CHAPITRE IV
Les éléments figurés du sang deviennent le siège très fréquent d'altérations morbides. Parmi ces altérations, les plus graves et malheureusement aussi les plus communes sont celles qui ont pour point de départ les globules blancs. Celles qui intéressent les globules rouges sont beaucoup plus rares et n'enraînent pas des conséquences aussi fâcheuses. Dans une étude complète de ces altérations, il conviendrait de les rattacher à trois principaux chefs : le
premier, embrassant toutes celles qui sont relatives aux leucocytes; le second, comprenant celles relatives aux hématies, et le troisième, celles qui portent à la fois sur les deux ordres de globules.
ARTICLE PREMIER
Quelques-unes de ces altérations ont pour résultat une simple hypertrophie des leucocytes. D'autres sont caractérisées par la prolifération et la diapédèse de ces globules. Assez souvent, elles ont aussi pour caractère essentiel leur prolifération : mais les leucocytes, en se multipliant, ne franchissent pas les limites de l'appareil circulatoire.; ils restent mêlés aux hématies. Enfin, dans certaines conditions morbides, les globules blancs subissent la dégénérescence cancéreuse et deviennent alors le point de départ des tumeurs encéphaloïdes, sarcomateuses, mélaniques, etc.
^1. — Hypertrophie des globules blancs.
Ces altérations sont fréquentes. Elles ont été observées par M. Ch. Robin sur divers points de l'économie, et particulièrement sur les leucocytes de la lymphe et du sang qui restent stationnaires dans quelque dilatation variqueuse des lymphatiques et des veines du scrotum ou d'une tumeur érectile. Le même auteur les a rencontrées aussi sur les leucocytes du colostrum, des séreuses enflammées, et dans un grand nombre d'organes (1).
Très souvent, ces altérations ont pour siège les glandes vasculaires sanguines et les ganglions lymphatiques. Les amygdales se placent, sous ce rapport, au premier rang; viennent ensuite les ganglions du cou, du creux de l'aisselle et du pli de l'aine, puis la rate, le corps thyroïde, et enfin le thymus.
L'hypertrophie des leucocytes qui prennent naissance dans ces divers organes présente, au point de vue anatomique et physiologique, un très grand intérêt. Nous avons vu, en effet, qu'ils restent à l'état de simples globulins aussi longtemps qu'ils n'en ont pas franchi les limites; ils sont alors consti-
(1) Ch. Robin, Dict. encycl. des se. méd. (article Leucocytes, p. 259).
tués par un noyau granuleux et arrondi qu'entoure une enveloppe se dessinant sur son contour sous l'aspect d'un arc, souvent même n'accusant nullement sa présence. Dans cet état de simplicité, on pouvait leur contester le caractère des leucocytes, bien que quelques-uns, dans le nombre, en offrent assez nettement tous les attributs. Mais sous l'influence des affections chroniques qui déterminent leur hypertrophie, ils prennent un accroissement assez rapide, tout à fait semblable à celui qu'ils acquièrent en arrivant dans le plasma sanguin. Leur volume reste cependant assez variable. Il en existe de toutes les dimensions. Seulement ceux qui revêtent les caractères des véritables globules blancs et qui se trouvent en très faible minorité à l'état normal, sont, au contraire, les plus nombreux. La plupart présentent le diamètre ordinaire des leucocytes, 9p. à 10 p.. Quelques-uns sont plus considérables. Parvenus ;i ce degré de développement, leur nature alors ne peut plus être contestée. On les reconnaît à leur noyau bien manifeste, arrondi et granuleux, à leur protoplasma granuleux aussi, et à leur enveloppe non moins évidente (i).
L'hypertrophie des globulins a- donc pour résultat de les faire passer de la première à la seconde période de leur développement, et en accusant fortement tous leurs attributs distinctifs, de démontrer leur nature qui était encore problématique pour quelques auteurs.
J'ai constaté cette hypertrophie sur des ganglions du cou et sur des ganglions du creux de l'aisselle qu'avait bien voulu m'adresser M. Berger; Les leucocytes des ganglions axillaires, en passant à l'état de globules blancs adultes, étaient devenus le siège d'une altération réelle; ils contenaient des granulations graisseuses, assez rares dans quelques-uns, très abondantes dans d'autres; plusieurs leucocytes en étaient remplis (2).
C'est sur les amygdales qu'on peut le plus facilement constater les effets habituels de l'hypertrophie des globulins. En raclant légèrement la surface d'une coupe faite sur un segment de ces glandes, on obtient un liquide séroopalin qui, vu au microscope, se compose presque exclusivement de leucocytes bien caractérisés ; l'acide acétique au 40% seul ou additionné d'une quantité variable d'alcool au 10% permet d'en étudier toutes les variét es (3).
(I) PI. XV, fig.l.
(-2) PJ. XV, fig. 2.
(3) PI. XV, fig. 3.
Ainsi les globulins, sous l'influence de certaines causes encore mal déterminées, mais qui semblent se rattacher pour la plupart à une inflammation chronique, peuvent se développer comme dans Pappareil circulatoire. L'accroissement qu'ils prennent alors constitue un phénomène à la t'ois physiologique et pathologique. Leur accroissement est un fait physiologique puisqu'ils sont appelés à se développer progressivement; mais cet accroissement s'opère dans un organe où il ne doit pas avoir lieu, et il a pour conséquence une augmentation de son volume; c'est donc par les eftets qu'il entrahie et non par sa nature même que l'hypertrophie des globulins touche à la pathologie.
Cette hypertrophie est remarquable sous un autre rapport. On aurait pu conjecturer que les leucocytes, en passant par voie pathologique de la première à la seconde période de leur évolution, montrent quelque tendance à la prolifération ; c'est ce qui a lieu à l'état normal. Dans l'état morbide, cette tendance ne semble pas exister; rien, du moins, ne vient l'annoncer ; les noyaux des leucocytes ne présentent aucune trace de segmentation ; on trouve bien rarement des globulins dans ces leucocytes hypertrophiés : ainsi s'explique la lenteur avec laquelle les glandes vasculaires sanguines et les ganglions lympathiques augmentent de volume. Si la prolifération s'ajoutait à l'hypertrophie, cet accroissement de volume serait plus rapide, et les organes qui en sont le siège pourraient atteindre des dimensions presque indéfinies.
§ 2. — Altérations caractérisées par la prolifération
ET la DIAPÉDÉSE DES GLOBULES BLANCS.
