes d'instinct, portés à Tespérance, d'humeur enjouée, ne se tourmentant pas, tout entiers à l'impression présente ». — Les noms par lesquels nous désignerons nos grandes catégories exprimeront simplement ce fait que c'est telle ou telle fonction psychique générale (laquelle peut revêtir plusieurs aspects caractéristiques, au surplus) qui est en eux dominatrice.
Je dis dominatrice et non pas exclusive. Toutes les fonctions de la vie mentale, à des degrés variables et avec des formes diverses, se rencontrent dans tous les individus : la proportion, pour ainsi parler, est seule très différente. Tous les caractères sont donc mixtes, composés, et il n'y a pas de nécessité de compter là une catégorie à part. Tout caractère est un « tempérament », suivant des rapports variables, de sensibilité, d'activité, d'intelligence, de volonté. Il n'y a pas de types « purs », si l'on entend par là des individus cIv^-l
i98 LES LOIS DE COMPOSITION DES ÉLÉMENTS DU CARACTÈRE I
lesquels une seule de ces facultés se présenterait à Texclu-.
sion des autres, ]
Une difficulté cependant se présente ici. Nous venons de dire que les « genres » doivent être déterminés d'après la prépondérance au moins relative d'une certaine « fonction » psychique. Nous allons compter un genre des « Tempérés » ; or la pondération n'est pas à proprement parler j une fonction. Toutefois cet équilibre entre les diverses fonc- ' tions psychiques, qui résulte lui-même d'un mode spécial d'exercice de celles-ci, constitue une attitude psychologique toute particulière, et qui n'est pas seulement de forme, mais de fond. Il peut donc être justement considéré comme une sorte de caractère dominateur et servir de caractéristique à un genre, à peu près comme la présence ou l'absence d'un plan de symétrie sert aux naturalistes à distinguer des embranchements.
Nous arrivons ainsi à compter six genres principaux, à savoir :
Les Apathiques,
Les Atfectifs,
Les Intellectuels,
Les Actifs,
Les Tempérés,
Les Volontaires.
Dans chacun de ces genres, diverses espèces devront être distinguées et caractérisées.
Préciser, compléter et du même coup justifier, s'il se peut, notre classification, ce ne peut être que décrire les divers types que nous pensons pouvoir reconnaître. Et comme il ne saurait suffire de donner des indications générales, et pour ainsi parler de simples schémas, nous essayerons de présenter, toutes les fois qu'il sera utile, des portraits individuels. Ce sont ceux de personnes que j'ai eu le moyen et le loisir d'étudier de près. Cette méthode, il faut le reconnaître, pré-
sente un inconvénient grave, celui de rendre impossible toute vérification directe. Néanmoins nos portraits pourront être tenus pour ressemblants, si, d'une part, ils semblent assez vivants, si, d'autre part, le lecteur peut trouver dans ses souvenirs personnels des physionomies analogues.
Les noms d'hommes illustres, ou tout au moins connus, que nous ajouterons permettront au surplus de mieux fixer les idées.
A. Les Apathiques. — Ils sont caractérisés par une dépression anormale de la sensibilité, tout à la fois sous le rapport de l'affectivité et sous celui du désir. Rien ne les émeut, et ils manquent complètement d'ardeur, de passion. Cette atonie qui est leur trait dominant est, au reste, susceptible de degrés et chez plusieurs il reste un certain nombre de points sensibles par où ils sortent, si je puis dire, de leur nature et de leur formule. Il suffit que cette indifférence soit très généralisée pour qu'ils rentrent dans notre groupe. L'apathie qui tend' à abaisser -le ton de Taclivité, puisqu'elle est en son fond une diminution du ton vital, et qui tend à donner à l'intelligence de la lourdeur, une allure Toutinière et embarrassée, n'est pas cependant exclusive, nous l'avons vu, de toute activité et de tout développement intellectuel. Elle leur imprime seulement un cachet spécial. — Nous subdiviserons ce genre en trois espèces.
