Durkheim, De la divi,iion du travail social, p
CONCLUSION
ter de tomber du côté où il penche, de verser dans les défauts auxquels il est plus spontanément invité et comme incliné (le devoir d’un Fontenelle n’est pas le même que celui d’un Rousseau), — d’autre part, parce qu’il doit tendre à faire produire à sa nature tout le bien dont elle est capable, à en tirer la plus grande somme possible d’utilité morale, si je puis dire : le devoir d’un Spinoza n’est pas celui d\in Léonidas ; un saint Vincent de Paul en suivant sa voie remplit sa fonction et donne un grand exemple moral, comme aussi un Epictète, qui n’eût été sans doute qu’un médiocre Vincent de Paul. La perfection morale de l’un n’est pas identique à celle de l’autre. Le devoir c’est de se perfectionner, et la perfection pour chacun c’est le plus haut degré de développement, de maturité, d’énergie harmonieuse et réglée que comportent ses facultés, c’est la réalisation libre et complète de son être.
Ainsi nous arrivons à cette formule : le devoir pour chacun c’est d’avoir du caractère. Avoir du caractère, en effet, c’est, nous l’avons vu, réaliser en soi l’ordre et l’unité, c’est substituer au jeu discordant, passager et fatal des impulsions, l’harmonie des tendances, leur coordination, c’est obéir à un principe conscient, raisonnable, permanent : c’est en somme s’approcher de l’idéal de sa propre nature. Du même coup, c’est travailler à la réalisation de l’idéal de la nature humaine.
Je vois bien l’objection, sans doute. C’est qu’on peut avoir du caractère sans être pour cela moralement bon ; c’est qu’une volonté forte peut être en même temps une volonté immorale et anti-sociale. Cela est vrai, mais d’une vérité très particulière et pour ainsi parler accidentelle. Le caractère, en effet, s’il est bien la tendance à l’harmonie et à l’unité sous la loi d’une idée, contient nécessairement en soi
CONCLUSION
un élément nécessaire de beauté et de moralité, a On peut affirmer que les hommes qui ont le plus de volonté sont en général ceux qui ont la volonté la meilleure ; que les vies les mieux coordonnées sont les plus morales ; qu’il suffit de pouvoir établir en soi une autorité et une subordination quelconques pour y établir plus ou moins partiellement le règne de la moralité. )) (Guyau, Éducation et Hérédité, p. 220.) Par là même le point de vue de la moralité individuelle et celui de l’utilité sociale coïncident.
Rien n’est plus utile à la société que des hommes de caractère. Car un caractère, ce ne peut être seulement un homme qui, dans ses pensées, dans ses intentions, ses voûtions, obéit à des principes stables et généraux ; cette harmonie et cette unité il est naturellement amené à les vouloir hors de soi aussi bien qu’en soi. Le moi, en s’organisant, s’élargit et cherche à embrasser l’univers, à le soumettre à la loi même à laquelle il se soumet. Pour être soi, il ne faut pas s’enfermer jalousement en soi-même ; se trouver, c’est en somme se retrouver dans les autres et par là c’est se donner. Accroître dans sa propre personne autant qu’il est possible le pouvoir et l’autonomie de la volonté, c’est mieux concevoir ses rapports avec ce qui nous entoure, mieux connaître sa force et en même temps son rôle, sa place dans le tout et sa solidarité avec le tout. Le caractère le plus libre et le plus raisonnable, c’est celui pour qui se concentrer c’est du même coup se répandre, puisqu’il doit traduire moins l’individu que l’humanité, ou mieux puisqu’il exprime l’indissoluble union de l’individu et de l’humanité.
Voilà pourquoi le vrai moyen de former le caractère, c’est l’action. Car elle a des vertus merveilleuses pour nous guérir de l’égoïsme sous toutes ses formes, de l’égoïsme mesquin
CONCLUSION
OU de l’égoïsme subtil. Elle nous détache de nous-mêmes, et dans son énergie féconde accroît la conscience de notre valeur comme êtres intelligents et volontaires.
Voilà aussi pourquoi il faut faire du perfectionnement de la personnalité le principe de toute morale et de toute éducation, sans craindre par là « de dissoudre la Société » \ A une époque où, comme on l’a maintes fois remarqué, nulle théorie, nulle croyance, nulle foi ne demeurent incontestées, il est une foi à laquelle il se faut attacher. Cette croyance préalable et sans laquelle toutes les autres seraient inefficaces et mortes, c’est celle-ci : l’homme n’est pas le jouet de la fatalité de ses instincts, de ses passions, de ses intérêts, des forces du dehors ; il peut, s’il sait le vouloir, créer en soi une nature morale et une nature sociale supérieures ; il peut avancer ou retarder le progrès ; il peut se faire et faire l’avenir. Et pour oser tenter l’épreuve, il faut avoir foi en l’efficacité de l’effort, il faut avoir foi en la valeur absolue de la dignité humaine, c’est-à-dire d’un mot en la Liberté.