Toutes ces altérations peuvent être résumées en un seul mot, la suppuration : c'est dire combien elles sont fréquentes. Le pus, conséquence ordinaire des inflammations portées à un certain degré d'intensité, est un liquide séreux dans lequel flottent d'innombrables leucocytes. Ce fait, que M. Ch. Robin, l'un des premiers, a très nettement démontré, n'est plus contesté aujourd'hui (i). Mais d'où viennent ces leucocytes? Cohnheim, en 1867, dans ses recherches sur l'inflammation et la suppuration (2) a cherché à établir qu'ils proviennent des vaisseaux sanguins, et qu'ils traversent les
(1) Ch. Robin, Dict. encycl. des se. méd., art. Leucocytes.
(2) Cohnheim, Sur Vinfl.et la suppuration {Virchoivs Arch., septembre 1867).
parois de ces capillaires par voie de diapédèse. Sur une grenouille curarisée cet auteur met l'intestin et le mésentère à nu. Le simple contact de Tair extérieur suffit pour provoquer un état inflammatoire, et l'accumulation des globules blancs sur certains points. On voit d'abord les artères se dilater ; les veines se dilatent ensuite. C'est sur ces veines dilatées que l'observateur doit plus particulièrement fixer son attention. Il ne tarde pas à remarquer que le courant sanguin parcourant leur cavité se décompose en deux colonnes : l'une, centrale, constituée par les globules rouges; l'autre, périphérique, formée de globules blancs. De la couche périphérique se détachent çà et là quelques-uns des globules qui en font partie, pour s'engager dans la paroi correspondante, en dehors de laquelle ils font une très minime saillie. Peu à peu la saillie extérieure augmente; le corpuscule est alors comme partagé en deux moitiés égales reliées l'une à l'autre par un étranglement intra-pariétal. Puis cette saillie extérieure s'accroît pendant que la saillie intérieure diminue; et bientôt le globule tout entier est sorti des voies de la circulation. D'autres se comportent de même. Ils s'accumulent ainsi autour du vaisseau, en formant de petits amas inégaux, qui s'accroissent, se rapprochent, se confondent et finissent par entourer la veinule dont ils. proviennent. Des phénomènes semblables se passent du côté des capillaires. Mais à la diapédèse des leucocytes se joint alors celle des hématies qui, cependant, semblent ne pouvoir s'échapper que plus difficilement; car on n'en trouve jamais qu'un petit nombre au milieu des globules blancs.
Ainsi pour Cohnheim les globules du pus sont des globules blancs en voie à' émigration. Sa théorie de la suppuration comprend deux faits principaux, dont l'un est relatif à l'origine des globules du pus, et l'autre à leur diapédèse. Sur l'un et l'autre point je partage son opinion. Mes observations sur la circulation du sang dans la nageoire caudale des têtards m'ont nettement démontré que les globules blancs et rouges peuvent sortir et sortent en ^ffet des voies de la circulation.
Le même auteur, revenant sur sa doctrine, en 1873, s'attache à expliquer le mode suivant lequel s'opère l'émigration des leucocytes. Il pense que l'inflammation a pour efl^et d'altérer les parois des vaisseaux et de préparer ainsi la diapédèse des leucocytes. Cette explication trop mécanique n'ajoute rien à la valeur de l'opinion qu'il défend. Surines têtards curarisés et en pleine intégrité des vaisseaux capillaires, j'ai vu les deux ordres de globules
traverser les parois de ces vaisseaux qui n'olTraient nulle trace crinflainmation et nulle trace, par conséquent, d'altération. Le fait a lieu de nous étonner sans doute, et l'explication en est difficile; mais prenons-en d'abord possession; l'explication viendra plus tard. Remarquons d'ailleurs que cette diapédèse des leucocytes est dépassée en quelque sorte par une diapédèse plus surprenante encore, celle du noyau des hématies qui passe en masse à travers les parois de leur enveloppe, semblable à une mince lame de cristal. Ici il n'y a plus à faire intervenir des stomates, des fissures, des porosités, des altérations mécaniques ou morbides; le noyau a presque le diamètre de l'enveloppe, et il la traverse sans se déformer, sans se modifier et sans l'altérer, avec la même facilité que si elle n'existait pas. Si cette diapédèse des noyaux pouvait soulever le moindre doute, on l'attribuerait à une illusion, et il n'en serait plus question; mais elle est d'une si complète évidence, qu'ici encore il faut s'incliner devant le fait.
Les globules du pus proviennent donc de l'appareil circulatoire; ils en sortent le plus habituellement sous l'influence de l'inflammation, et par voie de diapédèse. Mais cette théorie n'est pas complète. Elle ne nous rend nullement compte de la multiplication si remarquable des leucocytes. Elle ne nous apprend rien aussi sur les modifications très réelles que subissent ces globules pendant et après leur émigration. Abordons l'étfude de ces deux points. Nos connaissances actuelles sur la segmentation des noyaux, sur la diapédèse des globulins, sur les premières phases de leur développement nous permettront de résoudre sans peine les difficultés qu'ils soulèvent, difficultés jusqu'ici demeurées insolubles.
1° Quelle est la cause de la multiplication indéfinie des globules du pus? — Cette cause, il est à peine nécessaire de le dire, après les longs développements dans lesquels nous sommes entré, c'est la prolifération des globules blancs. Dans l'état normal elle préside au renouvellement incessant des globules rouges, dont elle maintient le nombre en rapport avec les exigences du développement des organes et de leur nutrition. Sous l'influence de plusieurs causes, mais particulièrement à la suite des phlegmasies aiguës, elle devient incomparablement plus active, et les générations de leucocytes se succèdent avec une telle rapidité, ils s'accumulent sur un point donné avec une telle abondance, qu'on voit se produire alors ces tumeurs fluctuantes, de volume
variable, parfois très petites, mais souvent aussi considérables, connues sous le terme générique d'abcès. Pour expliquer la formation si prompte de ces tumeurs et les grandes dimensions qu'elles peuvent acquérir, rappelons que le nombre de leucocytes croît en progression géométrique, et que chacun d'eux à la dixième génération ne compte pas moins de 450 000 rejetons (1). Or, à voir rénorme quantité de pus qui s'écoule de certains abcès, comme, par exemple, des abcès diffus du tronc ou des membres, on peut conjecturer que dans une seule journée le nombre des générations dépasse cette limite, et que les globules purulents qui se forment après une durée de vingt-quatre heures appartiennent à une douzième ou quinzième génération; et comme c'est le plasma sanguin qui fait les frais de ces grandes proliférations, lorsqu'elles se prolongent, elles ont pour résultat un rapide épuisement des forces de l'organisme.
