OPINION DE M. HAYEM
ni la segmentation des noyaux, ni la diapédèse des globulins, ni les caractères qu'ils offrent à leur naissance. Ce premier procédé d'étude est donc tout à fait insuffisant.
Son second procédé consistant dans l'emploi du sérum iodé, et surtout du liquide A, rachète-t-il du moins l'insuffisance du premier? Nullement. Il montre les hématies en les retractant et les déformant un peu, mais ne montre pas ou ne montre que très imparfaitement les leucocytes; ceux qu'on entrevoit sont plus ou moins rétractés aussi, plus ou moins modifiés dans leur aspect et souvent même profondément altérés : c'est à ces globules ainsi 7'étractés, modifiés et altérés que M. Hayem donne le nom d'hématohlastes.
Dans ces conditions, ils ne ressemblent plus en effet aux globules blancs, et ne sont pas non plus assimilables aux globules rouges. Quoi de plus simple, de plus naturel et de plus logique que de les considérer alors comme un élément à part; étant plus petits que les hématies, pour leur donner naissance, il leur suffira de croître. Telle est l'opinion de M. Hayem sur le mode d'évolution des hématies chez les vivipares.
Celle qu'il adopte sur le développement de ces mômes hématies chez les ovipares ne diffère pas de la précédente. Elle est fondée sur les mêmes considérations, et sur l'emploi des mêmes procédés. Seulement à son liquide A plus spécialement applicable aux Mammifères, il ajoute son liquide B auquel il donne la préférence pour les autres Vertébrés. Ce second liquide se compose des éléments suivants :
Liquide B.
Eau 200
Chlorure de sodium pur 1
Sulfate de soude pur 5
Bichlorure de mercure pur 0 50
Glycérine neutre à SS'' B 40
On voit que ce second liquide ne diffère du premier que par l'addition d'une certaine quantité de glycérine.
Ainsi, pour cet auteur les globules rouges, dans toute la série des Vertébrés, ont pour origine des globules de même nature, ou globules jeunes, qui s'accroissent peu à peu, et qui par le fait seul de cet accroissement deviennent des hématies adultes. Entre ces hématies et les leucocytes par conséquent, nulle parenté, pas la moindre filiation; les deux|ordres de globules sont de
l'58 HISTORIQUE DES ÉLÉMENTS FIGURÉS.
nature tout à fait différente. Mais s'ils diffèrent si complètement, pourquoi voyons-nous les noyaux des globules blancs se segmenter pour donner naissance aux globulins? Pourquoi ces globulins en sortent-ils pour se répandre 4ans le plasma sanguin ? Pourquoi s'entourent-ils si rapidement d'une enveloppe, puis d'une couche de protoplasma? Pourquoi se développent-ils de plus en plus, jusqu'au moment où ils deviendront des leucocytes types ou leucocytes adultes? Pourquoi ces leucocytes types, si granulés au début, se transforment-ils progressivement en cellules incolores sphériques, puis en cellules incolores elliptiques à noyau circulaire, puis enfin en cellules incolores elliptiques à noyau elliptique aussi, c'est-à-dire en hématoblastes? car c'est à cette période avancée de leur développement que M. Hayem les prend. Supprimant ainsi d'un trait de plume toutes les périodes antérieures, il leur •donne un nom nouveau pour montrer qu'il s'agit d'une chose nouvelle, puis nous dit triomphalement : voilà mes hématoblastes que personne n'avait vus. Comment, M. Hayem, personne ne les a vus! ! ! Mais Wharton Jones les a vus; il les a même représentés; M. Vulpian les a vus aussi, parfaitement bien vus; et tous deux les considèrent comme provenant des globules blancs. Y/)us ne connaissez pas Wharton Jones? c'est un homme de peu! soit. Mais M. Vulpian n'est pas sans quelque notoriété scientifique; il ne vous est pas absolument inconnu; vous auriez pu le citer. Il est vrai que M. Vulpian dit juste le contraire de ce que vous dites; il est vrai aussi que vous ne pouviez le citer sans essayer de le réfuter; il est vrai également que toute réfutation vous était impossible. En cette occurrence délicate, qu'avez-vous fait? eh bien ! imitant de Conrard le silence prudent, vous n'avez ni cité ni essayé de réfuter. C'est une manière vraiment trop facile d'avoir raison.
L'erreur dans laquelle est tombé M. Hayem en affirmant que les deux •ordres de globules sont de nature totalement différente, tient surtout à trois causes : d'abord à ses procédés d'étude essentiellement défectueux, puis à sa constante préoccupation de vouloir observer simultanément les hématies et les leucocytes, et enfin à sa regrettable résolution de repousser toutes les recherches antérieures aux siennes, sans même leur accorder la plus simple motion.
