‹ Les éléments du caractère et leurs lois de combinaisonChapitre 82 sur 92 · Id., ibid · texte numérisé non relu

Id., ibid

2; H. Spencer. Principes de Biologie, tr. fr. II, p: 431 , sqq. Parla, Ç^V\il kVi.^^.

autres fonctions. 11 se rencontre quelque chose d'analogue dans la vie psychologique. La lenteur et l'appauvrissement d*une fonction mentale entraîne d'ordinaire une moindre coordination ; et par contre le consensus du jeu des tendances est tout ensemble la condition et le résultat de leur activité plus riche et plus pleine. — Mais cela admis, il n'en reste pas moins que s'il y a suractivité disproportionnée d'un système organique ou psychique, cet excès de développement sefail au détriment du fonctionnement normal des autres systèmes, au détriment de leur harmonie totale aussi. Qu une tendance vienne à s'exagérer, à s'exalter de manière à absorber en quelque sorte, à accaparer toutes ou presque toutes les énergies disponibles, il faudra bien que les autres tendances soient ou supprimées ou du moins profondément transformées ; ou bien elles dépériront, ou bien elles seront entraînées par la tendance prédominante, se mettront à sa remorque. Si l'organisation, la rédistribution suivant ce nouveau plan, se peuvent assez aisément réaliser, le trouble sera passager et un équilibre d'une nouvelle sorte, avec un nouveau centre de gravité, s'établira au sein de l'être. Mais si les tendances répugnent à se plier ainsi à ce nouveau mode de subordination, si la disproportion devient extrême, l'équilibre vital ou mental est compromis, la banqueroute finale est imminente. La loi de balancement, combinant ses effets avec ceux de la loi d'habitude, fait que l'individu, si rien ne s'y vient opposer, doit fatalement tomber de plus en plus du côté oîi il penchait naturellement.

Une fois de plus, nous le voyons, s'il y a bien dans le caractère quelque chose de primitif et de permanent aussi, s'il y a bien certaines parties de nous-mêmes qui sont si intimement, si profondément nôtres qu'elles subsistent et se maintiennent, — du moins est-il impossible de croire que tout reste immuable et que cela même qui demeure soit toujours identique à lui-même. Tout devient autour de nous ; tout

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devient aussi en nous. Le changement est la condition de la vie ; comment ne serait-il pas la loi du caractère?

II. — Lks Crises. — Cette évolution du caractère, dont nous avons essayé de dégager les conditions et les causes générales, ne se poursuit pas, cela est évident, avec une régularité, une continuité parfaites. Nous en avons déjà vu en partie les raisons. Il s'y produit un certain nonàbre de crises. Elles peuvent être différentes de nature ; elles peuvent être plus' ou moins nombreuses et profondes suivant les individus ; mais, en dernière analyse, quelle que soit leur origine, quelles que doivent être leurs conséquences, on peut y découvrir un mécanisme psychologique à peu près constant.

Tantôt un élément nouveau s'introduit, tantôt un élément ancien disparaît, et cela soit lentement, soit brusquement. Les synthèses mentales antérieures sont, dans une mesure plus ou moins large, dissociées, désorganisées. Puis, d'ordinaire, l'équilibre se rétablit suivant un nouveau plan. Parfois le choc peut être assez violent, le trouble assez profond pour que l'équilibre reste définitivement rompu, pour que la santé morale soit irrémédiablement compromise. L'état de désagrégation devient alors permanent et pour ainsi dire constitutionnel ; ce qui a lieu, par exemple, dans l'hystérie d'origine traumatique : nous sommes dans le domaine de la pathologie. Aussi nous bornons-nous à signaler le cas, sans insister, pour ne nous occuper que dçs cas normaux.