La théorie complète de la suppuration- peut donc être ainsi formulée : le noyau des leucocytes contenus dans les capillaires traversant le foyer de l'inflammation se segmente; et chaque globule blanc contient alors le plus habituellement de trois à quatre globulins. Ceux-ci s'échappent par diapédèse de la cavité qu'ils occupent, tombent dans le plasma sanguin, s'accroissent avec la plus extrême rapidité, et deviennent presque aussitôt le point de départ d'une nouvelle génération, qui en produit une troisième, une quatrième, etc. Pendant que les générations se succèdent et s'entassent dans des tubes devenus trop étroits, les globules en voie de prolifération traversent les parois des capillaires, et convergent vers un point central sur lequel ils se réunissent. Les mêmes phénomènes continuant, et de nouveaux globules purulents venant sans cesse s'ajouter aux premiers, la collection s'accroît en prenant des dimensions variables selon le siège et le degré de l'inflammation (2).
C'est donc de la cavité des vaisseaux que viennent les globules du pus; aussi lorsqu'on ouvre Tun des vaisseaux veineux qui se trouvent compris dans le foyer de l'inflammation, remarque-t-on qu'ils contiennent une très grande quantité de globules blancs en voie de proUfération. Ces globules, du reste, ne sortent pas tous des voies circulatoires; un certain nombre d'entre eux est entraîné par le courant sanguin et va se mêler à la masse totale du liquide
(I) Voy. page 38.
(-2) PI. XIV, fig. 1, -2, 3, ï, 5, G, 7, 8, 9, 10, 11, 1-2.
nourricier, d'où raccroissement constant de la proportion des globules blancs dans le sang à la suite de toutes les phlegmasies, accroissement qui varie aussi selon l'importance de celles-ci.
Ainsi formulée, la théorie de la suppuration nous laisse entrevoir très clairement son double caractère. La suppuration n'est en réalité, au moins à son début, que l'exagération d'un phénomène physiologique. En s'exagérant, ce phénomène produit l'émigration des globules proliférants, leur accumulation sur tel ou tel point de l'économie, la formation d'un abcès, etc. ; c'est donc par ces conséquences qu'il se rattache à la pathologie.
Nous savons actuellement d'où vient le pus. Pour en compléter l'étude il nous reste à déterminer les attributs qui sont propres aux globules purulents.
2° Quels sont les attributs qui distinguent ces globules? Sont-ils identiques aux globules blancs? ou bien en diffèrent-ils par quelques-uns de leurs caractères? — Les globules du pus sont des globules blancs en voie de prolifération. Ils ont donc la plus grande analogie avec les leucocytes ordinaires, mais s'en distinguent cependant sous plusieurs rapports. En effet, les leucocytes ordinaires se présentent sous des aspects et des volumes très divers, répondant aux différentes phases de leur développement. Les globules du pus, au contraire, se ressemblent presque tous : ils ont à peu près le même volume; ils contiennent généralement de trois à quatre globulins. Leur protoplasma est d'une extrême ténuité, comme, du reste, dans tous les leucocytes en voie de segmentation. Ainsi, égalité de volume, transparence parfaite, noyau segmenté, identité d'aspect, tels sont les caractères propres aux globules du pus, caractères auxquels vient s'ajouter encore la singulière aptitude qu'ils possèdent de traverser par diapédèse les parois des capillaires sanguins.
Pour prendre connaissance des globules du pus, on les traitera par l'acide acétique dilué, associé à l'alcool dilué aussi. Voici deux formules qui donnent, chacune, d'excellents résultats :
. ^, - l Alcool au 10« 1î) parties.
''^ 'ormu'e (Acétique ordinaire 1 -
,^ ^ , ( Alcool au iO« 1 partie.
^i« formule | acétique au lO* 1 -
J'ai fait usage de beaucoup d'autres formules encore. Mais les réactifs qui précèdent me paraissent les meilleurs. Ils montrent les leucocytes du
pus avec une très grande netteté et immédiatement. Ils ont en outre l'avantage de les conserver. Je viens de revoir les différentes variétés de pus qui m'ont été obligeamment remises à différentes époques. Elles sont dans un état parfait de conservation, bien que je les possède depuis plus d'un an, et quelques-unes depuis près de deux ans. Ces réactifs, par conséquent, peuvent être rangés au nombre des agents antiseptiques. Je les signale à l'attention de MM. Gosselin et A. Bergeron qui ont publié sur le mode d'action de ces agents d'intéressantes recherches (1). A ces deux formules, je crois devoir ajouter encore celle-ci dont je me suis servi également avec beaucoup d'avantage :
„ p , / Alcool au 10* 1 partie.
^ formule | Acétique au 1 5e 1 ^
En parlant du pus j'ai prononcé le nom de variété. Il en existe en effet plusieurs. Il y a un pus blanc et crémeux, un pus jaunâtre, qu'on rencontre plus rarement que le précédent, un pus lymphatico-sanguin de couleur grisâtre, et enfin un pus séreux de teinte opaline.
Le pus blanc et crémeux est celui qui provient d'une inflammation aiguë, sans complications, parcourant rapidement toutes ses périodes; le sérum est peu abondant, d'où sa consistance plus grande. Les globules qui nagent dans ce sérum sont tous en voie de segmentation ; pour quelques-uns la segmentation commence; dans presque tous elle est complète; dans d'autres, les globulins commencent à s'engager dans les parois de leur enveloppe, ou l'ont déjà en grande partie traversée.
Lepus jaunâtre est redevable de sa coloration à la présence de granulations graisseuses disséminées dans le protoplasma et mêlées aussi aux globulins. J'en ai reçu un très bel échantillon dont je suis redevable à l'obligeance de mon savant collègue M. L. Le Fort. Quelques leucocytes ne contenaient qu'un très petit nombre de ces granulations. Mais elles se montraient en grande abondance dans la plupart; certains globules en étaient presque remplis. Les pus de couleur jaunâtre peuvent être considérés comme étant de mauvaise nature ; car dans le pus provenant d'une lésion franchement inflammatoire on ne rencontre jamais de semblables granulations.
Le pus grisâtre ou lymphatico-sanguin est moins connu que les précédents.
(1) Gosselin et Albert Bergeron, Deuxième noie sur les effets et le mode d'action des antiseptiques; effets sur le pus {G. R. Acad. des se, t. LXXXIX, 17).