{"" L'Apathique pur, — C'est la forme la plus basse. Ils sont inertes autant que peu sensibles ; indolents, sans ressort, sans énergie, n'ayant de goût à rien, d'intelligence obtuse, ils sont réduits presque absolument aux instincts animaux, lis s'élèvent tout juste au-dessus de l'idiot. Ils sont capables au reste de travailler à des besognes médiocres et uniformes sous l'impulsion de la nécessité. Leur insensibilité et leur inintelligence les rendent parfois brutaux.
Malapbrt. W
200 LF.S LOIS DK COMPOSITION DRS ÉLÉMENTS DU GARAGTÈRB
Je n'ai évidemmcnl pas de noms propres à ciler ici ; les hommes de celle sorle ne laissent pas de trace profonde dans l'histoire. Peiit-ôtre en pourrait-on trouver quelquesuns dans la liste des princes qui n'ont rien fait et qui n ont rien été. — Voici le portrait d'un homme qui me semble entrer netlemcnt dans ce groupe.
M.X... (portrait III). Un des beaux spécimens d'indolence, d'insignifiance que je connaisse. Insensible à peu près à tout, sinon aux dérangements qu'on peut apporter à ses habitudes de bien-ôlre. Pas trace d'émotivité, tout glisse sur cette écorce épaisse ; il n'a jamais eu, je crois, de grandes joies ni de grands chagrins. Ignore ce que c'est que Tenthousiasme, n*a pas idée de ce que peut être un plaisir esthétique. A quelques affections toutefois, assez enracinées, mais qui manquent totalement d'élan, de profondeur, de vivacité, et qui sont plutôt une partie de ses habitudes qu'un morceau de son cœur. Sans ardeur, ne désirant rien passionnément, tenant seulement à trouver à l'heure voulue son déjeuner, son fauteuil, ses pantoufles ou son lit. Comme il est, d'ailleurs, de bonne santé et dans une belle situation de fortune, il est d'une bonne humeur passive assez égale; pas méchant, mais naturellement égoïste, n'ayant pas même ridée de songer à autrui; une tendance assez marquée à l'avarice... pour les siens.
D'intelligence fort médiocre, pour ne pas dire plus. Non seulement les choses de l'esprit n'existent pas pour lui, mais encore il comprend difficilement, n'a pas la moindre imagination, la moindre vivacité (voilà quelqu'un qui n a rien à craindre de la précipitation de ses idées!), n'a pas une opinion, une pensée, un jugement qui lui soient propres. U écoute une conversation sérieuse avec autant d'effort d'attention et de profondeur de compréhension qu'il en dépense à regarder béatement monter la fumée de sa pipe. Il interrompra parfois pour lâcher quelque sotte banalité ou quelque
plaisanterie grossière .ou puérile. Sur certains points, une espèce de gros bon sens vulgaire, qui n'est au demeurant que du psittacisme médiocrement appliqué.
L'activité est extrêmement faible et molle ; pas le moindre besoin d'agir utilement ou pour se dépenser; n'a jamais rien entrepris, reste volontiers des journées entières à ne rien faire. Sa seule occupation c'est de faire, modérément, de la bicyclette, parce qu'on en fait autour de lui et qu'il faut bien passer le temps. A cela près un remarquable type de désœuvré inerte.
Inutile d'ajouter que ce n'est pas un grand volontaire. Sa volonté, sans ressort, sans initiative, sans énergie propre, molle et se laissant aller suivant la ligne de moindre résistance, ne dissimule un peu sa faiblesse que grâce à l'inertie qui lui donne un air vague de pondération.
2" U Apathique-intelligent. — Ce type se distingue du précédent, comme son nom l'indique, par un développement supérieur de l'intelligence. Toutefois, nous n'avons pas encore atfaire ici à un pur intellectuel, car l'exercice de la pensée ne devient pas encore une fonction absorbante, impérieuse, vraiment dominatrice. Il peut, chez les plus distingués représentants du groupe, être une occupation favorite, il n'est pas une vocation irrésistible, une vraie passion. L'intelligence reçoit d'ailleurs de l'émoussement même de la sensibilité une physionomie particulière. La flamme, les grandes envolées, la richesse et l'exubérance de l'imagination font plus ou moins radicalement défaut.