Le désordre a été passager ; mais il y a toujours eu une période de trouble, d'anxiété, d'agitation. Le changement porte, en effet, tout à la fois sur le contenu du caractère et sur l'orientation, le mode d'organisation des éléments. Y at-il appauvrissement? il est évident que le fond même de l'être est altéré, que la disparition de tendances autrefois actives provoque un sentiment pénible de diminution, de vide, un état de malaise, de tristesse, de faiblesse. Y a-t-il

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cnrirhissomcnt. au conlrairo? il se produit une sorte d'expansion, un sentiment de plénitude, la conscience d'un surcroît, d'une vie plus active, une exaltation qui s'accompagne de joie; mais comme la tendance nouvelle n'a pas eu le temps encore de se combiner, de s'harmoniser avec les autres, Tactivité est en quelque sorte fragmentaire, intermittente, procédant par poussées quelque peu incohérentes et désordonnées ; — de plus, certaines tendances de formation plus ancienne se trouvent toujours aii moins partiellement contrariées, inhibées, et ces arrêts doivent nécessairement donner naissance à des accès de mélancolie, d'anxiété, de découragement, d'affaissement, coupant en quelque sorte les périodes d'excitation. — Tel est, en somme, le schéma commun de toutes les crises, dont il reste maintenant à indiquer brièvement les principales.

Elles sont de trois sortes principales : organiques, sociales, psychologiques.

Les crises morales qui viennent du tempérament sont elles-mêmes normales ou purement accidentelles. Les unes et les autres ont un retentissement profond dans la vie mentale et souvent ont pour premier symptôme un changement dans le caractère ; c'est là aussi parfois le résultat le plus marqué et le plus durable. « Remarquons, dit Maudsley, l'effet souvent produit par une violente attaque de folie. Le malade recouvre entièrement la raison, ses facultés intellectuelles n'ont rien perdu de leur vivacité ; mais son caractère n'est plus le même ; il n'est plus moralement le même homme. Désormais peut-être sa vie sera-t-elle aussi différente de sa conduite passée que, dans un sens opposé, l'existence de Paul de Tarse le fut de celle de l'apôtre Paul. Une attaque d'épilepsie produit le même effet. Une fièvre, une blessure à la tête transforme aussi le caractère ^ » Tantôt, du reste, la

4. Maudsley. Le Crime et la folie, tra<l. fr., p. 62. Paris. Félix Alcan.

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folie substitue la violence, la haine à la douceur, à Ja bonté; tantôt elle exagère une disposition naturelle, change la dureté en cruauté, Tirascibilité en impulsion frénétique.

J'appelle crises normales celles que doit traverser tout être dans son développement naturel. Telles sont, par exemple, la crise de la puberté et celle de la ménopause. Je n'ai pas à les décrire ici dans le détail ; je me borne donc à rappeler ce passage de Griesinger : « Avec l'entrée en activité de certaines parties du corps qui jusque-là étaient restées dans un calme complet et avec la révolution totale qui se produit dans l'organisme à cette époque de la vie, de grandes masses de sensations nouvelles, de penchants nouveaux, d'idées vagues ou distinctes et d'impulsions nouvelles passent dans un espace de temps relativement court à la conscience. Elles pénètrent peu à peu le cercle des idées anciennes et arrivent à faire partie intégrante du moi. Celuici devient par là même tout autre ; il se renouvelle et le sentiment de soi-même subit une métamorphose radicale S »

A rimage de ces crises très caractérisques et frappantes, il y en a certainement une foule d'autres moins apparentes, moins définies : des crises de croissance et de tempérament très variables au demeurant dans leur intensité et leur fréquence.

Je ne parle pas de la maternité, parce qu'elle est une crise sentimentale, morale et sociale autant et plus qu'une crise organique.

Les crises accidentelles et imprévisibles résultent d'une maladie, d'un accident proprement dit. Les fièvres infectieuses, les maladies de cœur, d'estomac, de matrice, le

1. Griesinger. Traité des Maladies mentales^ p. 55. — Cf. Beaunis. Les bensations internes , pp . 64-66 : « C'est comme une seconde .naissance, moins rapide et moins violente que la première, mais qui, au lieu de surprendre un organisme dans un état encore apathique, à peine conscient, comme celui du fœtus, surprend un être intelligent, sensible, impressionnable, et sachant jusqu'à un certain point s'observer et analyser ce qu'il éprouve. »

diabète, etc., ont une influence considérable sur le caractère. A plus forte raison en sera-l-il de même d affections comme la chorée, Tépilepsie. Thystérie et toutes les maladies proprement mentales. Presque toujours, dans ces derniers cas, il y a une prédisposition, une tare héréditaire plus ou moins lourde; mais le hasard, les circonstances, un choc brusque, une émotion violente sont la cause occasionnelle du développement considérable d*un germe qui pe'ut-ôtre serait demeuré latent. C'est ainsi de plus que l'état vague, généralisé, indéterminé, se Oxe, s'oriente, revêt une forme précise.