Il est aussi plus rare. Je n'ai eu qu'une seule fois roccasion de le soumettre à l'examen microscopique. Ce pus, qu'avait bien voulu me remettre M. P. Segond, provenait de la surface d'un moignon d'amputation en voie de cicatrisation. Il contenait des globules blancs à noyau segmenté, et des globules rouges, en proportion à peu près égale. Les hématies étaient décolorées pour la plupart et granuleuses, d'autant plus granuleuses que la décoloration était plus complète. L'inflammation avait agi sur elles comme les réactifs qui ont la propriété de les faire reparaître. Ces globules rouges décolorés étaient encore très reconnaissables à leur contour circulaire et à leur forme aplatie; ils avaient seulement perdu leur biconcavité. Quelle était leur origine? Très probablement ils sortaient aussi des capillaires sanguins, dont ils avaient traversé par diapédèse les parois en même temps que les leucocytes. Une cause inconnue avait provoqué cette double émigration. Indépendamment de ces hématies décolorées et granuleuses, on observe assez souvent d'autres hématies qui n'ont rien perdu de leur couleur normale. Mais ces dernières proviennent des incisions faites pour donner issue au pus .des abcès. Leur présence est due à une cause toute traumatique; et il est digne de remarque qu'elles peuvent séjourner assez longtemps dans les collections purulentes, en conservant leur complète intégrité.
Le pus séreux a pour attribut distinctif la prédominance de sa partie liquide sur ses particules solides. Après leur ouverture et leur mise en contact avec l'air atmosphérique, les abcès ossifluents prennent assez souvent ce caractère; et ils ne tardent pas, dans ces conditions, à présenter les phénomènes qui accompagnent la putridité. C'est alors le sérum qui s'altère, et non les leucocytes. Ceux-ci sont beaucoup moins putrescibles. Immergés dans un liquide sanieux, qui répand une odeur fétide, ils résistent assez longtemps à son action ; et si leur nombre diminue de plus en plus, c'est moins parce qu'ils disparaissent que parce qu'ils cessent de se produire. La cause morbide qui provoque l'exhalation du plasma sanguin en le dénaturant, rend la diapédèse des globules blancs plus difficile et tend même à la supprimer.
A toutes les variétés précédentes vient s'ajouter encore le pus mixte, dans lequel on rencontre à la fois des leucocytes à noyau segmenté, des leucocytes sans aucune trace de segmentation et assez nombreux, des globules blancs contenant des granulations graisseuses, et enfin des globules rouges décolorés et granuleux, ou ofl'rant leur coloration normale.
§3. — Affections qui produisent la prolifération des globules blancs
SANS déterminer LEUR DIAPÉDÉSE.
Un très grand nombre d'affections ont pour résultat de produire un accroissement plus ou moins notable dans le nombre des globules blancs sans en provoquer l'émigration. A cette classe de lésions appartiennent toutes les hémorrhagies, quels qu'en soient la cause et le siège, les maladies septicémiques, la fièvre puerpérale, les affections typhoïdes, etc. A cette classe aussi se rattachent toutes les phlegmasies qui peuvent atteindre nos divers organes sans être suivies de suppuration. Mais au premier rang, parmi elles, nous devons placer la leucocythémie, qui mérite de fixer plus spécialement notre attention.
La leucocythémie est une affection générale essentiellement caractérisée par l'accroissement très considérable du nombre des globules blancs. Cette augmentation dans le nombre des leucocytes est telle, qu'au lieu de la proportion ordinaire de 1 : 300, on observe alors les proportions de 1 : 40, 1 : 20, i : 10, i : 5, 1 : 2, 1 : 4. Ainsi, dans certains cas d'une gravité exceptionnelle, les deux ordres de globules se présentent en nombre égal.
A ce premier caractère vient s'enjoindre un autre, qui n'est pas moins remarquable : ce qui domine dans le sang, ce ne sont pas en général les leucocytes de grandes dimensions, mais les petits leucocytes ou globulins. Un fait fort intéressant, observé par M. Ch. Robin et Isambert, nous montre que le nombre de ces globulins peut s'élever à un chiffre bien inattendu (1). « Les )) globules blancs étaient aux globules rouges : : 2 : 1. Ces éléments offraient » cela de remarquable que les globulins l'emportaient de beaucoup en quan- » tité sur les globules blancs... Ces derniers n'étaient réellement pas plus y> nombreux qu'à l'état normal; les globulins étaient, au contraire, à ces der- ;) niers : : 80 : i . »
D'où viennent ces leucocytes qui sont encore, pour la plupart, dans la première période de leur évolution? Les auteurs qui se sont livrés à des études spéciales sur la leucocythémie sont d'accord pour en placer le point de départ
(1) Gh. Robin et Isambert, Note sur un cas de leucocythémie {C. R. et Mém. de la Société de biologie, année 1856, p. 73 et suiv.).
LEUCOCYTHÉMIE. 173
dans les glandes vasculaires sanguines et les ganglions lymphatiques. Leur opinion est fondée sur l'hypertrophie dont ces organes deviennent alors le siège. Mais tous ne participent pas à cette hypertrophie chez le môme malade. Le plus habituellement elle porte sur la rate; très souvent aussi sur les ganglions lymphatiques. De là, pour Virchow, deux variétés principales : la leitcocythémie spUnique et la leucocythémie lymphatique ou yanglionnaire. A ces deux variétés, Béhier a cru pouvoir en ajouter une troisième : chez un malade, il a constaté un très notable développement des follicules clos des intestins; et il a été ainsi conduit à admettre une leucocythémie intestinale, qui a pour conséquence, comme les précédentes, une affection générale.
Ces faits connus et brièvement rappelés, abordons la théorie de la leucocythémie. Pour les observateurs, déjà très nombreux, qui ont cherché à Texposer, les globules blancs augmenteraient de nombre parce que les organes qui président à leur formation en produisent davantage, et en déversent dans le torrent de la circulation des quantités de plus en plus grandes à mesure que progresse leur hypertrophie. Ainsi s'expliquerait, et leur accroissement de nombre et la prédominance des globulins; car nous avons vu que dans ces organes les leucocytes restent à l'état de globulins.