L'individu peut donc être très intelligent, mais d'une intelligence qui a sa tournure et son allure propre, plus régulière que puissante, plus apte à comprendre qu'à découvrir, à inventer : elle est assimilatrice, et pour ainsi parler reproductrice, plutôt que vraiment originale et créatrice. Elle affecte même chez les représentants médiocres du type un caractère assez remarquable de lourdeur et de lenteur. —
202 LKS LOIS hK COMPOSITION DKS KLI^MKNTS DU CARACTÈRE
Ajoutons que. chez les hommes de celte sorte, Tactivité est très médiocrement développée en général; ce ne sont pas des (( oseurs». mais tout au contraire des temporisateurs et, comme dit M. Uihot des « calculateurs ». — C'est là une disposition ou plutôt un ensemble concordant de dispositions psychologiques qui semblent particulièrement favorables au développement de certaines qualités de la volonté ; — ce ne sera pas sans doute la volonté active, énergique, qui trouve d'ordinaire sa source dans les tendances sensibles et dans l'activité spontanée ; — mais ce sera la volonté modérée, réfléchie, égale, suffisamment continue et persévérante, avec môme de la ténacité. Toutefois nous ne rencontrons pas ici très développée la volonté inhibitrice sous sa forme expresse, car les impulsions n'étant jamais très vives il n'y a pas de grands efforts à faire pour les vaincre et les arrêter. Nous n'avons pas afTaire à des types de lutte. Enfin je réserve expressément le nom d'apathique-intelligent, et aussi comme on verra tout à Theure d'apathique-actif, aux individus chez qui la volonté, bien qu'elle existe et ait ses caractères propres, n'apparaît pas comme vraiment souveraine, comme dominatrice et directrice incontestée.
Je voudrais esquisser ici la silhouette d'un représentant moyen de cette classe.
M. X... (Portrait IV). Nous rencontrons tout d'abord les traits généraux de l'apathique, inémolivité, absence d'effusion, d'épanchement ; je n'y reviens pas et me borne à signaler, à côté de la froideur, du calme et de rinditférence habituels, une certaine tendance à voir volontiers les choses sous leur mauvais aspect, à se décourager (beaucoup plus d'ailleurs par manque de ressort et de vaillance que par l'effet d'une imagination obsédante et inquiète). Stable dans ses affections, ami sûr, mais assez bourru et bougon, un peu « ours ».
Un certain développement intellectuel ^ une certaine apti-
CLASSIFICATION DES CARACTKRES 203
tude scientifique, qui le distinguent nettement du portrait III. Intelligence d'ailleurs qui manque de souplesse, de variété, d'universelle curiosité, de feu, qui n'a rien d'esthétique, ni de brillant. Juste et appliqué dans sa sphère, avec pas mal de routine et de « métier ». Pas d'esprit de finesse, mais plutôt l'esprit géométrique, avec ses défauts propres, comme de vouloir traiter les choses humaines et les choses de sentiment par principes mathématiques ; d'oti des lacunes et des preuves d'inintelligence parfois singulières.
L'activité est très médiocre ; difficile à remuer, sans spontanéité, sans esprit d'initiative; routinier et même casanier en un sens. Volonté sans énergie; se laisse mener par qui le sait prendre et se laisse facilement prendre ; un faible en somme et qui n'est pas éloigné de se croire un autoritaire, parce qu'il a des entêtements d'une espèce particulière, qui ne sont que des entêtements d'habitude et d'inertie, si j'ose dire, appuyés sur des principes, ou plutôt qu'il croit fondés sur des principes.
Une expression tout à fait supérieure du type nous est fournie par Fontenelle dont on connaît la singulière insensibilité et qui fut un homme très intelligent, mais auquel a toujours fait défaut cette dose d'imagination et de passion qui fait les grands esprits, qui « n'a été artiste à aucun degré », dont « les sentiments ont été des idées justes », qui « est né tranquille, curieux et avisé », mais n'a pas eu le feu sacré, la passion de la science,, qui n'a rien découvert, rien généralisé et s'est contenté d'être, comme on l'a dit spirituellement, « le secrétaire général du monde scientifique* ».
3** V Apathique -Actif. — Voici un caractère qui se rapproche de certaines formes du caractère équilibré. Seulement ici l'équilibre est en quelque sorte négatif. L'apathie, qui est manifeste, est cependant, en quelque mesure, non pas sans