L'insuffisance de ses procédés d'étude sera facilement reconnue de tous les observateurs qui en feront l'application. Qu'ils veuillent bien examiner un sang quelconque, celui de l'homme par exemple, puisque M. Hayem le prend pour
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type, en employant comparativement les réactifs qu'il recommande et ceux que j'ai mis en usage, une soudaine lumière naîtra de la comparaison. Le sérum iodé, le liquide A et le liquide B ne leur apprendront rien sur l'origine des leucocytes, rien sur leur développement, rien sur leurs formes transitoires si importantes à connaître au point de vue de l'hématogénèse. Ils ne verront que des corpuscules sans caractères définis pour la plupart, représentant chacun le vestige, l'ombre, le squelette d'un globule blanc. L'acide acétique dilué, seul, ou associé à l'alcool dilué aussi, fera, au contraire, immédiatement apparaître les leucocytes et permettra de les suivre dans toutes les phases de leur évolution, depuis l'état de simples globulins en voie d'éruption, jusqu'au moment où ils entrent dans leur période de coloration. Il permettra aussi de constater avec tout l'éclat de l'évidence qu'il n'y a réellement que deux ordres d'éléments figurés, et que le troisième, désigné par M. Hayem sous le terme d'hématoblaste, est le résultat de ses réactifs qui altèrent les globules blancs au point de les rendre souvent méconnaissables.
Pourquoi cet auteur s'est-il refusé à faire usage de l'acide acétique dilué? Pourquoi ne tient-il aucun compte des conseils de Wharton Jones et de M. Vulpian, qui l'un et l'autre en ont retiré de si grands avantages? Dédaignant la voie si honorablement parcourue par ses prédécesseurs, il a voulu marcher seul à la conquête de la vérité, avec ses procédés à lui, avec ses propres inspirations, ambition bien grande qui l'exposait à rencontrer plus d'un écueil sur sa route, et qui, en effet, lui a été fatale.
Ma seconde objection n'est pas moins fondée que la précédente. Vouloir étudier les deux ordres de globules, simultanément, avec le même réactif, c'est se condamner h ne les bien voir ni l'un ni l'autre. S'il est un fait que l'observation nous révèle tout d'abord, c'est la nécessité de procéder séparément à leur examen. Les réactifs qui conviennent pour les globules rouges ne conviennent nullement pour les globules blancs, et réciproquement. Il importe donc de les observer chacun avec les procédés qui leur sont applicables. Après avoir pris connaissance des hématies, on les sacrifie pour mettre en plus complète évidence les leucocytes qu'elles dérobent à la vue, pour la plupart, par suite de leur multiplicité. C'est alors qu'on utilise l'acide acétique dilué, qui fait disparaître les globules rouges et qui, en même temps, fait apparaître les globules blancs.
Telle est la marche à suivre dans leur étude. Ce n'est pas celle cependant
qu'a cru devoir suivre M. Hayem. Il a voulu absolument réunir dans un môme tableau les blancs et les rouges. Les rouges, qui étaient plus spécialement l'objet de sa sollicitude, ont moins souffert de cette association ; les blancs, au contraire, d'une structure plus délicate, comme tous les êtres d'un développement moins avancé, en ont souffert beaucoup. Il n'a donc vu les uns et les autres, les seconds surtout, qu'à travers une sorte de nuage; et ce nuage, il a fait évidemment les plus grands efforts pour le dissiper. Mais vaines tentatives! On le retrouve dans sa description des hématoblastes! Car, en dépit des détails minutieux et presque fatigants dans lesquels il est entré, elle reste obscure : c'est le sort des esprits les plus distingués lorsque, dominés par une idée préconçue, ils veulent à tout prix la faire prévaloir.
Enfin, troisième et dernière objection, M. Hayem ne tient aucun compte des recherches de ses prédécesseurs. Elles existent pour le commun des mortels ; elles n'existent pas pour lui. Je prendrai cependant la liberté de lui faire remarquer que plusieurs physiologistes d'un mérite incontesté avaient déjà élucidé le sujet sur lequel il a bien voulu répandre, à son tour, toutes les clartés de son intelligence. Je me contenterai d'en mentionner deux; deux seulement! et, au risque de lui déplaire, je ferai réapparaître pour un instant Wharton Jones et M. Vulpian. Il n'a pas cru devoir les citer; je vais donc les citer pour lui. Wharton Jones, quoi qu'il en pense, est un observateur éminent; il avait largement ouvert la voie dans laquelle tant d'autres sont entrés après lui, sans atteindre la hauteur à laquelle il s'est élevé. Or, que dit cet auteur? Il nous dit que jamais les hématies chez les Mammifères ne naissent de corpuscules plus petits qu'elles-mêmes, qu'elles naissent au contraire et constamment de corpuscules plus gros, et il nous montre les globules blancs se rapetissant de plus en plus, au point de n'être plus représentés que par leur noyau au moment où ils leur donnent naissance (1). Que dit M. Vulpian? Il tient exactement le même langage sur les hématies des ovipares : (( Je n'ai pas vu )) un seul globule rouge de petites dimensions. Il est donc impossible d'ad- » mettre qu'il se forme chez les grenouilles de jeunes globules rouges, d'abord » petits, puis arrivant aux dimensions normales par un accroissement pro- )) gressif (2). »
(1) Wharton Jones, Opère citato, p. 63, pi. I.