Cette théorie, assez généralement admise, semble reposer sur une base rationnelle et positive. Elle n'est pas cependant en complète harmonie avec les faits nouveaux que j'ai fait connaître sur le mode d'évolution et sur le mode de multiplication des globules blancs. Nous avons vu que ces globules ne s'accroissent pas et ne se multiplient pas dans les organes qui président à leur formation. Il résulte de ce fait que leur production, si abondante qu'elle soit, ne saurait nous expliquer comment le nombre des leucocytes peut s'élever au point d'égaler parfois celui des hématies. Il faudrait qu'alors le chiffre des globules déversés dans l'appareil de la circulation fût 100, 200 et 300 fois aussi considérable que dans l'état normal, ce qui n'est pas admissible. La prolifération de ces globules dans le plasma sanguin est encore ici la véritable et la principale cause de leur multiplication. Les globulins se développent en se mêlant aux hématies; leur développement sous l'influence de la cause, encore inconnue, qui détermine la leucocythémie, devienl beaucoup plus rapide. Chacun d'eux, par la segmentation de son noyau, est l'origine d'une première génération, puis celle-ci d'une seconde, et la seconde d'une troisième, etc., et les
générations, en se succédant ainsi, ont pour conséquence fatale une surabondance excessive de globules blancs.
L'augmentation du nombre des globulins versés dans les vaisseaux sanguins à la suite de l'hypertrophie des organes qui les produisent n'est donc pas la cause première et principale de la leucocythémie. Cette cause première et principale réside dans la prolifération des globules blancs; mais il est bien évident que le nombre des globulins provenant des divers organes producteurs augmentant, la prolifération acquiert par ce fait même une plus grande importance.
Ainsi l'énorme accroissement du nombre des globules blancs, qui constitue le caractère anatomique de la leucocythémie, est dû à deux causes : d'abord à une cause principale, la prolifération de ces globules ; puis à une cause accessoire, la production plus abondante des globulins. Telle serait, d'après mes recherches, la vraie théorie de cette redoutable affection. Elle trouve sa justification dans l'ensemble des faits observés par les divers auteurs. Parmi ces faits je mentionnerai : V la multiplicité relative des globulins, dont les uns viennent des organes producteurs et les autres des globules proliférants; 2° la présence constante dans le sang de globules en voie de prolifération, globules que tous les observateurs ont vus sans saisir les conséquences si importantes qui découlent de la segmentation de leur noyau; 3^ et enfui la présence, non moins constante, de globules très jeunes, représentant par leur évolution progressive, comme autant d'échelons, toutes les phases intermédiaires à l'âge fœtal et à l'âge adulte.
La leucocythémie est une affection diamétralement opposée sous tous les rapports à la suppuration. Celle-ci est une affection locale ; la leucocythémie est une affection générale. Dans l'une et l'autre il y a prolifération et surabondance excessive de globules blancs. Mais dans la suppuration, ces globules émigrent en vertu de leur diapédèse. Dans la leucocythémie, il n'y a pas émigration; en se multipliant, ils se répandent dans toutes les voies de la circulation; c'est pour ainsi dire une suppuration à l'intérieur. Le traitement de la suppuration consiste à ouvrir une issue aux globules purulents et à en faciliter le libre écoulement au dehors. Le traitement rationnel de la leucocythémie consisterait surtout à ranimer par tous les moyens possibles la puissance de l'oxygénation, qui semble s'être affaiblie, et qui peut-être en s'abaissant devient l'une des causes de la multiplication des globules blancs; peut-être même dans quelques
cas cette cause inhérente aux fonctions de la respiration acquiert-elle une importance qui ne semble pas avoir suffisamment fixé l'attention des patholo-
gistes.
J'ai longtemps cherché à reconnaître la part que le système lymphatique et les globules blancs pouvaient prendre dans les dégénérescences cancéreuses. Pendant près de deux années, j'ai soumis dans ce but à l'examen microscopique un très grand nombre de tumeurs encéphaloïdes, sarcomateuses, S(juirrheuses et mélaniques. J'ai examiné aussi des tumeurs épithéliales. Je voyais bien les cellules cancéreuses; mais d'où venaient ces cellules? Étaientelles une simple altération de cellules préexistantes, ou des cellules de formation nouvelle? Revêtent-elles un caractère spécifique et viennent-elles d'une source unique, toujours la même? Ou bien offrent-elles des formes multiples et proviennent-elles d'origines diverses? Toutes ces questions que je me posais sans cesse étaient restées pour moi à l'état de problème ; et désespérant d'en trouver la solution devant laquelle tant d'observateurs éminents avaient déjà échoué, je renonçais à poursuivre ces recherches, fort intéressantes sans doute, mais toujours sans résultat.
Depuis plus de trois ans, elles avaient cessé de me préoccuper, et je persistais dans ma résolution de ne ptus jamais aborder un sujet d'études qui avait été pour moi si fécond en déceptions, lorsque, le 23 mai 1880, deux hommes employés dans un abattoir vinrent me présenter une énorme tumeur provenant d'une jument et considérée par eux comme la matrice de cet animal distendue par le produit de l'accouplement. Je ne partageais pas leur opinion; car la tumeur, assez régulièrement arrondie et un peu bosselée, ressemblait plutôt à une hydropisie enkystée de l'ovaire ou à une tumeur encèphaloïde; et comme j'étais alors fort occupé de mes recherches sur le sang dont je tenais à ne pas me laisser détourner, j'engageais les deux porteurs de cette tumeur à la présenter à M. Ch. Robin. Il était alors près de quatre heures. A six heures et demie du soir, je reviens à l'École pratique et je retrouve mes deux hommes toujours en possession de leur tumeur que M. Ch. Robin avait également refusée. Arrive alors mon savant collègue M. Mathias Duval. Nous convînmes qu'on allait ouvrir la tumeur et qu'elle serait remportée si c'était une tumeur ovarique ou encéphaloïde, comme nous.le pensions.
La Lumeur présentait à sa surface des veines volumineuses, dont plusieurs étaient de la grosseur du doigt. Avant l'incision je voulus recueillir le sang de l'une de ces veines afni de l'utiliser pour les recherches que je poursuivais alors. Cette opération préalable terminée on incise la tumeur : c'était un type de tumeur encéphaloïde. L'occasion était belle pour moi de reprendre mes études anciennes; mais je restai fidèle h ma résolution et je me rendis dans mon laboratoire pour examiner le sang pris dans une veine périphérique. J'en dépose une gouttelette sur une lame de verre, et je la recouvre d'une grosse goutte d'acide acétique au 50'. Au premier coup d'œil j'aperçois de nombreux globules blancs présentant tous l'aspect des cellules cancéreuses que j'avais autrefois si souvent observées. Quelques leucocytes étaient encore peu altérés et se présentaient avec tous leurs attributs caractéristiques; les autres offraient une altération plus avancée; et beaucoup étaient le siège d'une dégénérescence cancéreuse des plus manifestes. J'examine une seconde gouttelette, puis une troisième : même résultat. Je me redresse alors plein d'une vive émotion. Ce problème devant lequel j'avais pâli pendant deux ans et que j'avais renoncé h poursuivre, ce problème était enfin résolu; et c'est une circonstance toute fortuite qui m'en apportait la solution ! Il y avait une ' cellule cancéreuse! et cette cellule était un globule blanc !