11 y a, d'un autre côté, des crises qu'on peut appeler sociales. Je n*y insiste pas, car elles revêtent en somme toujours la forme de crises psychologiques, et sont sociales seulement par leur cause, parce qu'elles expriment 1 action du milieu social et l'adaptation de l'individu à ce milieu. Choix du métier, habitudes professionnelles, mariage, etc., voilà quelques-unes, entre mille autres, de ces influences extérieures qui donnent naissance à des crises d'ordre sentimenlal ou intellectuel dont il faut maintenant dire quelque chose.

Ce sont celles-ci que j'ai nommées psychologiques à proprement parler. — Les crises sentimentales semblent parfois se confondre avec certaines crises organiques ; elles s'en distinguent néanmoins. L'amour, par exemple, n'est pas la même chose que la puberté. Or, l'apparition de l'amour, l'aspect qu'il revêtira, la violence qu'il acquerra, voilà qui est imprévisible ; et voilà une des crises morales les plus graves qu'un homme puisse traverser. Quels effets ne peuvent pas produire aussi sur notre caractère une grande douleur, un deuil, une déception, un espoir brisé, une illusion évanouie, de même qu'une joie inattendue, un bonheur, un succès inespérés? Ici encore, il faut bien le reconnaître, le choc extérieur a pu simplement mettre en branle des tendances

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sommeillantes et nous faire reconnaître qu'à notre insu nous vivons par mille points. Mais cette révélation n'est-elle pas pour troubler violemment nos âmes ? Et n'est-ce pas ainsi, bien des fois, que nous aussi nous trouvons notre chemin de Damas ?

L'intelligence encore peut être subitement métamorphosée et, par son intermédiaire, le caractère tout entier. Ces crises intellectuelles sont parfois préparées et s'étendent sur une période assez considérable de la vie : il y a développement plutôt encore qu'apparition soudaine. Le moment, par exemple, oîi Tenfant atteint ce que Ton nomme <( Tâge de raison » est singulièrement indéterminé, et il n'y a pas là une sorte de création subite. Mais il n'en reste pas moins vrai qu'un jour Tenfant découvre en lui une capacité de raisonner, de penser pour soi et par soi, qu'il ne soupçonnait qu'à peine. Et en quelques mois son caractère s'altère singulièrement : il peut devenir indocile, indiscipliné, « répondeur )*, « raisonneur ». — Certaines crises sont plus rapides et plus fortuites : elles résultent de l'introduction dans la pensée d'une idée, d'une doctrine, d'un système scientifique, politique , moral , philosophique , jusqu'alors totalement ignorés. — Je ne me fais pas trop d'illusions sur l'efficacité de Y enseignement de la morale, par exemple. Et pourtant j'ai pu remarquer, chez un certain nombre déjeunes gens, une sorte de révolution morale, le jour où leur esprit s'était ouvert à la séduction que peut exercer la doctrine de Kant. Ils avaient vraiment découvert l'idée du Devoir pur : et cela peut aller très loin. Un mot tombé ainsi de la bouche d'un maître, et dit avec l'accent qu'il faut, peut devenir, un jour ou l'autre, pour celui-ci ou celui-là, une cause de rénovation, un principe de salut. Encore faut-il qu'il ait été prononcé.

Reste à savoir enfin s'il ne peut y avoir des crises de la Volonté, et, pour ainsi parler, des crises de la Liberté. En

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quoi elles peuvent consisler, dans quelle mesure et de quelle manière nous pouvons ôlrc les artisans volontaires et autonomes de notre propre caractère, c*est ce que je me propose d'examiner dans le prochain chapitre.

Ce que j'ai voulu montrer ici, c'est seulement, car il convient de le répéter, puisque cela est méconnu par quelques uns et sert d'excuse à beaucoup, c'est que, sous l'action de tant de causes entrecroisant, combinant leurs effets, noire caractère n'est rien moins qu'immuable, que sa destinée nécessaire est d'évoluer perpétuellement.

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