(2) Vulpian, Opère citato, p. 1283.
OPINION DE M. IIAYEM. 161
Ainsi M. Ilayem lient pour non avenues toutes les recherches antérieures aux siennes, sans daigner même les mentionner. Ce qu'il y a de vrai dans ces recherches, il le nie. Ce quia été jugé utile, il le repousse. C'est sur des ruines qu'il reconstruit; et avec quels matériaux? avec des faits qu'il déclare exacts et que nous avons reconnus erronés; avec des procédés d'étude qu'il proclame excellents, et que nous avons du rejeter comme défectueux. Édifiée sur une telle base, son œuvre était bien fragile ! Et cependant il la présente à ses contemporains, en prenant le ton superbe d'un réformateur qui a une foi pleine et entière dans sa solidité, dans sa valeur, dans son avenir, et qui confie à la postérité le soin d'en assurer le triomphe ! Pour se faire pardonner une si fière attitude, après tant de dédain et tant d'erreurs, il ne fallait rien moins qu'une grande découverte. Ses travaux sur le sang se recommandent-ils, en effet, par une supériorité éclatante ? Ayons le courage et la douleur de l'avouer, sa théorie de l'hématogénèse imprimerait à la science une marche rétrograde, s'il était donné à un auteur, quel que soit son mérite, d'en arrêter les progrès. Que M. Hayein ne s'épuiso donc pas en vains efforts pour la défendre; elle n'est pas née viable. Elle tombe devant ces deux faits sans réplique :
i" L'observation démontre que ses hématoblastes ne sont pas de petits globules rouges, mais des globules blancs en voie d'évolution ;
2" Elle atteste avec non moins d'évidence que les globules rouges sont aussi des globules blancs, qui se sont modifiés en se chargeant d'hémoglobine et dont les trois parties constituantes semblent alors avoir disparu, mais qu'on fait immédiatement réapparaître en supprimant l'action chimique de l'oxygénation par une action chimique inverse. En d'autres termes, ce sont des globules blancs qui ont changé de couleur, et qui, en changeant de couleur, semblent avoir changé de nature; mais en les décolorant, on voit qu'ils n'ont rien perdu de leur nature primitive; ils reprennent la forme, l'aspect, la constitution qu'ils offraient avant leur coloration; ils reviennent, en un mot, à l'état de globules blancs, et protestent alors, par leurs attributs les plus caractéristiques, contre l'opinion qui leur refuse toute parenté avec ces corpuscules.
Je dois ajouter que lorsqu'on se propose de ramener les globules rouges à
l'état de globules blancs, on éprouve parfois des déceptions assez grandes. Les
réactifs que j'ai recommandés donnent ce résultat, mais à la condition que le
sang soumis à l'action de ces réactifs est en état de bonne conservation.
M. Hayem pense que le sang doit être examiné au moment même où il sort des vaisseaux, et qu'il s'altère presque aussitôt si on le laisse exposé au contact de l'air. C'est une immense exagération. Les hématies peuvent être ramenées à l'état de leucocytes un jour, deux jours, et quelquefois même trois jours après leur sortie de l'appareil circulatoire. Mais souvent aussi elles s'altèrent assez rapidement. C'est donc, dès le premier jour et même dès les premières heures, qu'il convient de les soumettre à l'examen microscopique.
Il ne suffit pas de savoir que pendant un ou deux jours les hématies et les leucocytes se conservent assez bien pour se prêter à de bonnes observations ; il importe encore d'être prévenu que le sang pris dans les abattoirs peut être déjà altéré dès qu'il a été soumis au battage. C'est là la cause principale des déceptions qu'aura a subir tout observateur. Ainsi j'ai reçu hier matin, 21 mai, du sang provenant d'un cheval abattu depuis deux heures ; ce sang était profondément altéré. J'ai reçu aujourd'hui, 22 mai, du sang de bœuf et du sang de veau, recueilli quelques heures avant mon examen; il était altéré aussi, et déjà même il contenait des bactéries. On ne saurait donc prendre trop de précautions pour obtenir du sang véritablement pur. Dans ce but, le parti le plus sûr est de se rendre à l'abattoir, de le recueillir à sa sortie, de le battre soimême dans un vase avec un assemblage de fils de fer ou de laiton, préalablement bien lavés, et de l'enfermer ensuite dans un flacon bouché à l'émeri. En usant de ces soins dont la nécessité s'impose, les réactifs que j'ai conseillés donneront les résultats indiqués, et les donneront immédiatement.