Cette tumeur que j'avais repoussée, dédaignée, devenait ainsi à mes yeux un trésor inespéré. Je descends précipitamment; j'accours vers le laboratoire de mon savant collègue, M. Ch. Robin. Mais la nuit arrivait à grands pas; chacun était parti, je trouve la porte close. Mes regrets étaient grands, lorsque mes regards tombent sur un ruisseau dans lequel flottaient çà et là des débris informes : c'étaient les débris de ma tumeur qu'un heureux hasard venait m'ofl'rir pour la seconde fois. Je m'empressai de les recueillir et de les transporter dans mon laboratoire. Le lendemain j'arrive à une heure plus matinale que de coutume, attiré par le vif désir de confirmer une découverte qui me semblait appelée à éclairer d'un jour tout nouveau l'origine et l'histoire de l'une des plus redoutables maladies qui puisse affliger l'humanité.
Je soumis d'abord à l'examen microscopique le sang contenu dans les veines, très nombreuses et très volumineuses, qui rampaient à la surface de la tumeur et qui provenaient de son épaisseur. J'examinai ensuite la tumeur elle-même, en passant en revue toutes ses parties constituantes.
ALTÉRATIONS CANCÉREUSES DES GLOBULES BLANCS- 177 'P Sang contenu dans les veines. — Ce sang était au sang ordinaire ce qu'est le A'in trouble au vin clair; en d'autres termes, c'était un sang sanieux. Par conséquent ce n'étaient pas seulement les particules solides qui étaient altérées; c'était aussi le plasma. A cette double altération je donnerais volontiers le nom de virus cancéreux^ dénomination autrefois extrêmement vague, mais qui prend ici une acception très nette. Ainsi défini, le virus cancéreux est un liquide composé d'un plasma dégénéré, et de particules solides dégénérées aussi, qui se mêle à la masse sanguine, qui lui communique le principe morbide dont il est imprégné, et qui infecte toute l'économie, en prédisposant chacun de nos organes à une dégénérescence cancéreuse secondaire.
Les globules blancs répandus en très grand nombre dans ce liquide sanieux avaient très notablement augmenté de volume. Les plus petits offraient un diamètre qui variait de 9/jl à l^^a. Celui des plus gros atteignait jusqu'à 25/jL et 30p-. Tous étaient infdtrés de granulations graisseusses, peu nombreuses encore dans quelques-uns, très abondantes dans la plupart d'entre eux. Dans les leucocytes les moins altérés et les moins volumineux le noyau avait conservé sa forme régulièrement arrondie; ses dimensions étaient seulement un peu plus considérables; il était infdtré de granulations graisseuses comme le protoplasma. Dans d'autres, ce noyau se trouvait représenté par deux gros globulins; dans d'autres, par trois, quatre, cinq globulins un peu plus petits; dans les leucocytes les plus gros, le nombre des globulins s'élevait jusqu'à huit ou neuf. Tous ces globulins contenaient également des granulations graisseuses (1).
Mais un fait bien digne de remarque et que je n'avais pas encore observé vint frapper mon attention. Les globulins qui, dans l'état le plus ordinaire, ont une très grande tendance à émigrer pour se répandre dans le plasma, obéissaient ici à deux tendances contraires; ceux de certains globules sortaient par voie de diapédèse et devenaient le point de départ de générations nouvelles; dans d'autres globules, ils tombaient dans la cavité de l'enveloppe, se réunissaient à son centre et formaient alors ces groupes de 6 à 9 globulins qu'on rencontre dans les plus gros.
Quand aux globules rouges, ils avaient conservé leurs dimensions, leur forme, leur couleur normales. Ils étaient intacts et contrastaient singulièrement par leur intégrité avec l'altération profonde des globules blancs.
(1) Pl.XV, fig. 4et5.
^'^ Parties constituantes de la tumeur, — Mes observations ont porté tour à tour sur le stroma, les vaisseaux sanguins, les globules rouges et les globules blancs. Du stroma et des vaisseaux sanguins, je ne dirai rien ici; car leur disposition et leurs principales variétés ont été bien décrites par la plupart des auteurs; les faits que j'ai pu constater n'ajouteraient rien aux faits déjà connus. Les globules rouges disséminés en très grand nombre dans les parties ramollies et diffluentes de la tumeur se distinguaient aussi par l'état d'intégrité qu'ils conservaient au sein des parties les plus altérées. Çà et là cependant, je rencontrais des hématies en partie décolorées; mais aucune ne l'était complètement; aucune n'offrait la disposition granuleuse qu'elles prennent quelquefois lorsqu'elles se mêlent aux globules purulents en grande abondance. Je les retrouvais en un mot dans toutes les parties de l'encéphaloïde, sur les points les plus ramollis, comme sur les parties les plus compactes, telles que je les avais vues dans le sang veineux, nullement altérées ou seulement un peu décolorées, et celles-ci toujours assez rares.
Les cellules cancéreuses étaient de volume inégal, et affectaient aussi des formes très différentes. Mais les plus nombreuses rappelaient le volume de celles qui flottaient dans le sang des veines, ainsi que leur configuration sphérique et leur structure. Toutes étaient infiltrées de granulations graisseuses, disséminées à la fois dans leur protoplasma et dans leur noyau.
C'étaient bien les mêmes cellules qui se montraient dans le sang veineux et dans la tumeur encéphaloïde ; et comme celles du sang veineux étaient de toute évidence des globules blancs qui avaient subi la dégénérescence cancéreuse, il ne m'était plus possible de mettre en doute la commune origine des unes et des autres. Toutes avaient pour point de départ un leucocyte qui, en arrivant dans le foyer cancéreux, augmentait de volume, s'infiltrait de granulations graisseuses, proliférait sur place comme au sein d'un foyer inflammatoire, puis sortait des vaisseaux par voie de diapédèse, et le plus souvent par voie de simple épanchement, les parois vasculaires s'ulcérant, se détruisant en partie ou en totalité sur les points ramollis.
Un fait important attira aussi mon attention. En comparant les cellules cancéreuses de la tumeur aux cellules cancéreuses du sang, je remarquais qu'elles n'étaient pas tout à fait identiques. Les premières offraient assurément tous les attributs du cancer; mais ces mêmes attributs étaient plus accusés encore, et en quelque sorte plus caractéristiques sur les secondes. Je m'atten-
daisà rencontrer une disposition inverse. Mes premières impressions m'avaient porté à penser que les cellules cancéreuses du sang, étant pour ainsi dire au début de leur dégénérescence, devaient être moins altérées que les cellules des parties ramollies de l'encéphaloïde, qui étaient évidemment plus anciennes. Mais l'observation nous montre que, par cela môme qu'elles sont plus profondément altérées, elles sont moins bien caractérisées et moins faciles à reconnaître. Dans le sang veineux, les leucocytes cancéreux sont d'un aspect saisissant; la maladie, bien qu'à son début, se montre là en traits éclatants et dans toute sa pureté; à mesure qu'elles vieillissent, les cellules du cancer perdent cet aspect primitif si remarquable, en sorte que les plus anciennes sont les moins utiles pour le diagnostic. Ajoutons qu'elles se trouvent mêlées à d'autres cellules qui deviennent cancéreuses secondairement, comme les cellules des €uls-de-sac glandulaires, comme celles du tissu conjonctif. Pour prendre une notion complète de la cellule cancéreuse, ce n'est donc pas dans les tumeurs encéphaloïdes qu'il faut aller les chercher, mais dans le sang des veines qui sortent de ces tumeurs.
Malheureusement, bien peu de tumeurs se prêtent à une semblable étude. Plusieurs médecins et chirurgiens des hôpitaux ont eu l'obligeance de m'adresser des tumeurs cancéreuses provenant du sein et de quelques autres parties du corps. Mais elles étaient d'un assez petit volume; et il ne m'a pas été possible de me procurer du sang pris dans les veines qui en dépendaient, ces veines n'ayant qu'un très minime calibre et, d'ailleurs, se trouvant presque toujours vides.
Cependant j'ai reçu, de M. Bochefontaine, un sarcome du sein offrant le volume d'une petite tête de fœtus. Sur la périphérie de la tumeur, j'ai trouvé deux veinules du calibre d'une plume de corbeau. J'incise l'une de ces veines transversalement; deux petites gouttes de sang sanieux s'en écoulent. Je les soumets successivement à l'examen microscopique. Tous les globules blancs présentent les altérations caractéristiques du cancer. Mais ces altérations diffèrent sous un rapport important de celles que nous avons constatées dans l'encéphaloïde. Jci, c'est l'envahissement des granulations graisseuses qui représente le caractère dominant de la dégénérescence. Elles sont si multipliées, qu'elles remplissent la cavité des leucocytes et masquent en partie ou même entièrement leur noyau. Dans quelques globules, leur nombre est cependant encore peu considérable et le noyau reste distinct. Mais dans la très grande
majorité, elles se sont substituées aux granulations du protoplasma qui a disparu, et dilatent l'enveloppe des cellules. Ces granulations, en outre, se distinguent par leur volume énorme, rappelant celui des grosses granulations vésiculeuses des globules blancs framboises. Les premières sont bien manifestement une transformation des secondes.
Quant au noyau, il était resté simple et avait seulement augmenté de volume. Dans cette variété de cancer, il n'y avait donc pas prolifération des globules blancs. Sous ce point de vue, elle difïère très notablement de l'encéphaloïde.
Sur le sang provenant d'une autre veinule, je constatais dans les globules blancs les mêmes altérations. Mais la transformation des grosses granulations vésiculeuses des globulesframboisés en grosses granulations graisseuses, était plus évidente encore; et les globules dégénérés étaient aussi remarquables parleur énorme volume, qui s'élevait jusqu'à SO/jl et 40|!Ji. En examinant le sang de cette seconde veinule, je fixais en outre toute mon attention sur les globules rouges. Les uns n'avaient pas subi de modifications appréciables; d'autres étaient entièrement décolorés, et présentaient très nettement l'aspect granuleux. Leurs granulations, qui passent à l'état latent sous l'influence de l'action chimique de l'oxygénation, avaient reparu sous l'influence de la dégénérescence cancéreuse.
Tels étaient les éléments figurés du sang dans les veines provenant de cette tumeur sarcomateuse de la mammelle. J'examinais ensuite les cellules cancéreuses de la tumeur elle-même. Gomme les leucocytes du sang des veines, elles avaient pour attribut essentiel des granulations graisseuses infiltrées dans leur protoplasma et dans leur noyau. Celui-ci était simple aussi et plus volumineux également. 11 n'offrait nulle trace de segmentation. Les altérations étaient donc les mêmes pour les globules blancs du sang des veines, et pour les celhales de la tumeur sarcomateuse. Mais, ici encore, elles étaient beaucoup plus accusées dans le sang que dans la tumeur. Au début de l'affection, les granulations graisseuses offrent exactement le volume des granulations du protoplasma qu'elles remplacent. A une époque plus avancée leur volume diminue, en sorte que, plus elles sont anciennes, et plus aussi elles s'éloignent de leur physionomie primitive. Il se passe dans les cellules cancéreuses un phénomène analogue et même semblable à celui qui se pro-
(luit dans les globules blancs à mesure qu'ils vieillissent; leurs granulations, d'abord très grosses, diminuent de plus en plus.
A la tumeur sarcomateuse, M. Bochefontaine avait eu l'heureuse pensée de joindre les ganglions du creux de l'aisselle qui participaient à la dégénérescence. Je trouvais dans ces ganglions, un peu plus volumineux qu'à l'état normal, les mêmes altérations que dans la tumeur. Les cellules cancéreuses qu'ils contenaient en grand nombre étaient beaucoup moins caractéristiques aussi que celles du sang, ce qui rentrait dans la loi générale rappelée précédemment; presque aussi atténuées que celles de la tumeur, leurs granulations graisseuses avaient subi le môme phénomène de réduction progressive. Toutes les cellules étaient bien manifestement des globulins qui, en s'hypertrophiant, avaient subi la même dégénérescence que les globules parvenus à l'âge adulte (1).
Voici donc deux faits qui, l'un et l'autre, sont entourés de toutes les garanties que nous pouvons demander à l'observation. Sur ces deux faits pouvons-nous fonder la théorie du développement des affections cancéreuses? On me répondra sans doute, non; deux faits seulement pour édifier une théorie de cette importance sont absolument insuffisants. Je réplique qu'en pareille occurence ce n'est pas le nombre de faits qu'il faut invoquer, mais leur valeur intrinsèque. Or, la valeur de ces deux faits ne peut être contestée; d'autres faits non moins concluants ne tarderont pas à s'ajouter à ceux que je viens d'exposer. Je vais donc essayer d'asseoir cette théorie sur sa véritable base en tirant les conséquences qui en découlent.
Théorie des affections cancéreuses. — Ces affections ont pour cause et pour point de départ une altération spécifique et profonde des globules blancs du sang, altération qui prend naissance sur certains points de l'économie et qui, d'abord toute locale, se généralise ensuite, tantôt très lentement, et tantôt avec une rapidité plus ou moins grande.
Cette dégénérescence cancéreuse des leucocytes a pour effet d'en accroître le volume et de substituer aux granulations du protoplasma et du noyau des granulations graisseuses. Souvent aussi elle a pour résultat d'en provoquer la prolifération. Si elle s'accompagne seulement des deux premiers phé-
0)P]. XV,fig G elT.
nomènes, la tumeur s'accroît lentement, et les ganglions lympathiques s'associent tardivement à la dégénérescence cancéreuse. Si à ces deux phénomènes constants vient se joindre la prolifération, la tumeur prend dans le même laps de temps de plus grandes dimensions; sa marche est plus rapide; les ganglions s'engorgent plus rapidement aussi.
Comment se développé la tumeur? — Les leucocytes, sous l'influence de la cause encore inconnue qui détermine leur dégénérescence, s'accumulent d'abord dans les capillaires et les traversent par diapédèse. Ces globules, qui viennent d'émigrer, se disséminent autour des vaisseaux, se répandent dans les mailles du tissu conjonctif, formant des traînées, des amas qui s'étendent peu à peu par l'adjonction continue de nouveaux leucocytes dégénérés; bientôt ces traînées se réunissent et forment, dans un laps de temps indéterminé et très variable, un foyer cancéreux, tantôt sans limites bien arrêtées, tantôt assez nettement circonscrit. A ce centre se rendent des vaisseaux qui lui apportent sans cesse de nouveaux globules. Ceux-ci, en pénétrant dans son épaisseur, s'altèrent à leur tour, puis émigrent aussi en partie ; et comme cet afflux est un phénomène permanent, l'altération des globules blancs et leur émigration deviennent permanentes également. Ainsi commencent et s'accroissent les tumeurs cancéreuses qui trouvent dans la masse sanguine des matériaux en nombre infini.
Comment se produisent les tumeurs secondaires ; et comment aussi se rendre compte de la cachexie cancéreuse? — Les lumeurs secondaires et la cachexie cancéreuses dérivent de la même cause. Nous avons vu que les veines émanées des tumeurs contiennent des leucocytes cancéreux. Ceux-ci pénètrent donc dans le système veineux général, passent dans les poumons, et se répandent ensuite par les artères dans toutes les parties de l'organisme, comme autant de germes dont rien d'abord ne dénote la présence, et qui sont cependant le précurseur d'une ruine fatale et prochaine; car chacun d'eux est un cancer ramené à sa plus simple expression, un cancer en miniature qui circule en toute liberté au sein de l'économie. Ces germes ou cancers ambulants, continuellement versés dans le torrent de la circulation, deviennent de plus en plus nombreux. Qu'ils se déposent sur tel ou tel point : un nouveau foyer va se produire, puis se développera et s'accroîtra comme le foyer primitif. Que ces dépôts aient lieu sur plusieurs points rapprochés ou éloignés, et bientôt appa-
raîtront des tumeurs secondaires multiples, en apparence indépendantes, mais reliées entre elles par une cause commune.
Ces tumeurs nouvelles verseront de leur côté dans la masse sanguine de nouveaux germes destructeurs; et alors même qu'elles n'existeront pas, les globules blancs dégénérés, et provenant d'une source unique, se multiplieront de plus en plus. Il arrive donc un moment où ces leucocytes dégénérés se mêlent en si grand nombre aux leucocytes encore sains que les téguments et la face surtout prennent une teinte d'un blanc jaunâtre. Ce moment est celui où la cachexie se révèle. Elle annonce un empoisonnement total, une infection générale, une désorganisation imminente. Ce n'est plus alors une ou plusieurs tumeurs cancéreuses qui existent; ce sont des cancers qui circulent par centaines de mille et de millions peut-être, et qui infestent le liquide nourricier. A dater de ce moment, l'œuvre de la décomposition commence, ou plutôt elle s'accélère avec une rapidité croissante. Les tumeurs secondaires et la cachexie se développent donc sous l'empire d'une cause commune. La cachexie est le résultat d'une altération générale du sang, et les tumeurs secondaires ne sont que des manifestations de cette altération. Quelquefois elles semblent la précéder et l'annoncer; car la cachexie peut exister et existe, même longtemps avant d'être apparente; les tumeurs secondaires en sont toujours la conséquence.
J'appelle l'attention des médecins et des chirurgiens sur ces considérations . Les occasions ne leur manqueront pas de contrôler la théorie que je viens d'exposer. Je crois fermement que l'observation clinique viendra la confirmer. Je répète que la condition première pour arriver à des résultats concluants, c'est la présence de veines sortant de la tumeur. J'ajoute qu'il faut prendre le sang au point d'émergence de celle-ci; car, si on le prend à une distance plus ou moins grande, les leucocytes dégénérés se disséminent rapidement, et on peut ne plus en rencontrer. Jusqu'ici, c'est dans la tumeur et dans les ganglions correspondants qu'on a cherché l'élément caractéristique du cancer. Désormais c'est dans le sang émané de celle-ci qu'il faudra prendre les cellules cancéreuses pour les examiner dans la première période de leur existence morbide; car c'est dans cette première période seulement qu'elles se montrent revêtues de tous les attributs inhérents à leur dégénérescence.
Dans les considérations que je viens de présenter sur l'origine et l'évolution des affections cancéreuses, je n'ai pas dit aussi complètement que je
l'aurais désiré, le fond de ma pensée. En attendant d'autres faits, qui me font actuellement défaut et qui se produiront dans un avenir prochain, une certaine réserve m'est imposée. Mais je me propose, aussitôt que l'observation me le permettra, d'entrer sur ce sujet dans de plus longs développements. Si les médecins et les chirurgiens, avec toutes les ressources dont ils disposent, veulent, bien de leur côté, poursuivre des études analogues, ils ne tarderont pas à reconnaître que la pathologie humorale oîTre encore une ample moisson aux explorateurs.
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